Israël-Hamas : confrontation militaire, propagande et guerre des images

TOPSHOT - Hamas militants escort Israeli-American hotsage Sagui Dekel-Chen on a stage before handing him over to a Red Cross team in Khan Yunis, southern Gaza Strip, on February 15, 2025, as part of the sixth hostage-prisoner exchange. (Photo by Bashar TALEB / AFP) (Photo by BASHAR TALEB/AFP via Getty Images)

Auteur

Haouès Seniguer

Haouès Seniguer

Introduction

Cet article, qui prolonge et amplifie notre ouvrage[1], se propose d’analyser la manière dont le Hamas s’efforce de compenser l’asymétrie du rapport de force militaire et diplomatique avec Israël, par le recours à un imaginaire religieux, au registre de l’émotion, ainsi qu’aux représentations et à la mise en scène des libérations d’otages israéliens, organisées à l’occasion de trêves intervenues après le déclenchement d’une vaste riposte israélienne dans la bande de Gaza consécutive aux massacres du  7 octobre dans le sud d’Israël commandités principalement par le mouvement islamiste palestinien. Nous adopterons d’abord une définition minimale de la propagande en temps de guerre, comme processus consistant à dévaloriser l’adversaire, en amplifiant ses défauts ou tares supposés, tout en valorisant et magnifiant l’image de soi ou en minimisant les aspects susceptibles d’en altérer la réputation à la fois sur le plan national et international. Un tel cadrage ne méconnaît pas pour autant la propagande de l’État et de l’armée israéliens, qui s’emploient eux-mêmes à imposer à leur société et au monde leur propre récit de la guerre en Palestine, en la légitimant politiquement, religieusement et moralement, tout en bénéficiant, en ce qui les concerne, de relais informationnels plus importants en contexte occidental en général et en France en particulier. Compte tenu du cadre limité de l’analyse, nous accorderons une attention plus grande aux méthodes employées par le Hamas, sans faire l’impasse sur le cas israélien, dans ce qui peut s’apparenter à une guerre des images, des représentations et des récits religieux[2], laquelle dédouble celle qui se déroule sur le terrain de la confrontation proprement armée. Étant entendu que chacun des protagonistes est « porteur d’intérêts », il va puiser dans les répertoires discursif et d’action disponibles pour crédibiliser sa parole auprès des siens et d’un public plus large. Il importe de ce point de vue de se défier de tout « a priori moral » sur la notion de propagande, qui nous empêcherait de l’apprécier dans son « fonctionnement ». Il s’agit ce faisant moins d’étudier la réception que l’émission. Comme le préconise dans ses travaux le linguiste Patrick Charaudeau[3]. Ce dernier, et c’est ce qui viendra compléter la définition initiale, propose de définir « le discours propagandiste » ainsi : « La visée discursive est d’Incitation, ce qui donne au sujet qui le met en scène des instructions d’organisation discursive qui constituent les caractéristiques de ce type de discours ». Il y précise en outre que « la visée d’Incitation se caractérise » par trois aspects fondamentaux : « le sujet parlant veut faire faire, faire dire ou faire penser quelque chose à l’autre ; le sujet parlant n’est pas dans une position d’autorité telle qu’il pourrait, par la simple profération d’un ordre, obliger l’autre à s’exécuter (il ne dispose pas d’une possibilité de sanction) ; il ne peut prescrire et en cela sa visée ne peut être de Prescription ; il doit donc faire croire à l’autre qu’il sera le bénéficiaire du faire qui lui est proposé : le sujet parlant doit nécessairement passer par l’énonciation d’un « faire-croire » ; le destinataire de l’énonciation, sachant que le sujet parlant n’est pas en position d’autorité, se trouve du même coup placé dans la position d’un « devoir croire » qu’il sera bénéficiaire de l’action qui lui est proposée[4] ». Du point de vue de son contenu, nous reprendrons ainsi à notre compte l’hypothèse suivant laquelle le discours propagandiste « met en scène un combat entre le Bien et le Mal diversement configurés, en suggérant la possibilité d’un triomphe du premier sur le second[5] ». C’est précisément et entre autres à partir d’un lexique, d’une grammaire et de catégories religieux que des membres du gouvernement Netanyahou et du Hamas poursuivent, dans leurs discours propagandistes de nature politique respectifs, voire théologico-politiques, « une visée de ‘faire savoir’ pour ‘faire faire’ [6]», c’est-à-dire « à faire faire en passant par un faire croire ». C’est une « rivalité agonale » qui, en l’occurrence, se fait jour, dans la mesure où chacun des deux pôles adversatifs se positionne contre l’autre, en vue de « l’éliminer » et/ou le discréditer, la finalité étant par ailleurs moins « le vrai » que « le croire vrai » qui l’accompagne. 

