ENTRETIEN. Alors que la mission militaire de la coalition internationale contre l’État islamique en Irak s’achève officiellement le 30 septembre, Adel Bakawan, directeur de l’Institut européen d’études sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord analyse ce départ annoncé des soldats américains.
Propos Recueillis par Julie Malo, Publié le 30 septembre 2026 à 17h00 sur Le Point.

En 2011, les soldats américains avaient déjà quitté une première fois l’Irak. GETTY IMAGES VIA AFP
Ce mercredi 30 septembre, la mission militaire de la coalition anti-Daech en Irak doit prendre fin, et les soldats américains encore sur place doivent quitter le pays – notamment la base de Harir au Kurdistan. Lancée en 2014 contre l’État islamique (EI), l’opération « Inherent Resolve » s’achève officiellement, et avec elle une présence militaire américaine entamée en 2003, interrompue seulement entre 2011 et 2014. Le calendrier avait été fixé dès 2024 sous la présidence de Joe Biden, par un accord entre Washington et Bagdad. En juillet, Donald Trump et le Premier ministre irakien Ali al-Zaidi l’ont confirmé : « Nous ne pensons plus avoir besoin de forces militaires là-bas », avait déclaré le président des États-Unis. Selon Intelligence Online, lettre spécialisée sur le renseignement, les membres de la coalition internationale contre Daesh (qui regroupe quelque 90 acteurs) doivent se réunir ce jeudi 1er octobre à Rome pour redéfinir ses nouvelles priorités à la lumière de ce changement.
Dans tous les cas, ce départ intervient dans un contexte tendu. Depuis le début de la guerre avec l’Iran, en février, les positions américaines au Kurdistan irakien sont régulièrement visées par des groupes armés pro-iraniens, et l’OTAN a déjà retiré ses troupes du pays en mars. Désormais, les forces irakiennes et les peshmergas kurdes devront assurer seuls la lutte contre l’EI. L’organisation a perdu son territoire en 2019, et le renseignement militaire américain la juge « très affaiblie » en Irak, « concentrée sur sa survie ». Elle n’a pas disparu pour autant. Mais pour Adel Bakawan, directeur de l’Institut européen d’études sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (EISMENA) et auteur de La Décomposition du Moyen-Orient (Tallandier), la question est ailleurs : l’annonce est, selon lui, purement symbolique.
Que change concrètement le retrait de la coalition du paysage irakien ?
Adel Bakawan : C’est un retrait très, très symbolique, qui ne changera pas la nature des relations. Pour une coalition internationale, que l’on peut grossièrement résumer à une présence états-unienne sur place, c’est symbolique, parce qu’eux comme les Irakiens ont parfaitement intériorisé le fonctionnement du système politique sur place. En d’autres termes, c’est donner du spectacle à une société qui n’a plus rien à perdre et qui a besoin de ce spectacle.
Sur le fond, la présence factuelle restera la même : on passe d’une présence dans le cadre nominatif de la coalition internationale à des accords bilatéraux entre Bagdad et Washington. Aujourd’hui, cette présence s’inscrit dans le cadre de la coalition internationale contre Daech. Demain, elle aura un autre statut : un accord bilatéral et sécuritaire entre deux États. Il y aura probablement quelques aménagements, quelques déplacements, mais rien de majeur. Mais je ne crois pas à un vrai départ comme en 2011. Washington a besoin de troupes, ne serait-ce que pour protéger sa plus grande ambassade au monde, à Bagdad, et son plus grand consulat, à Erbil. En pleine guerre contre l’Iran, les Américains ne vont pas se priver de cette carte. Sans compter que 700 à 900 soldats américains restent au Rojava, en Syrie, avec pour base arrière le Kurdistan irakien. La comparaison avec 2011 est d’ailleurs trompeuse : à l’époque, les Américains sont vraiment partis – ils négociaient avec l’Iran, partenaire silencieux de la reconstruction de l’Irak post-Saddam, et comptaient des milliers de morts dans le pays. Aujourd’hui, ils sont en guerre contre l’Iran.
C’est la même chose pour le désarmement des milices : il n’aura pas lieu. Seuls leurs noms changeront : au lieu de parler, par exemple, de « Kataëb Hezbollah», on parlera demain des « brigades 75 » ou « 102 » du Hachd al-Chaabi. Mais le groupe en tant qu’organisation, avec sa structure et sa hiérarchie, restera le même.
Il restera donc toujours une présence militaire pour empêcher l’État islamique de se reconstituer en Irak ?
Daech n’est plus l’organisation que nous avons connue entre 2014 et 2019. Il n’a plus la même base sociale, ni les mêmes forces, ressources, cadres, types d’actions ou compétences. Et les conditions objectives d’une remontée en puissance ne sont réunies ni en Irak ni en Syrie. D’ailleurs, depuis plusieurs années, on n’a pas vu de grandes opérations de la coalition contre lui.
