
Conférence et débat avec les étudiants de l’IEPG à Grenoble. À cette occasion, plusieurs experts se sont réunis à Sciences Po Grenoble pour partager leurs expériences et leurs points de vue sur les situations actuelles dans la région MENA. Le Dr Adel Bakawan a pu faire part de ses réflexions tout en discutant de ses ouvrages avec les étudiants et les experts.
L’événement s’est déroulé le 27 novembre 2025 à Grenoble, en France


Daniel Meier, directeur du programme « Intégration et changement en Méditerranée et au Moyen-Orient », chercheur au laboratoire Cerdap2, maître de conférences titulaire de la chaire « GMO Borders » à Sciences Po Grenoble – UGA
Les 28 et 29 novembre 2025, trois sessions d’étude d’une demi-journée ont été organisées à Sciences Po Grenoble, sous la direction de Daniel Meier et Jamil Sayah. L’objectif était d’engager une réflexion collective et interactive, partant du sentiment de consternation face à la flambée de violence qui a submergé la région, en particulier depuis le 7 octobre 2023 (Gaza, Liban, Iran, Yémen, Syrie), en s’interrogeant sur la manière de caractériser l’ordre politique régional qui se dessine au milieu des décombres.
Chacune des trois demi-journées a débuté par trois questions complémentaires.
- Que représentent les guerres contemporaines ?
- Comment les identités religieuses se redéfinissent-elles dans un tel contexte ?
- Quelles incertitudes et quel (dés)ordre politique ces transitions engendrent-elles au niveau sociétal ? Les sections suivantes du rapport sont le fruit d’une synthèse réalisée par les étudiants inscrits au programme MMO.
Loin d’être un simple « retour » à la guerre, cette première demi-journée d’étude a invité les participants à appréhender le conflit au Moyen-Orient comme une dynamique structurelle qui façonne durablement les ordres politiques, les formes de souveraineté et les reconfigurations régionales contemporaines.
En prenant l’exemple du Liban, Myriam Catusse, directrice de recherche au CNRS et directrice de l’IRMC-Tunis, a mis en évidence le caractère persistant de la guerre dans l’ordre politique national. Loin d’être un épisode cyclique, le conflit constitue une matrice durable des institutions libanaises. Contrairement au modèle européen, où la guerre a contribué à la consolidation de l’État, le Liban se caractérise par un État structurellement fragile, ancré dans un système confessionnel historiquement marqué par la violence politique et les interventions extérieures. La séquence qui a débuté en octobre 2023 s’inscrit dans cette continuité, révélant une « guerre civile froide » marquée par l’absence de justice transitionnelle, une reconstruction largement déléguée à des acteurs privés et l’incapacité persistante de l’État à garantir protection et services publics. Dans ce contexte, l’accent mis sur le désarmement du Hezbollah tend à occulter une crise plus profonde de la souveraineté de l’État.
L’analyse du conflit yéménite proposée par la suite par Laurent Bonnefoy, chercheur au CERI/Sciences Po Paris, appelle à un changement de cadre d’interprétation. Loin de se limiter à une guerre par procuration entre l’Arabie saoudite et l’Iran, ce conflit s’inscrit dans des dynamiques internes de longue date, façonnées par une réunification conflictuelle, une fragmentation territoriale importante et la marginalisation progressive des élites zaïdites. La montée en puissance du mouvement houthi relève donc autant de questions sociales et identitaires que de préoccupations régionales. L’impasse militaire actuelle, souvent interprétée comme un signe de désescalade, est en réalité l’institutionnalisation d’un état de guerre durable, fondé sur des équilibres instables et un coût humanitaire particulièrement élevé.
Dans le prolongement de ces analyses, Riccardo Bocco, professeur émérite de sociologie politique à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, a remis en question la portée du plan Trump, présenté comme un plan de paix alors qu’il s’apparente davantage à une approche unilatérale dépourvue de toute base juridique solide. Élaboré sans consultation des Palestiniens et dans un contexte de relations de pouvoir asymétriques, ce plan rompt avec les principes du droit international et marginalise les Nations unies au profit d’une diplomatie dite « pragmatique ». Le caractère vague de ses dispositions, l’absence de garanties concernant la reconstruction de Gaza et la subordination de la souveraineté palestinienne au désarmement du Hamas renforcent l’idée d’une paix conçue sans partenaires pleinement reconnus ni droits garantis.