Partant, il convient, dans le cadre de cet article analytique, de se poser trois types de questions, auxquels nous nous efforcerons de donner non pas des réponses définitives mais plutôt quelques hypothèses explicatives. Il s’agit plus exactement de s’intéresser à la manière dont les activistes et miliciens du Hamas « racontent » le conflit, et ce, à partir de leurs propres catégories de perception, puisque force est de constater que le point de vue israélien, ou plus largement « occidental », comme écrit auparavant, tend le plus souvent à s’imposer spontanément, consciemment ou non ; il constitue, en effet, le filtre interprétatif principal à travers lequel lecteurs, auditeurs et sens commun en France appréhendent les événements et crises de la région. Par conséquent, il importe de reconstituer les motivations que les acteurs expriment. C’est, à cet égard, tenter d’accéder à leur « rationalité ». Laquelle pose que « toute action sociale, qu’il s’agisse de la décision de faire quelque chose, d’adhérer à une préférence, à une opinion ou à une croyance positive ou normative, ou à un objectif obéit à une logique cognitive ». En ce sens, les croyances, suggère Raymond Boudon, « ont pour causes des raisons que les individus appartenant à un contexte considèrent comme valides, mais qui ne le sont pas pour des individus appartenant à d’autres contextes[7] ». 

Benjamin Netanyahou et le projet (vain ?) d’éradication du Hamas : la propagande de guerre est-elle traitée équitablement sur le plan médiatique ?

Au cours des jours qui suivirent les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, soit le mercredi 11 octobre, Benjamin Netanyahou, à l’occasion d’une allocution prononcée en présence des membres de son cabinet de guerre formé plus tôt dans la journée, s’est engagé, en prenant à témoin les opinions publiques nationale et internationale, à éradiquer le Hamas, c’est-à-dire à éliminer l’ensemble de ses membres, quel que soit leur statut, qu’ils soient dirigeants politiques, simples militants ou miliciens, impliqués directement ou non dans l’opération armée incriminée. Il déclara à cette occasion : « Tout membre du Hamas est un homme mort ». Il associa dans cette déclaration aux tonalités bellicistes, puis, plus tard, bibliques, l’organisation islamiste à Daech et à la figure honnie du peuple juif dans l’histoire mosaïque[8], à savoir Amalek. Cette référence implique aussi, peu ou prou, une démonisation de Gaza et de ses habitants en excipant d’une autorité textuelle religieuse qui ressortit à la fois aux styles épidictique et pathémique. Lesquels, d’un côté, louent l’armée et ses services, et de l’autre, vouent certes aux gémonies Gaza, ses groupes armés mais aussi les civils palestiniens, sans le dire forcément ouvertement. Car associer de près ou de loin, même tacitement ou métaphoriquement, les civils à la figure d’Amalek, c’est immanquablement les démoniser, ce qui peut être le premier pas vers l’amorce d’un génocide sous bannière religieuse et sacrée. 

En affirmant ailleurs, « Le Hamas, c’est Daech, et nous allons les écraser et les détruire comme le monde a détruit Daech », il s’agit, en plus de tenir un discours « de promesse, voire de prophétie », lequel relève d’une stratégie discursive de « simplification à travers l’emploi de formules imagées, de slogans qui ont pour effet d’‘essentialiser’ les jugements, de les transformer en stéréotypes et de devenir support d’identification ou d’appropriation[9] ». Bien que le rapprochement entre les deux organisations fut spécieux, dans la mesure où Daech est un mouvement transnational qui recourt aux actions terroristes de manière indiscriminée, tandis que le terrain d’action du Hamas et de sa branche armée reste fondamentalement local, un tel rapprochement, pour l’homme politique israélien, avait vocation à susciter l’opprobre généralisée et convaincre de cette façon les alliés occidentaux du bien-fondé d’une guerre déclinée sur un registre aussi civilisationnel ; en d’autres termes, une lutte à mort entre la civilisation, qu’incarnerait Israël comme pointe avancée de l’Occident en Orient, et la barbarie, que représenteraient  le Hamas, voire les Palestiniens dans leur ensemble[10]. D’où la référence dans la bouche de Netanyahou aux prophéties d’Isaïe opposant « un peuple de la Lumière », a priori israélien et juif, à « un peuple des Ténèbres », a priori palestinien, arabe et musulman. Une position qu’avait spontanément partagée, sous une autre forme, celui qui était alors ministre de la Défense, Yoav Gallant. En plus d’avoir assimilé les habitants de Gaza à « des animaux humains » dans un déni manifeste d’humanité de la population gazaouie et palestinienne (ce qui a pour conséquence potentielle, une fois encore, de faciliter leur mise à mort), ce dernier déclara sur un ton analogue à celui du premier ministre : « Nous allons effacer le Hamas de la terre », établissant lui aussi, un parallèle sous-jacent entre le Amalek biblique, les Amalécites, l’organisation islamiste et les habitants gazaouis. Cette rhétorique culturaliste, qui essentialise négativement l’appartenance palestinienne, et guerrière, qui justifie une hostilité absolue à leur encontre, a trouvé des relais médiatiques en France, complaisants ou connivents, se disséminant à large échelle. En effet, étant donné que le Hamas est considéré comme organisation terroriste par les États-Unis et l’Union européenne, et du fait même de l’interdiction faite aux journalistes de se rendre sur zone, le récit israélien s’impose et s’est imposé plus volontiers. Un exemple peut être esquissé à l’appui de ce récit unilatéral : dans les premiers mois de la riposte israélienne contre le Hamas, Benjamin Netanyahou a entre autres accordé une interview le 23 octobre 2024 en Israël à la chaîne d’information CNews, au cours de laquelle il a librement présenté la campagne militaire à Gaza comme « une guerre de civilisation contre la barbarie » que l’Etat hébreu mènerait au service de son pays et de l’Occident, comparant les actions du Hamas à « la sauvagerie nazie ». La nazification de l’ennemi accompagna un parallèle hasardeux avec les assassinats des enseignants français, Samuel Paty et Dominique Bernard, perpétrés par des individus radicalisés plus ou moins inspirés par l’idéologie apocalyptique de Daech. Une pareille analogie témoigne de la stratégie du gouvernement de Netanyahou visant à mobiliser les émotions des auditeurs, en n’hésitant pas à instrumentaliser la mémoire de la Shoah, celles des Français notamment, particulièrement sensibles au génocide des juifs perpétré entre 1939 et 1945, et ce, en raison du passif de l’État français en la matière sous le régime de Vichy.