Surtout, le pays n’est plus aussi déstructuré qu’en 2014. Dans le chaos moyen-oriental, l’Irak a su préserver un équilibre (tout relatif, certes) entre Téhéran et Washington. Son Premier ministre Ali al-Zaïdi rencontre Donald Trump à Washington, puis le président Pezeshkian à Téhéran. Les deux capitales savent que la situation est fragile et qu’une pression trop forte ferait craquer Bagdad, l’Irak reste donc relativement stable. C’est pourquoi le 30 septembre est un non-événement pour la société irakienne.
Vous dites que Daech a beaucoup moins de moyens et qu’il est très affaili. Lui reste-t-il une capacité opérationnelle sur place ?
Entre 2017 et 2019, la coalition anti-Daech a détruit le califat en tant que territoire, institution et entité étatique. Depuis, Daech est une organisation déterritorialisée : sans institutions, sans territoire, sans ancrage, sans base sociale solide où puiser ses ressources humaines et financières. Elle peut encore frapper un peu partout, à Bagdad comme à Paris, à Londres comme à Damas, mais de manière très limitée.
Lors de la visite du président de la République Emmanuel Macron à Damas, il y a eu deux explosions à juste à côté de son hôtel. Plusieurs pistes sont possibles : un État hostile à la présence française en Syrie, les milices pro-iraniennes opposées à la normalisation entre l’Europe et la nouvelle Syrie, ou Daech, voire Al-Qaïda. Mais cette double explosion est restée très marginale.
À qui profite cette annonce de retrait ?
Aux deux gouvernements. Les Américains ont besoin de cette annonce avec les élections de mi-mandat qui approchent. Donald Trump veut pouvoir dire : « Je suis en guerre contre l’Iran, mais j’en ai fini avec Daech. Mission accomplie, on rentre à la maison. »
Ali al-Zaidi, dont le gouvernement a été nommé très récemment, peut dire à sa base sociale – notamment aux chiites – et aux milices pro-iraniennes qui refusent de déposer les armes : « Vous vous êtes armés contre Daech et contre la présence américaine. Daech, c’est fini, et les Américains rentrent chez eux. Vous n’avez plus aucune raison de refuser le désarmement. » Quant aux milices, elles pourront revendiquer la victoire : c’est leur pression qui aurait contraint la première puissance mondiale à partir.
Précisément, si ces milices pro-Iran décident de ne pas déposer les armes, l’ État irakien peut-il réellement reprendre la main ?
Non, catégoriquement. Le Cadre de coordination, qui rassemble une majorité des partis chiites au pouvoir en Irak depuis la chute de Saddam Hussein, est la branche politique de ces milices. Il dispose de 183 sièges sur 329 au Parlement. C’est lui qui a propulsé Ali al-Zaidi au poste de Premier ministre, c’est avec leur validation, leur accord, leur vote à l’Assemblée nationale qu’il a pris ces fonctions… Et un employé ne peut pas renvoyer son directeur. En 2022, à la nomination de Mohammed Chia al-Soudani, Qais al-Khazali [chef d’Asaïb Ahl al-Haq, NDLR] disait en substance devant les caméras : « En Irak, nous n’avons pas de Premier ministre, mais un directeur général qui gère nos affaires. » Il avait raison. Officiellement, le Premier ministre est le chef des armées. Dans les faits, c’est le Cadre qui détient le pouvoir. Pour signer un accord avec Washington, Ali al-Zaidi doit d’abord obtenir son feu vert. Faute de consensus, l’Irak n’a d’ailleurs toujours pas de ministre de l’Intérieur.
Faut-il s’attendre à une montée en puissance des milices ?
C’est fort probable. La présence américaine, même symbolique, constituait une barrière officielle. Elles ont désormais les mains libres pour contrôler le Premier ministre et se montrer davantage – même si elles comptent déjà des ministres, des ambassadeurs et des responsables du renseignement… Selon certaines informations, 2 000 cadres miliciens disposent désormais de passeports diplomatiques et circulent librement entre Paris, Londres ou Stockholm. En cas d’escalade avec l’Iran, Téhéran pourrait les utiliser contre l’Occident, en substitut au terrorisme de Daech.
Les tensions entre communautés pourraient aussi s’aggraver. Les Kurdes, pro-occidentaux, rejettent ces milices, qui voient le Kurdistan comme une cible légitime. Les sunnites, qui se considèrent eux comme les héritiers légitimes de l’État irakien et en sont exclus depuis 2003, pourraient également réclamer leur part.
La guerre contre Daech est-elle terminée ?
La guerre contre le Daech territorialisé, oui. Contre le Daech déterritorialisé, non : ni au Moyen-Orient, ni en Europe, ni aux États-Unis.


