Comme ses prédécesseurs, le gouvernement d’Ali Falih al-Zaidi a inscrit à son programme la lutte contre la corruption, les réformes économique et bancaire, l’énergie, l’eau et la diversification de l’économie. Parmi ses 139 priorités figure également un objectif particulièrement sensible : placer les armes sous l’autorité de l’État et unifier la décision sécuritaire. Déjà ancienne, cette question a pris une dimension particulière en 2026 avec les tensions régionales et la pression américaine en faveur du désarmement des factions pro-iraniennes disposant d’une capacité d’action autonome.
Le 29 juin, le gouvernement leur donnait jusqu’au 30 septembre pour régler la question de leurs armes, une échéance coïncidant avec la fin programmée de la mission de la coalition internationale contre Daech. En juillet, à Washington, Zaidi réaffirmait sa volonté de placer les armes sous l’autorité de l’État. Mais la portée de cette échéance est devenue progressivement moins claire : désarmement, dissolution, intégration aux forces de sécurité, contrôle des armes ou de leur emploi : derrière le « monopole des armes par l’État », gouvernement et factions ne parlent pas nécessairement de la même chose.
Le 21 septembre, Zaidi a annoncé un nouveau calendrier : le 30 septembre ouvrirait une période de 90 jours durant laquelle les factions s’abstiendraient de toute attaque et les forces américaines de les frapper, avant une remise progressive des armes dont l’achèvement est désormais prévu pour le 30 juin 2027.
Ces reports révèlent la difficulté pour l’État de contrôler des acteurs à la fois imbriqués dans l’appareil sécuritaire et politique, mais susceptibles de conserver leurs propres chaînes de commandement. Ils mettent en jeu la pression américaine, le positionnement de Bagdad entre Washington et Téhéran, l’hybridité du système politico-sécuritaire et les stratégies divergentes des factions.
I. Entre pression américaine et réponse irakienne
La pression américaine sur Bagdad s’est nettement renforcée en 2026, comme en témoigne l’appel du secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, lors de la visite d’al-Zaidi à Washington en juillet, exhortant l’Irak à affirmer sa souveraineté en désarmant les milices alignées sur l’Iran. Washington a parallèlement associé les progrès dans ce domaine à l’approfondissement de la coopération économique et sécuritaire avec Bagdad, tout en durcissant les conditions de son aide sécuritaire. Adopté par la Chambre des représentants le 22 juillet 2026 mais non encore en vigueur, le projet de NDAA[1] pour l’année fiscale 2027 (H.R. 8800) prévoit que seuls 25 % des fonds concernés peuvent être engagés avant certification du secrétaire à la Défense, contre 75 % en FY2026 : la part conditionnée passerait donc de 25 à 75 %. Bagdad doit prendre des « mesures crédibles » pour réduire, par un processus publiquement vérifiable de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR), la capacité opérationnelle des milices alignées sur l’Iran non intégrées aux forces de sécurité ; renforcer l’autorité et le contrôle opérationnel du Premier ministre sur les forces de sécurité; et poursuivre les membres de milices ou des forces de sécurité opérant hors de la chaîne officielle de commandement lorsqu’ils attaquent des personnels américains ou irakiens ou agissent de manière illégale ou déstabilisatrice. Le texte distingue donc les groupes non intégrés, visés par le DDR, des forces déjà institutionnalisées, pour lesquelles l’enjeu est celui du contrôle effectif de la chaîne de commandement.
Cette pression américaine place al-Zaidi dans une position délicate entre Washington et Téhéran, car les factions visées ne sont pas extérieures au système politique sur lequel repose son gouvernement. Plusieurs disposent de relais politiques au sein du Cadre de coordination[2], qui a porté al-Zaidi au pouvoir, rassemble environ la moitié des 329 députés et comprend plusieurs partis étroitement liés à des groupes armés proches de Téhéran, notamment al-Sadiqoun, Badr et Hoquq. À cette contrainte politique interne s’ajoute directement la position iranienne : le 11 août, lors d’une visite à Bagdad, le commandant de la Force Qods, Esmail Qaani, aurait demandé aux factions de ne pas remettre leurs armes « pour le moment », tout en les mettant en garde contre toute confrontation avec les forces gouvernementales. Al-Zaidi doit donc répondre aux exigences américaines sans provoquer de confrontation interne ni rompre les équilibres politiques et régionaux sur lesquels repose son gouvernement.
Le retrait américain modifie toutefois l’équation puisque les factions ont longtemps justifié le maintien de leurs armes par la présence de forces étrangères. L’achèvement, le 30 septembre, de la mission de la coalition et le départ des dernières troupes américaines affaiblissent ainsi l’un de leurs principaux arguments, sans pour autant mettre fin à la coopération militaire entre Bagdad et Washington : un comité a été créé en juillet pour définir le partenariat sécuritaire post-coalition, notamment en matière de renseignement, de lutte antiterroriste, de formation, d’équipements et de renforcement des capacités des forces irakiennes.
