De l’instrumentalisation des milices par l’Etat à l’État milicien

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Au Soudan, les milices ont une longue histoire

Depuis l’indépendance, le 1er janvier 1956, à chaque conflit dans les régions périphériques de l’immense Soudan[1], le gouvernement a eu recours au même système de défense : la création de milices locales comme forces contre-insurrectionnelles. Recrutées sur une base communautaire ou clanique, souvent dirigées par un militaire de la même origine, ces forces compensaient le manque d’effectifs de l’armée.

La longue guerre d’indépendance du Sud-Soudan, qui a abouti à la partition du pays et la création du Soudan du Sud en 2011, a donné lieu à la première grande vague de milices auxiliaires de l’armée soudanaise. Au cours des années 1980, le gouvernement soudanais a armé de nombreuses milices contre les rebelles séparatistes. Dans le sud du Darfour et du Kordofan frontalier avec la zone des rebelles, il a établi des milices arabes composées de Missiriya, Rizeigat, etc., et, dans la zone en révolte, il a aussi formé des milices tribales africaines composées de Bari, Mandari et Murle hostiles au mouvement séparatiste dominé par les Dinka. En 1989, le gouvernement soudanais a légalisé et organisé toutes ces milices tribales en créant les Forces de Défense Populaire définies comme des « forces paramilitaires » aux ordres du chef d’état-major de l’armée soudanaise et servant à appuyer l’armée régulière[2].

Lors du conflit du Darfour (2003-2005), les autorités soudanaises ont recouru au même système de défense. Elles ont armé et équipé les Janjawids, des milices arabes, pour combattre les rebelles de l’Armée de libération du Soudan (SLA) et du Mouvement pour la justice et l’égalité (MJE). Compte-tenu du manque d’infanterie de l’armée soudanaise, les milices janjawids ont été le fer de lance de la guerre au Darfour. Leurs attaques contre les populations Fur, Masalit et Zaghawa du Darfour étaient souvent coordonnées avec les bombardements de l’aviation soudanaise.

Le succès des Janjawids a abouti à l’élargissement de leur recrutement à de nombreuses tribus arabes de l’ouest du Soudan et à l’officialisation de leur existence. Baptisées les Forces de Soutien Rapide en 2013 (FSR), elles sont devenues une force officielle en 2017, avec une structure militaire et un chef (Mohamed Hamdan Dagalo dit Hemeti) nommé non plus par le chef-d’état major de l’armée mais par le président en personne[3]. Chargées de surveiller les frontières et de fournir des mercenaires dans la guerre entre le Yémen et l’Arabie Saoudite, les FSR sont devenues une armée bis avec des effectifs supérieurs à l’armée régulière, des ressources financières et un commandement propres. Le président Omar al-Bechir les a récompensés en nommant leurs commandants à diverses fonctions officielles et il comptait sur cette garde prétorienne pour se maintenir au pouvoir, y compris contre sa propre armée. Toutefois les FSR n’ont pu éviter la destitution du président par l’armée et, après la neutralisation du gouvernement de transition par le chef d’état-major (le général Abdel Fattah al-Burhan) et le chef des FSR en 2021, la politique soudanaise est devenue un face à face tendu entre l’armée et la principale force paramilitaire du pays. Cette tension s’est cristallisée autour de l’intégration des FSR dans l’armée régulière exigée par le général al-Burhan. Ce problème est à l’origine de la guerre qui fait rage depuis le 15 avril 2023.

Toward the Militia State


With this new war, which exceeds previous ones in scale, the militia’s militarization has reached a new stage. Whereas militias were previously concentrated in the troubled peripheries of Darfur and Kordofan, they grew in number and geographic extend, appearing in regions where they were absent before the war, such as the north (River Nile State) and the east (Red Sea State) of the country.