Les discussions ont fait ressortir un constat commun : la guerre au Moyen-Orient tend à s’imposer comme un horizon structurant de l’action politique. Loin de se limiter à ses effets destructeurs, elle contribue à l’organisation à long terme des territoires, à la fragmentation des souverainetés et à la redéfinition des cadres institutionnels et identitaires. Dans ce contexte, la question de l’État reste centrale – un État invoqué et attendu, mais structurellement entravé. Ces analyses nous invitent ainsi à renouveler notre compréhension du Moyen-Orient en mettant l’accent sur les effets politiques à long terme de la guerre, de ses récits et de ses institutions, au-delà de la simple succession d’épisodes de violence armée.
(Imane Lakdim, Anissa Hassen, Lucie Balmana, Léna Carpentier)
La deuxième partie de la journée a été consacrée au rôle de la religion dans ces reconfigurations, avec deux exposés et une table ronde. Au cours de son exposé, Guillaume Roux, chercheur en sciences politiques au FNSP au sein du laboratoire UMR Pacte (CNRS, Sciences Po Grenoble, Université Grenoble Alpes), a proposé un cadre théorique pour réfléchir aux divisions ethno-raciales. Il a commencé par souligner que les sciences sociales s’intéressent moins aux « identités » figées qu’aux processus d’identification, qui sont toujours situationnels et relationnels. Après avoir défini et distingué l’ethnicité de la race, il s’est appuyé sur les travaux de Barth, Brubaker et Lamont pour mettre en évidence le processus de « frontierisation » : les frontières entre « nous » et « eux » sont fluides, négociées et toujours liées aux interactions sociales et aux asymétries. Pour le chercheur, ces frontières laissent une certaine marge de manœuvre, car les individus disposent de plusieurs ressources identitaires qu’ils mobilisent différemment selon le contexte. Roux a également souligné la nature réactive de nombreuses identités minoritaires, construites en réponse à des attributions externes, faisant écho aux analyses de la sociologie de la race. Enfin, il a démontré le rôle central de l’État et des pratiques policières dans la production de ces frontières : les expériences de contrôle, de surveillance et de suspicion peuvent cristalliser des identifications spécifiques et renforcer les lignes de division. En fin de compte, sa présentation met en lumière la manière dont les divisions ethno-raciales sont construites et mobilisées dans des situations de conflit.
La deuxième intervention, présentée par Patrick Haenni, chercheur associé à l’Institut universitaire européen de Florence, portait sur « La transformation du radicalisme en Syrie après la chute de Bachar al-Assad ». S’appuyant sur ses années de recherche sur le terrain, il a montré comment Ahmed Al-Charaa, ancien dirigeant d’Al-Qaïda et chef du HTS, est devenu un acteur politique clé après l’effondrement rapide du régime de Bachar al-Assad, révélant un radicalisme désormais moins idéologique et davantage ancré dans les dynamiques sociales et identitaires du pays. Dans un contexte régional fragmenté, où les États et les puissances agissent uniquement en fonction de leurs propres intérêts, l’ONU reste en retrait tandis que des acteurs inattendus, tels que l’Arabie saoudite, soutiennent le nouveau régime. Haenni met également en évidence une restructuration interne du radicalisme, désormais lié à la vengeance communautaire et à la solidarité locale plutôt qu’au djihadisme mondial. Il conclut en soulevant la question d’une « révolution » détournée : si l’ordre établi a bel et bien été renversé, l’esprit initial du soulèvement syrien, pacifique et inclusif, a été largement détourné par les forces armées dominantes.
Enfin, lors de la table ronde animée par Daniel Meier sur le thème « Le plan Trump et la vision américaine du Moyen-Orient », Riccardo Bocco, professeur émérite à l’IHEID, a souligné que le plan Trump, bien qu’imparfait, pourrait avoir des répercussions inattendues sur la région, en renforçant le rôle de l’Arabie saoudite, en consolidant le récit victimaire d’Israël et en réactivant la réflexion sur des modèles politiques alternatifs, tels qu’un État binational ou fédéral.
Myriam Catusse, directrice de l’IRMC et chercheuse au CNRS, met en lumière les ramifications possibles au Liban, où l’État affaibli devient un acteur passif, et souligne que les identités politiques et communautaires sont souvent remodelées dans des contextes de violence, dans une région marquée par son héritage ottoman.
Laurent Bonnefoy, chercheur au CERI, insiste sur le manque de cohérence stratégique de Trump et sur un contexte régional dominé par l’autonomisation des acteurs locaux, la montée en puissance des acteurs non étatiques et la persistance de la centralité symbolique de l’État malgré son déclin.