La divergence porte dès lors sur ce que recouvrent le retrait des forces étrangères et, plus largement, la pleine souveraineté irakienne. Certaines factions élargissent leurs conditions au-delà du départ américain : Kataib Hezbollah (KH) exige notamment le retrait des forces turques et la dissolution des Peshmergas. La définition des menaces et de la souveraineté devient ainsi suffisamment large pour permettre des interprétations divergentes et justifier le maintien des armes. La poursuite d’un partenariat sécuritaire bilatéral avec Washington et l’éventuel maintien de conseillers américains pourraient ainsi nourrir leurs divergences d’interprétation sur ce qui constitue encore une présence ou une ingérence étrangère.
L’exigence concernant les Peshmergas se heurte directement à la position des autorités irakiennes : le président Nizar Amedi a rappelé qu’ils constituent une institution constitutionnelle et ne sont pas concernés par le processus de contrôle des armes[3]. H.R. 8800 exclut également explicitement leurs financements de la conditionnalité imposée aux autres forces irakiennes. En septembre, les anciennes forces 70 et 80, historiquement liées respectivement à l’UPK et au PDK, ont par ailleurs achevé leur réorganisation sous une structure unifiée de commandement et de contrôle du ministère des Peshmergas, illustrant le processus d’intégration de forces historiquement partisanes dans une chaîne de commandement institutionnelle unifiée, mais aussi leur soutien significatif aux efforts de l’État et leur volonté de ne pas être instrumentalisés par les autres milices.
II. Intégration étatique et autonomie factionnelle
Les factions armées concernées par le processus ne sont ni complètement dans l’État ni simplement hors de l’État. Souvent présentées comme un bloc aligné sur l’Iran et opérant au sein des FMP, elles constituent en réalité un ensemble hétérogène, relié par des réseaux politiques, sécuritaires, économiques et idéologiques, mais présentant des degrés variables d’autonomie et d’intégration à l’État. Cette hétérogénéité complique le processus, qui n’oppose pas simplement l’État aux milices, mais fait apparaître des positions divergentes, façonnées par l’idéologie de chaque groupe, son degré d’intégration politique, son rôle régional, son rapport à l’usage de la force et son degré d’autonomie vis-à-vis de la République islamique d’Iran. Ces factions ne répondent pas nécessairement aux mêmes loyautés et chaînes de décision.
Plusieurs réalités se chevauchent : la Résistance islamique en Irak (IRI)[4] s’est imposée comme bannière collective à partir d’octobre 2023 et permet à plusieurs factions proches de l’Iran de revendiquer conjointement des opérations sans toujours identifier celle qui les a menées. Les FMP constituent, quant à elles, une institution officielle de sécurité depuis la loi de 2016 : elles font partie des forces armées irakiennes, sont directement rattachées au commandant en chef (Premier ministre) et disposent de leur propre structure institutionnelle, la Commission des FMP, distincte du ministère de la Défense. Elles sont donc juridiquement intégrées à l’appareil sécuritaire de l’État, mais conservent leur propre organisation et leur propre hiérarchie. Les factions associées à l’IRI disposent de brigades au sein des FMP, sans que toutes les composantes des FMP appartiennent pour autant à l’IRI. Dans les faits, certaines factions disposent à la fois de brigades officiellement intégrées aux FMP et de brigades ou d’autres structures armées qui restent hors de leur périmètre institutionnel et de la chaîne de commandement officielle. C’est notamment le cas de KH et d’Asaïb Ahl al-Haq (AAH), auxquelles sont respectivement rattachées les brigades 45, 46 et 47, et les brigades 41, 42 et 43 des FMP, enregistrées et financées par l’État, ces deux factions disposant également d’autres structures armées hors FMP.
Le processus ne porte pas seulement sur l’intégration aux FMP des brigades factionnelles hors périmètre officiel, mais plus largement sur la disparition des capacités militaires autonomes (unités, cellules, structures spécialisées ou groupes de façade) afin qu’aucune faction ne conserve le pouvoir de décider et d’employer ses armes de manière autonome. Mais même lorsque les hommes et les armes passent juridiquement sous l’autorité de l’État, reste à savoir si la chaîne de commandement est effective ou si certaines brigades continuent de facto à obéir à leurs dirigeants factionnels. C’est précisément dans cet écart entre intégration de jure et contrôle de facto que se joue le monopole étatique de la violence armée : des armes peuvent devenir juridiquement étatiques tout en restant dans le même environnement factionnel, leur propriété juridique ne garantissant pas le contrôle de leur emploi.