De ces déclarations d’officiels israéliens, il pouvait être tiré préalablement trois enseignements provisoires, qui n’ont pas été démentis par la suite : primo, les accents martiaux, puisque les codes symboliques de la guerre furent amplement mobilisés, du premier ministre israélien et de son ministre de la Défense de l’époque (Yoav Gallant), que son successeur Israël Katz a poursuivis et accentués, visaient à assurer leur population d’une réponse ferme face à une agression soudaine en plus d’avoir été extrêmement mortelle ; le ministre Katz a par exemple déclaré sur le réseau social X : « […] rendez les otages et jetez dehors le Hamas, et de nouvelles options s’ouvriront pour vous – y compris la relocalisation dans d’autres parties du monde pour ceux qui en font le choix. L’alternative est la destruction et la dévastation totale » ; ces propos étaient destinés, en outre, à masquer autant que possible leur propre échec à assurer la sécurité de leurs concitoyens, mais aussi leur mépris de longue date pour Gaza et ses habitants, sous blocus depuis 2007 ; secundo, amalgamer, en animalisant indistinctement ordonnateurs, exécutants du 7-octobre et civils de Gaza, revenait littéralement à délivrer à l’armée un permis de tuer et de détruire, en guise de représailles, voire de vengeance. Ce qui a pu conduire, du point de vue d’organisations internationales de défense des droits humains étrangers et israéliens, à l’établissement de preuves constitutives d’intentions génocidaires imputables à l’État hébreu.  C’est ce qui ressort très précisément d’un rapport paru en septembre 2025 issu de la Commission d’enquête indépendante établie par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. [Rapport écrit en autres au prisme de la Convention sur la prévention et la répression des crimes de génocide de 1948].

Nous pourrions également souligner que du côté israélien aussi bien que du côté du Hamas, qu’en plus de discours agrémentés de références religieuses sur le fondement de leurs Écritures respectives[11], se sont croisées des opérations de nazification de l’adversaire redéfini ou repeint en ennemi existentiel du genre humain, chacun cherchant par là même à gagner la sympathie de l’opinion mondiale. 

Double échec du gouvernement Netanyahou

Israël essuie toutefois un double échec : d’une part, un échec sur le terrain de la communication publique en dépit des efforts déployés dans ce sens ; le Premier ministre et l’ancien ministre de la Défense sont sous le coup d’un mandat d’arrêt international émis par la Cour pénale internationale (CPI) depuis le 21 novembre 2024, qui a terni son image sur la scène mondiale ; et d’autre part un échec stratégique, dans la mesure où le Hamas, bien qu’affaibli sur le plan militaire, n’a pas pour autant été extirpé et vaincu, car la sympathie et le soutien dont il bénéficie, tant sur le plan national que transnational, ne semblent pas s’être éteints sur les ruines de Gaza[12]. La supériorité militaire et logistique écrasante de Tel-Aviv, et les dégâts énormes qu’elle a fait subir à son adversaire, ne peuvent être assimilés ni à une victoire militaire à part entière ni, a fortiori, à une victoire symbolique, que lui dispute au contraire l’organisation islamiste avec les moyens qui sont les siens. En effet, le Hamas et sa branche militaire, qui sont, comparativement à l’Etat hébreu, des acteurs « de faible taille, peuvent être regardés comme « des entrepreneurs de violence », par choix et par défaut, à la « faculté remarquable de nuisance ou de déviance qui pèse considérablement sur le jeu international[13] ». C’est pourquoi le Hamas adopte « une stratégie de nuisance », en d’autres termes : « […] à défaut de gagner ou de faire gagner, elle ne vise qu’à faire perdre l’autre, en créant du désordre, des pertes marginales, en semant la crainte, le doute et l’imprévisibilité. En retour, ce type de conduite apporte à son auteur un surcroît de visibilité, un renforcement de sa capacité tribunitienne […] [14] ».  C’est ce que met en avant le politiste Bertrand Badie dans L’impuissance de la puissance[15] quand il évoque les guerres asymétriques, ce qui correspond assez bien à la structure du conflit proche-oriental. Schéma explicatif pouvant pleinement s’appliquer au mouvement palestinien qui alterne répertoire de la nuisance et actions plus conventionnelles, au travers des négociations directes et indirectes, jusques et y compris avec la partie israélienne. 