Compte-tenu de l’immensité du pays, depuis le début du conflit, chaque camp mène une politique d’alliances avec des milices locales et a créé sa coalition guerrière afin de contrôler le maximum d’Etats. Au début du conflit, les Sudan Shield Forces de Abu Aqla Kikal basées dans l’Etat de Gezira au centre du Soudan et dont les effectifs sont estimés entre 35 et 75 000 miliciens ont rejoint les FSR. De même la faction du Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord dirigée par Abdel Aziz al-Hilu combat aux côtés des FSR dans le Kordofan du Sud. De son côté, l’armée est soutenue par des groupes armés, notamment le Front populaire uni (une milice de l’est), le MJE et le SLA (faction Minni Minawi), deux milices darfouries opposées aux FSR et une milice islamiste (la brigade al-Bara’ Ibn Malik)[4].

Sur le champ de bataille, certaines de ces milices jouent un rôle stratégique. Depuis deux ans, le siège de El-Fasher par les FSR, la seule ville du Darfour qu’ils ne contrôlent pas, est un échec grâce à la résistance du MJE et du SLA. Pour contrôler la frontière avec l’Erythrée sans dégarnir le front, l’armée soudanaise a recours à une nouvelle milice dénommée Eastern Cohort[5]. De même au début du conflit, les Sudan Shield Forces ont contribué à la conquête par les FSR de l’Etat de Gezira, considéré comme le grenier du Soudan.

Mais ces forces locales présentent des inconvénients. D’une part, elles changent facilement d’alliance, fragilisant les coalitions guerrières. Les Sudan Shield Forces de Abu Aqla Kikal ont fait défection en octobre 2024 et combattent maintenant aux côtés de l’armée. Celle-ci tente de séduire d’autres milices alliées aux FSR, en leur promettant l’amnistie et l’intégration dans ses rangs. D’autre part, compte-tenu de leur origine communautaire, elles priorisent leur agenda (luttes intercommunautaires, conquêtes territoriales, pillages, etc.) et sont autonomes. Elles obéissent davantage à leurs chefs qu’au commandement de l’armée et des FSR. Ainsi après avoir rejoint l’armée, les Sudan Shield Forces ont commis des massacres contre des civils[6]. Afin d’éviter des pillages et des violences qui retourneraient l’opinion publique contre l’armée, après la reconquête de Khartoum, le général al-Burhan a demandé aux milices qui l’ont aidé de quitter la capitale. Il tente de reprendre le contrôle de ces forces miliciennes en annonçant leur intégration dans l’armée[7].

La guerre en cours a généralisé le phénomène milicien, ce qui contribue à fragmenter davantage le Soudan. La politique des milices comme forces d’appoint menace l’unité nationale. Le Soudan n’est pas simplement divisé entre les FSR et l’armée mais aussi par de nombreux groupes [8] armés largement autonomes. Ces forces exacerbent les tensions intercommunautaires et comptent bien obtenir des territoires et des positions officielles après la guerre. L’Etat milicien risque d’être dépecé par ses milices.

Notes

[1] Sudan is a federal republic made up of 18 states, with a territory of 1.8 million square kilometers.

[2] Jago Salmon, A paramilitary revolution: The Popular Defence Forces, Small Arms Survey, Genève, 2007. Popular Defence Forces Act, République du Soudan, 1989

[3] Rapid Support Forces Act, République du Soudan, 2017.

[4] Zeinab Mohammed Salih, “Militia aligned with Sudanese army accused of executing men in Khartoum”, The Guardian, 19 décembre 2024.

[5] “Militia’s arrival in eastern Sudan raises fears of wider conflict”, Sudan Tribune, 2 novembre 2024.

[6] “Sudan: Armed Group Allied to the Military Attacks Village”, Human Rights Watch, New York, 25 février 2025.

[7] “Sudan’s Military: Burhan integrates allied forces into the army”, Middle East Monitor, 18 août 2025.

[8] Mat Nashed, “Sudan’s competing authorities are beholden to militia leaders, say analysts”, Al-Jazeera, 23 juillet 2025.


To cite this article: « De l’instrumentalisation des milices par l’Etat à l’État milicien » by Thierry Vircoulon, EISMENA, 16/10/2025, [https://eismena.com/analysis/de-linstrumentalisation-des-milices-par-letat-a-letat-milicien/?lang=fr].

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