Peu après l’entrée en fonction de Zaidi, Saraya al-Salam, la faction de Moqtada al-Sadr, qui ne fait pas partie de l’IRI, a annoncé sa dissolution comme formation autonome et son intégration aux forces étatiques, donnant un premier élan au processus. Cette position s’inscrit dans la tradition nationaliste irakienne du mouvement sadriste, qui revendique son autonomie à l’égard de l’Iran. AAH et Kataib al-Imam Ali ont ensuite entrepris de placer leurs armes et leurs activités militaires sous l’autorité de l’État. Pour AAH, l’une des factions pro-iraniennes les plus intégrées au système politique irakien[5], cette évolution s’inscrit dans une logique de compromis avec l’État ; pour Kataib al-Imam Ali, des incitations politiques ont également pu intervenir, son dirigeant Shibl al-Zaydi, également à la tête de l’alliance Khadamat, ayant rejoint la direction du Cadre de coordination en août 2026 alors qu’il soutenait publiquement le contrôle étatique des armes. Ces évolutions ne signifient pas nécessairement l’abandon de la « résistance » comme position politique, mais celui d’une capacité militaire autonome échappant au contrôle de l’État. À l’inverse, KH et Harakat al-Nujaba (HaN) ont rejeté le désarmement, liant toute évolution de leur position à la souveraineté irakienne et à la fin de la présence ou de l’ingérence étrangère. Plus récemment, KH a posé trois exigences : retrait américain complet avec garanties de non-retour et fin de l’influence américaine sur les décisions politiques et économiques ; retrait des forces turques ; dissolution des Peshmergas. Leur position peut s’expliquer par une conception de la « résistance » centrée sur la mobilisation idéologique et armée et dépassant le cadre irakien, par la dimension régionale de leurs actions et par une dépendance plus limitée à la politique électorale[6].
Kataib Sayyid al-Shuhada (KSS) occupe une position intermédiaire ; tout en soutenant al-Zaidi dans la gestion de l’État et le maintien de la stabilité, la faction refuse le désarmement à ce stade, et dans un communiqué du 29 août, pose dix conditions, notamment le retrait des forces américaines et turques, le départ du PKK et des groupes d’opposition iranienne, le contrôle fédéral du territoire, des frontières et de l’espace aérien, l’adoption d’une législation protégeant les droits des membres des FMP[7] et la fin de ce qu’elle qualifie de domination américaine sur les décisions irakiennes. Leur ampleur permet, de fait, de conditionner durablement tout désarmement.
Enfin, la dimension transnationale et le recours à des groupes de façade tels qu’Ashab al-Kahf[8], permettant de revendiquer des attaques tout en maintenant une certaine ambiguïté sur l’identité des acteurs qui les ont effectivement conduites, compliquent encore le contrôle étatique. Même si Bagdad parvenait à réglementer les armes des formations officielles des FMP, ces groupes pourraient continuer à brouiller l’attribution des attaques et l’identification de la chaîne de commandement.
Conclusion
Le monopole étatique des armes constitue un attribut essentiel de la souveraineté ; en Irak, sa mise en œuvre reste pourtant un défi directement lié à l’ordre politico-sécuritaire construit depuis 2003. La question dépasse la remise matérielle des arsenaux : destination des armes, intégration des combattants, devenir des structures factionnelles et contrôle de la chaîne de commandement restent au cœur des négociations.
Le transfert des armes vers une institution étatique ne suffit pas à mettre fin à l’autonomie militaire des factions si celles-ci conservent leurs structures propres et leur capacité d’influencer leur emploi. La difficulté tient précisément à la nature du système irakien : il ne s’agit pas simplement de désarmer des groupes extérieurs à l’État, mais d’imposer une autorité militaire unique à des acteurs déjà imbriqués dans ses structures sécuritaires et politiques.
Les hésitations entre désarmement, intégration, dissolution, régulation ou contrôle des armes, comme les changements successifs de calendrier, reflètent cette complexité tout en entretenant le flou sur l’objectif final. Au-delà des déclarations et des échéances, le véritable test sera donc de savoir si l’État parvient à exercer non seulement un contrôle juridique et matériel sur les armes, mais surtout le contrôle exclusif de la décision de les employer.
Notes
[1] National Defense Authorization Act : loi annuelle américaine qui définit les orientations les autorisations budgétaire de la politique de défense.
[2] Coalition de partis et de blocs politiques chiites irakiens qui entretiennent, à des degrés divers, des relations avec l’Iran.
[3] Les Peshmergas sont une institution constitutionnelle qui exerce son rôle dans la région du Kurdistan et ne sont pas parties prenantes au processus visant à placer les armes sous le contrôle de l’État.
[4] En 2024, le département d’État américain a publiquement identifié Kataib Hezbollah, Harakat al-Nujaba, Kataib Sayyid al-Shuhada et Harakat Ansar Allah al-Awfiya comme membres de l’IRI.
[5] AAH dispose de 27 sièges au Parlement par l’intermédiaire de Sadiqoun.
[6] KH dispose d’un relais politique à travers Hoquq, avec six sièges, tandis que HaN ne possède pas de bloc parlementaire comparable.
[7] Deux projets de loi : le « PMF Restructuring Bill », qui réorganise le statut, la structure et la hiérarchie des FMP, amendé en 2026 après le retrait de dispositions controversées ; et le « PMF Service and Retirement Bill », qui encadre le statut, les carrières et les retraites de son personnel, retiré en raison de désaccords portant notamment sur l’âge de la retraite et le maintien en fonction de Faleh al-Fayyad. Les deux textes doivent être présentés au Parlement dans une version amendée.
[8] Ashab al-Kahf, apparu en 2019, s’est officiellement rebaptisé Kataib Sarkhat al-Quds en août 2024, avant de reprendre son ancien nom d’Ashab al-Kahf en mars 2026..