C’est la raison pour laquelle aussi, à la suite de travaux d’historiens, tels Maurice Agulhon (1926-2014), ou Serge Bernstein, lequel s’est inspiré du premier, il peut être heuristique de réfléchir, à partir du conflit israélo-palestinien, au poids, incontestablement prégnant, de l’intrication du symbolique et du politique. Nous pourrons à ce titre en référer plus loin au symbole qu’ont à dessein choisi les Brigades al-Qassam en tant qu’emblème de leur organe de combat et de propagande. A la fois comme « marqueur identitaire » et, sur un plan plus interne, « facteur de communion entre les tenants d’une même culture politique » afin « de consolider la fidélité des adhérents [ou des sympathisants, c’est nous qui ajoutons cet élément] à la formation dans laquelle ils se reconnaissent[16] ». Autrement dit, l’exaltation de la confrontation, de la guerre sainte, ou djihad, contre Israël, est à la fois une lutte sacrée et existentielle qui doit faire converger les musulmans du monde entier, sunnites comme chiites. Surtout, le Hamas, qui ne se contente pas de la stratégie de nuisance pour agir, reste un interlocuteur incontournable car c’est avec lui qu’Israël, les Etats-Unis, l’Egypte, le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie dialoguent, ou sont contraints de dialoguer ; sur les questions situées en amont et en aval du cessez-le-feu, relatives aux otages, aux dépouilles d’otages israéliens se trouvant à Gaza, à la libération de prisonniers palestiniens, détenus dans les prisons israéliennes, ou encore à la sécurité. 

Néanmoins, chaque partie s’efforce d’imposer sa propre interprétation et sa propre narration de la confrontation. Et de se présenter, à l’international, au-delà donc de ses concitoyens ou administrés respectifs qui sont le public cible prioritaire, comme le vainqueur face à l’ennemi, que la victoire soit appréhendée en termes moral, tactique, stratégique ou religieux. C’est tout du moins ce qu’essaie d’accréditer chacun des belligérants, avec ses images et mots propres.   Il est vrai que la guerre des images et des récits, comme au reste dans tout conflit, redouble celle qui détruit, qui percute les personnes et les vies, en l’espèce les infrastructures de Gaza et ses habitants, après avoir emporté des personnes et des familles israéliennes et étrangères le 7-octobre lors des assauts des activistes du Hamas et d’autres groupes armés. Chaque acteur collectif cherche, une fois encore, à convaincre son propre camp de la vérité, de la noblesse et de la primauté du combat qu’il mène. Et chacun d’eux doit aussi traiter avec des tiers dont au premier chef les Etats-Unis. 

Le plan de Donald Trump de sortie de guerre à Gaza

Donald Trump est parvenu, contre toute attente, à faire aboutir un cessez-le-feu, qu’il a qualifié de « paix forte, durable et éternelle » avec le concours d’émissaires qataris, égyptiens et turcs, sur la base de vingt points que les belligérants étaient appelés à respecter et à honorer. […] ».  En revanche, aucun desdits points, qui semblent aller à sens unique, ne mentionne explicitement la mise en demeure d’Israël de cesser absolument toute hostilité à l’endroit de Gaza et de ses civils, comme c’est le cas depuis de nombreuses années au nom d’impératifs de sécurité, coupant ces derniers du reste du monde, en particulier depuis 2007 et le blocus qui leur fut imposé unilatéralement. 

Cet accord de cessez-le-feu d’octobre 2025, très fragile, était censé passer par trois principales phases. La première comprenait  les points suivants : la libération de tous les otages israéliens, le retrait des forces armées israéliennes « jusqu’à la ligne convenue » , le flou de la formulation  étant probablement entretenu en raison de désaccords entre les parties palestinienne et israélienne : s’agit-il, comme apparemment suggéré, d’un cantonnement de l’armée israélienne dans le Corridor de Philadelphie situé près de Rafah entre la bande de Gaza et l’Egypte ? d’un repositionnement ou repli militaire sur le corridor de Netzarim, qui correspond à l’axe est-ouest séparant le nord et le sud de Gaza ? s’agit-il de zones tampons, sises le long de la frontière avec Israël ? ou de lignes de déploiement transitoires destinées seulement à faciliter l’entrée de l’aide humanitaire et le retour des déplacés de guerre ? En outre, en échange des otages israéliens vivants ou morts rendus à leur pays, Israël s’est engagé, aux dires de dirigeants islamistes interrogés, à libérer environ 2000 prisonniers palestiniens, parmi lesquels 250 condamnés à la réclusion à perpétuité et 1700 arrêtés depuis le début de la guerre ; était aussi prévue, dans le cadre de ladite première phase, l’entrée d’au moins 400 camions d’aide humanitaire par jour dans la bande de Gaza « au cours des cinq premiers jours suivant le cessez-le-feu », le volume devant en principe être augmenté les jours suivants ; de plus, l’Accord prévoyait « le retour des personnes déplacées du sud de la bande de Gaza vers la ville de Gaza centre, et vers le nord du territoire dès le début de sa mise en œuvre ». Il n’est pas sûr que sur le terrain le processus ait été respecté à la lettre au moment où nous écrivons ces lignes compte tenu de la volatilité des événements et de la poursuite, par l’Etat hébreu, d’assassinats ciblés et de bombardements touchant des civils. 