Patrick Haenni, chercheur associé à l’Institut universitaire européen de Florence, analyse l’évolution de la présence américaine en Syrie : loin de se retirer, les États-Unis s’y réimplantent durablement, gèrent les tensions kurdo-turques, réinvestissent les enjeux diplomatiques et laissent se développer des « zones grises » résultant de la fragmentation et de la privatisation des services publics.
Enfin, Rosita Di Peri, professeure de science politique à l’Université de Turin, souligne que le plan Trump impose par le haut un ordre colonial, marginalise la question palestinienne et s’accompagne d’un recul des résistances régionales, alors même que la crise libanaise et les rapports de force occidentaux réduisent les possibilités de contestation.
Ensemble, ces contributions montrent que le plan Trump, plutôt que de constituer un cadre opérationnel, agit comme un catalyseur de transformations profondes au Moyen-Orient.
(Nina Faucherre, Apolline Lebret, Sarah Martin)
La troisième demi-journée a été consacrée aux transitions et aux incertitudes inhérentes à ces changements, avec deux exposés sur le Liban et l’Irak, suivis d’une table ronde sur la « désintégration » du Moyen-Orient actuel.
Rosita Di Peri, professeure de sciences politiques à l’université de Turin, a analysé la situation d’après-guerre au Liban à travers le concept de « polycrise » et l’émergence d’un sectarisme néolibéral. Le système politico-économique est dominé par un « consortium » de petits groupes d’hommes d’affaires contrôlant des secteurs clés du pays, ce qui a conduit à une privatisation croissante des services publics et à une explosion de la dette. Elle a également souligné la marginalisation progressive de la gauche libanaise après la guerre civile et l’accord de Taëf, qui a consolidé plutôt que démantelé le système confessionnel. Le Hezbollah a alors comblé un vide idéologique, tout en s’intégrant dans un système confessionnel qu’il avait auparavant contesté. Le débat s’est concentré sur plusieurs points : le rôle ambigu de la diaspora dans le maintien du statu quo ; la capacité réelle du Hezbollah à prendre le pouvoir ; les stratégies de survie face à la polycrise, marquée notamment par l’émigration massive des jeunes ; et la responsabilité de la gauche dans sa propre marginalisation et le renforcement des dynamiques communautaires.
Concernant l’Irak, Adel Bakawan, politologue et directeur de l’EISMENA, a présenté les récents développements dans ce pays comme un processus continu de désintégration de l’État, en articulant son analyse autour de trois dates clés : 2003, 2019 et 2023. Selon lui, la chute de Saddam Hussein a non seulement renversé une dictature, mais a également détruit l’appareil d’État, avec l’exclusion de millions d’Irakiens et la dissolution de l’armée, laissant place à un « ordre des milices » soutenu par l’Iran. Il considère 2019 comme un tournant, marqué par un mouvement de protestation sans précédent mené par de jeunes chiites qui ont été violemment réprimés, ainsi que par la rupture du partenariat irano-américain et l’escalade de la violence entre les milices, culminant avec l’assassinat de Qassem Soleimani. Aujourd’hui, le centre du conflit se situe au sein même de chaque espace communautaire. Au cours de la discussion, il a analysé le rôle du 7 octobre dans la chute de Bachar al-Assad, a reconnu que les jeunes restaient la seule force de protestation, bien que minée par le régime, et a insisté sur la nécessité de repenser le modèle d’État-nation imposé en 1921.
Enfin, la table ronde, présidée par Jamil Sayah, a examiné les possibilités de reconstruire un Moyen-Orient en proie à la fragmentation. Les intervenants ont souligné le retour au premier plan du conflit israélo-palestinien, qui a profondément bouleversé l’équilibre établi par les accords d’Abraham et l’accord de 2023 entre Riyad et Téhéran. Ils ont identifié de nouveaux acteurs majeurs (Israël, l’Arabie saoudite, la Turquie) et d’autres acteurs secondaires (Émirats arabes unis, Qatar, Égypte), tout en notant le rôle persistant de l’Iran. L’influence régionale de la Turquie a été discutée à la lumière de ses succès diplomatiques et de ses faiblesses internes. Les participants ont partagé l’avis qu’il devient nécessaire de comprendre la région à travers des espaces interconnectés (arabe, kurde, persan, israélien, turc), et non plus uniquement à travers le cadre étatique. Une attention particulière a été accordée à la transition en cours en Arabie saoudite et aux risques de désintégration territoriale au Liban, au Yémen et en Syrie. Enfin, plusieurs intervenants ont souligné la nécessité pour la région de renouer avec un discours anticolonial afin de retrouver une position plus affirmée sur la scène internationale.