Si les trois phases, dans ses grandes lignes, n’incluent pas à proprement parler le désarmement du Hamas, le point 6 du plan Trump, toutefois, l’évoque. S’agissant de la démilitarisation, l’ambivalence prévaut dans les rangs de l’organisation : des cadres, qui prirent la parole ou eurent l’opportunité de s’en saisir, au premier rang desquels figure Oussama Hamdan, opposent non pas un refus catégorique mais le fait qu’il n’existerait pas d’ultimatum, et donc qu’une injonction de cette nature serait « dénuée de tout fondement officiel »  Par ailleurs, le même précise que le gouvernement Netanyahou, appuyé par l’administration Trump, n’agirait que par diversion, pour ne pas assumer « les obligations fondamentales » de l’Accord que les parties ont accepté, autrement dit « l’acheminement de l’aide humanitaire, l’ouverture des points de passage et l’autorisation du travail des organisations humanitaires ». Cependant, le cadre islamiste n’exclut pas la remise des armes à une éventuelle nouvelle entité palestinienne souveraine, autour de personnalités nationales autonomes, et ce, dans la perspective d’une administration du territoire sur la base d’un comité qui en serait chargé, à partir « d’une proposition égyptienne approuvée dans le cadre du sommet arabo-islamique[17] ». Cette dernière aurait été formulée lors du sommet arabe du Caire qui s’est tenu le 4 mars 2025 sous l’égide de la présidence d’Abdel Fattah al-Sissi. Il est impossible de savoir exactement à quelles parties de la proposition égyptienne fait exactement allusion le porte-parole du Hamas mais il est possible que ce soient celles correspondantes à la réaffirmation de la demande de « fin de l’occupation israélienne », de l’établissement « d’un Etat palestinien indépendant et souverain, conformément au droit international, sur les frontières du 4 juin 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale […] du rejet catégorique de « tout déplacement des Palestiniens de leur terre, qu’il soit interne ou externe, sous quelque prétexte que ce soit », de la condamnation des « politiques de famine visant à contraindre les Palestiniens à quitter leurs foyers » […].  Le point 10 du communiqué final de ladite déclaration est particulièrement important pour comprendre ce à quoi se raccroche le Hamas pour faire valoir la pérennité de sa présence future à Gaza au sein d’une nouvelle administration du territoire, uniquement palestinienne et nationale. Puisqu’il y est stipulé ceci :

« Accueillir favorablement la décision palestinienne de former un comité administratif pour Gaza, placé sous l’autorité du gouvernement de la Palestine et composé de compétences locales, pour une période transitoire, parallèlement au retour de l’Autorité palestinienne à Gaza, incarnant l’unité politique et géographique des territoires palestiniens occupés depuis 1967. Nous saluons la proposition de la Jordanie et de l’Égypte visant à former la police palestinienne. La sécurité demeure une responsabilité exclusivement palestinienne, exercée par les institutions légitimes de la Palestine dans le respect de l’État de droit, avec un soutien international total ». 

La délicate question du désarmement du Hamas

Les points 11 et 12 évoquent également la possibilité du déploiement, sous l’égide du Conseil de sécurité, de « forces internationales de maintien de la paix afin de garantir la sécurité des Palestiniens et des Israéliens en Cisjordanie et à Gaza, dans le cadre du renforcement de l’horizon politique menant à l’Etat palestinien » avec pour base « l’organisation d’élections législatives et présidentielles […] l’importance de l’unification de toutes les factions palestiniennes sous l’égide de l’Organisation de libération de la Palestine, représentant unique et légitime du peuple palestinien ». Le Hamas veut essentiellement conserver une chose, alors que, sur le reste, il se montre moins disert et plus évasif : autrement dit que les Palestiniens, et eux seuls, ne délaisseront pas une once de leur souveraineté sur Gaza au profit de tiers, et encore moins au profit d’acteurs israéliens ou occidentaux qui, selon lui, violent les droits inaliénables à l’autodétermination. 

Cependant, par certaines autres voix, le Hamas montre qu’il n’est pas farouchement hostile à l’hypothèse non pas d’un désarmement unilatéral, commandé qui plus est sous pression israélo-occidentale, mais à un projet d’administration autonome du territoire gazaoui, associant l’ensemble des sensibilités et groupes politiques des Territoires, en lien avec les acteurs du sommet arabo-islamique, sur la base d’une sélection d’une quarantaine de candidats nationaux susceptibles d’y participer. Sans y exclure l’éventualité de la présence de forces de l’ONU chargées de faire respecter le cessez-le-feu, Khalil al-Hayya, l’un des dirigeants phares du Hamas, a affirmé que la remise des armes de l’organisation ne saurait être envisagée et envisageable qu’à la condition que cesse l’occupation israélienne. Car, d’après lui, les armes aux mains de ses miliciens ne se justifient qu’au regard de « l’occupation et de l’agression » de l’Etat hébreu. En d’autres mots, la violence armée de l’organisation milicienne n’est que résistance et contre-violence. 