(Ysé Thénard, Étienne Le Fur, Clémentine Froidure, Maya Carquex).
À l’issue de ces trois demi-journées, deux étudiants ont présenté un résumé dont la qualité a été saluée par l’ensemble des participants, étudiants comme professeurs. Le voici :
« Un nouvel ordre au Moyen-Orient ? » Telle est la question sur laquelle nous nous sommes penchés ensemble au cours de ces trois demi-journées. Bien que nous ayons abordé un large éventail de sujets, de situations et de pays, quelques idées communes se sont dégagées de ces discussions.
Nous avons commencé par nous interroger sur le « retour de la guerre », thème de la première demi-journée. En réalité, Myriam Catusse nous a fait comprendre que la guerre ne faisait pas vraiment son retour, mais que nous vivions au Liban dans un état de guerre permanent. Laurent Bonnefoy a fait la même remarque concernant le Yémen. Les guerres dans la région sont sans fin, et les frontières entre paix et guerre sont désormais floues.
Ce contexte de guerre permanente trouve son origine dans deux processus clés qui ont également été évoqués à maintes reprises :
Le premier est la fragmentation des territoires, avec la prolifération des zones d’influence et l’autonomisation de certains territoires. L’histoire du Yémen elle-même est fragmentée : son unification ne remonte qu’à 1990 et a été réalisée par une forme de domination du Sud par le Nord, avec des protestations qui n’ont cessé et n’ont même pas été éclipsées par la mobilisation anti-Houthis.
Étroitement lié à ce phénomène de fragmentation, on observe l’effondrement des États dans la région, au Liban, en Syrie et au Yémen. Cette faiblesse des États peut offrir une opportunité à l’opposition, comme ce fut le cas avec l’ascension rapide au pouvoir du HTS en Syrie, qui s’explique par l’effondrement des institutions syriennes. Cependant, comme l’a expliqué Patrick Haenni, ce contexte régional d’effondrement des États laisse peu d’espoir quant à une stabilisation de la situation en Syrie.
Une autre idée importante qui s’est dégagée de ces deux journées est la mobilisation identitaire dans cette région. Guillaume Roux nous a parlé des répertoires identitaires dont disposent les individus et de la manière dont l’action de l’État influence le processus d’identification. Cela peut être largement replacé dans son contexte grâce à l’analyse de Patrick Haenni sur ce qu’il appelle la « surchauffe identitaire » en Syrie. La montée des tensions identitaires en Syrie est le résultat de nombreuses années de violence perpétrée par le régime de Bachar al-Assad. C’est également le cas au Liban, où le consortium à la tête de l’État est responsable de la montée du sectarisme néolibéral, comme nous l’a expliqué Rosita di Peri. Ce sectarisme met l’accent sur un type d’identité communautaire et écrase d’autres types d’identités sociales que les partis de gauche avaient pu promouvoir avant la guerre civile. En Irak, Adel Bakawan souligne que l’appartenance communautaire est tellement intégrée au système politique qu’elle n’est plus au centre du conflit. Les tensions se sont déplacées au sein de chaque communauté.
Il convient également de souligner le retour d’un interventionnisme américain manifeste dans la région, qui s’inscrit dans une tentative de « pax Americana » : il y a bien sûr le plan Trump, dont les limites ont été largement débattues, notamment par Riccardo Bocco, mais aussi la reprise des relations diplomatiques avec la Syrie et le retrait d’Ahmed el Charaa de la liste des terroristes.
Plus qu’un nouvel ordre au Moyen-Orient, nous assistons à de multiples reconfigurations régionales :
Avec la fin de la polarisation issue du Printemps arabe entre un axe soutenant les révolutions et un axe s’y opposant ;
Avec la prolifération de zones tampons imposées par Israël pour sécuriser ses frontières ;
Avec des « processus de paix » qui n’incluent pas les acteurs concernés, comme au Liban et en Palestine ;
Avec des États affaiblis qui ne contrôlent plus l’intégralité de leur territoire national, laissant la place à l’autonomisation de plus en plus de régions. Cela nous amène à remettre en question la définition même d’un État-nation fort, qui semble être l’exception plutôt que la règle dans la région et reste un modèle importé, voire imposé, par l’Occident.
(Laure Crétinon et Sarah Poujol)