Le Hamas n’a, il est vrai, aucun intérêt objectif, et encore moins stratégique, à déposer les armes sans conditions, car il s’exposerait inéluctablement à plusieurs déconvenues possibles. D’abord, un tel geste, outre qu’il n’empêcherait pas des attaques israéliennes au nom d’impératifs sécuritaires toujours laissés à son entière discrétion, reviendrait à reconnaître une défaite et à admettre que les opérations du 7-octobre n’auraient, en définitive, conduit qu’à des gains fort relatifs, sans produire la moindre amélioration substantielle de la situation palestinienne par rapport à la période antérieure ; courant le risque, à terme, de marginaliser le rôle spécifique que l’organisation espère tenir dans la future équation politique. Ensuite, cela la mettrait en position de faiblesse face à son principal adversaire, l’État hébreu, et la rendrait plus vulnérable qu’elle ne l’a jamais été, dans la mesure où elle fonde sa légitimité principale, dans un objectif de lutte armée contre la colonisation de la Palestine par Israël. Tout en étant capable, grâce à ses armes, de riposter et de « résister » militairement aux assauts ou aux desseins d’expansion territoriale portés par les gouvernements israéliens successifs. Lesquels n’hésitent pas à écraser tout mouvement contestataire même pacifique. Et que, de plus, l’Autorité palestinienne sous l’égide de Mahmoud Abbas apparaît plus que jamais comme déconnectée de sa population. L’Autorité montre en effet une incapacité chronique à mettre fin aux attaques et agressions répétées des colons en Cisjordanie en dépit de ses liens avec Tel-Aviv, qui n’ont jamais été totalement rompus.

Compenser l’impuissance matérielle et militaire par le symbolique : comment le Hamas raconte « sa » guerre ?

C’est dans ce contexte général que la direction du Hamas, que ce soit la branche politique ou la branche militaire, nonobstant des pertes importantes essuyées dans ses rangs depuis le 7-octobre, s’escrime à montrer que la disparition de figures politiques et miliciennes centrales[18] n’a en rien entamé sa détermination, et affecté sa volonté de poursuivre la lutte politique et armée envers et contre tout.  C’est un message adressé avant tout à Israël : l’organisation islamiste a certes été secouée, sérieusement atteinte et décimée dans ses rangs mais pas prête pour autant à renoncer à la confrontation militaire. Quant aux Brigades Izz al-Din al-Qassam, elles veulent également faire la démonstration qu’elles maintiennent le cap et qu’elles ne fléchissent pas. Elles entendent de cette façon faire la preuve qu’elles ne sortent pas exsangues de leur confrontation de deux années avec une armée bien plus équipée dont la puissance américaine assure, avec constance, l’approvisionnement et l’acheminement en armes et munitions. Cette démonstration de supériorité létale de l’armée israélienne s’est effectivement illustrée de différentes manières au cours de deux années de guerre totale. L’enthousiasme guerrier du Hamas et cette résilience palestinienne ont cependant été scénarisés à l’occasion de la trêve intervenue entre le Hamas et Israël en janvier 2025 durant laquelle des miliciens islamistes armés filmèrent la restitution d’otages à des membres de la Croix-Rouge.

Ainsi donc, les Brigades al-Qassam ont pu déployer un grand drapeau, sur une scène préparée pour l’occasion, derrière les otages israéliens sur le point d’être remis aux humanitaires depuis Deir al-Balah. Drapeau sur lequel était inscrit, en trois langues, arabe, hébreu et anglais : « Nous sommes le Déluge (al-Tûfân), nous sommes au lendemain », aux côtés de portraits de militants et de cadres de l’organisation milicienne tombés sur le champ de bataille. Il s’agissait clairement de théâtraliser l’événement et, comme dans toute propagande, de faire passer simultanément plusieurs messages à destination des Palestiniens, d’Israël et des mondes arabe, musulman et occidental : d’une part, l’idée que les otages israéliens ont bien été traités, avec humanité et déférence comme le préconiseraient les textes classiques de l’islam, contrairement à l’inhumanité dont seraient victimes les prisonniers palestiniens dans les geôles israéliennes, enfermés sans jugement et privés de tout ; d’autre part, la présence d’hommes masqués, lourdement armés, dressés sur des jeeps, attesterait de leur capacité à poursuivre la lutte jusqu’à la mort ; et enfin, et surtout, il s’agissait d’opposer une fin de non-recevoir à toute tentative de Tel-Aviv d’interdire définitivement le retour d’une administration islamiste à Gaza, ou d’écarter le Hamas d’un futur gouvernement du territoire.

Par cette mise en scène, au sens propre comme au sens figuré, les miliciens palestiniens cherchaient aussi à chauffer à blanc l’opinion israélienne, et les familles des otages, afin que ces dernières exercent davantage de pression sur Netanyahou pour qu’il cesse les hostilités contre Gaza, et permettre ainsi la libération de tous les captifs ou dépouilles en échange d’un arrêt de la guerre :

« Ces images suscitent l’irritation des Israéliens, qui s’interrogent sur l’endroit où se trouvaient ces combattants durant les quinze mois de la guerre israélienne contre Gaza, et sur les raisons pour lesquelles l’armée israélienne n’est pas parvenue à les atteindre[19] ».

Le Hamas, par une déclaration officielle, a commenté sa décision de mettre en avant un tel slogan, « Nous sommes le lendemain », en des termes savamment choisis, qui renvoient en même temps aux droits nationaux et de retour des exilés post-1948 :

« Les images marquantes de l’opération de remise [des otages], ainsi que les messages de la résistance relatifs au « lendemain » [nahnu al-yawm al-tali], confirment que la main de notre peuple et de sa résistance demeurera supérieure, et que le lendemain sera un jour éminemment palestinien, nous rapprochant davantage du retour, de la liberté et de l’autodétermination[20] ». 

De quel retour s’agit-il, en effet ? Est-ce la promesse d’un retour des Palestiniens de la diaspora sur leurs terres d’origine après en avoir été chassés en 1948 lors de l’érection de l’Etat d’Israël ? S’agit-il du rétablissement de la souveraineté palestinienne sur les territoires présentement occupés- en Cisjordanie et à Jérusalem-Est-, du fleuve Jourdain à la mer ? Ou bien s’agit-il, plus encore, du retour d’une souveraineté palestinienne, arabe et islamique, tant sur les territoires occupés illégalement par Israël que sur ceux sur lesquels l’État hébreu s’est établi en 1948 ? Le Hamas, dans son histoire, n’a jamais, d’une voix unifiée, tranché fermement en faveur de l’une ou l’autre de ces options. Au contraire, il persiste en son sein une ligne de partage entre des idéaux idéologiques, par définition puristes, voire empreints d’utopisme, et un pragmatisme qui contraint à des décisions dictées par des nécessités conjoncturelles jugées toutefois réversibles ou provisoires. D’où le recours, par le mouvement, à la notion ou au concept de hudna, qui correspond littéralement à la trêve, mais qui comporte également une pluralité de significations politiques et symboliques, des plus ouvertes au compromis comme des plus fermées. Autrement dit, il ne s’agit pas de renoncer, une fois pour toutes, à la lutte contre Israël, tant qu’il n’aura pas été complètement défait, mais à accepter des cessez-le-feu, des trêves, une cessation provisoire des hostilités, des compromis, uniquement dans des situations de fragilité ou de faiblesse de l’organisation jusqu’à ce qu’elle puisse rebondir et redevenir à nouveau menaçante. Al-Sharq al-Awsat fait également mention de l’inscription, en hébreu, « sous la tribune » regroupant otages, humanitaires et protagonistes islamistes, de l’expression « victoire absolue » (al-nasr al-mutlaq), devenue emblématique du bellicisme maximaliste du premier ministre Benjamin Netanyahou, et qui lui est à cette occasion retournée. Ceci ressortit au détournement sémantique, bien connu des politistes spécialistes des langages du politique. Expression accompagnée de son portrait et de l’image d’un char israélien détruit. Le Hamas déclare à cet égard « que la victoire absolue recherchée par le criminel Netanyahou et son armée durant 471 jours n’était qu’illusion, définitivement brisée sur la terre de Gaza la digne », ce qui n’a pas manqué de provoquer l’ire de l’intéressé, affirmant que cette mise en scène « ne resterait pas impunie ». C’est typique d’une réappropriation sémantique ou discursive dont la finalité est de jouer sur un renversement polémique en moquant et dénigrant l’adversaire, ici Benjamin Netanyahou. 

À cela s’ajoute un autre message, explicite, visant à faire état d’une fusion présumée entre le mouvement de « résistance » armée, ses objectifs, et la population palestinienne, dans la mesure où il s’agirait d’une aspiration commune à un État indépendant, dont les contours demeurent toutefois non renseignés ou précisés. Un discours de ce genre peut être qualifié de populiste en ce qu’il s’appuie tacitement sur des référents culturels et religieux communs, en magnifiant le culte du martyr et la fibre ethno-nationaliste, dans la mesure où il s’oppose indirectement aux prétentions hégémoniques du nationalisme judéo-israélien qui lui fait face : 

« Vous êtes la gloire et l’aube d’une histoire glorieuse. Quel honneur et quelle fierté que le sang des combattants se mêle à celui de leurs proches, et que les dirigeants et leurs familles se trouvent au cœur des rangs de ceux qui sacrifient tout ce qu’ils possèdent. Nous sommes des vôtres et vous êtes des nôtres ; ensemble, nous avons offert, avec des âmes consentantes, ce que nous avons de plus précieux en réponse à l’appel de notre Seigneur et dans l’espoir de ce qu’Il détient. Et nous sommes convaincus que Dieu ne diminuera en rien nos œuvres et que ces sangs purs ne seront pas perdus auprès de Lui. Ayez confiance en votre Seigneur : les revers du sort finiront par atteindre les injustes, même après un certain temps. Et ne pense pas que Dieu soit inattentif à ce que font les injustes [21] ».

Sous contrôle, sous l’œil des caméras et de quelques rares journalistes sur place, les otages qui s’apprêtaient à être libérés s’exprimèrent brièvement ; ils prirent la parole sous l’injonction de miliciens, et dans des circonstances qu’ils n’ont évidemment pas choisies librement, éreintés par des mois de captivité, de privations et de conditions très précaires, c’est-à-dire sans être en pleine possession de leurs moyens psychologiques et physiques :

« Pour la première fois, les prisonniers se sont exprimés depuis la tribune provisoire aménagée pour les cérémonies de remise. Un combattant des Brigades al-Qassam leur a posé plusieurs questions en hébreu, auxquelles ils ont répondu en appelant leur gouvernement à s’engager dans les négociations de la deuxième phase et à mener à terme les différentes étapes de l’accord de cessez-le-feu […] L’un des prisonniers a déclaré : « Nous espérons que les négociations se poursuivront et que la guerre prendra fin […] Que souhaitez-vous dire aux Brigades al-Qassam ? », a demandé un combattant du Hamas à l’un des otages libérés. Ce dernier a remercié les Brigades al-Qassam pour avoir préservé leur vie et leur avoir fourni nourriture et eau ». 

De quelques aspects de la propagande des Brigades Izz al-Din al-Qassam : quel rôle y tient la rhétorique religieuse ?

Nous sommes face à ce qu’il est de rigueur de continuer d’appeler propagande dont le but, parmi d’autres, est « d’exercer une influence sur les personnes et les groupes auxquels elle s’adresse […] la propagande est une tentative d’influence, elle vise à modifier la conduite de l’interlocuteur, par l’intermédiaire de ses opinions[22] ». Faire faire en faisant croire, comme indiqué précédemment. La difficulté pour les observateurs que nous sommes est au moins d’être conscients que « le propagandiste » peut utiliser l’information mais « selon la conduite qu’il est chargé de susciter, il délivrera, ou retiendra certaines informations, et en imaginera au besoin de fausses. Le tout est de faire croire à l’interlocuteur ce qu’il faut qu’il croie pour qu’il agisse comme il veut qu’il agisse », en flattant et « les désirs » et « les craintes de la population à laquelle on s’adresse[23] ». 

Plusieurs moyens propagandistes de ce type ont été mobilisés du côté israélien comme du côté palestinien, et notamment la guerre psychologique qu’ont essayé et qu’essaient d’exploiter à plein les Brigades al-Qassam. Comme précisé en amont, il s’agit de compenser sur le terrain moral, idéologique, communicationnel, ce qui fait défaut sur le plan strictement matériel, même si les activistes islamistes sont parvenus à tuer des soldats israéliens (au nombre incertain) et à détruire, ou mettre hors d’état de nuire, des chars Merkava aux équipements sophistiqués et à la technologie avancée. Depuis l’invasion israélienne de la bande de Gaza en octobre 2023, les milices palestiniennes filmaient régulièrement leurs actions sur le terrain qui étaient ensuite largement retransmises sur la chaîne qatarie al-Jazeera et différents réseaux sociaux. Extraits de combats largement salués par les internautes lorsque les miliciens frappaient des cibles israéliennes, et ce, par des messages dithyrambiques. La religion et les croyances qui lui sont associées sont mobilisées dans les deux camps. Or il faut savoir que « l’argument religieux a souvent été utilisé dans la propagande de guerre[24] ». D’où l’importance d’en dire quelques mots. Les milices al-Qassam recourent volontiers et constamment à des exhortations coraniques et prophétiques. L’emblème de leur mouvement est à ce titre éloquent : sur le plan sémiologique, il est effectivement particulièrement significatif. 

source: al-Jazeera.net

Y figurent une partie d’un verset coranique choisi à dessein : la taqtuluhum wa lakin Allah qataluhum (passage tiré de la sourate médinoise Le Butin, n°8, verset 17), en somme Dieu, par sa Toute-Puissance, accompagne les menées guerrières des soldats musulmans palestiniens ; les vrais défenseurs de Sa Parole et de Ses lieux saints seraient ceux d’al-Qassam ; l’attestation de l’unicité de Dieu en étendard, avec en fond, la mosquée du Dôme du Rocher, et au premier plan, un combattant al-Qassam tenant un Coran à la main avec le traditionnel keffieh palestinien ou oriental en attesteraient. Que dit en l’occurrence le verset mis en exergue ?

Le verset complet (la traduction ici privilégiée est celle de Hamidullah révisée en 2000) :

« Ce n’est pas vous qui les avez tués. Mais c’est Allah qui les a tués. Et lorsque tu as lancé (une poignée de terre), ce n’est pas toi qui les lançais : mais c’est Allah qui lançait, et ce pour éprouver les croyants d’une belle épreuve de Sa part ! Allah est Audient et Omniscient ». 

Pour ne pas perdre l’initiative et ne pas faire que « subir » les annonces des assassinats ciblés de cadres militaires du Hamas dans la guerre post-7 octobre par Israël, brandies par le gouvernement Netanyahou comme autant de réussites de l’armée et du renseignement israéliens, le nouveau porte-parole des Brigades Izz al-Din al-Qassam a reconnu officiellement le décès « en martyrs » de plusieurs personnalités du mouvement, au premier rang desquelles son prédécesseur (qui fut porte-parole de 2006 jusqu’à sa mort en août 2025) Abou Oubeyda, alias de celui qui n’était en réalité dans la vie civile que Hudayfa Samir al-Kahlout, un étudiant diplômé d’un Magistère et qui est l’auteur d’un mémoire de recherche intitulé : La terre sacrée. Entre le judaïsme, le nazaréisme [le christianisme] et l’islam. En exergue y est inscrit le verset 128 de la sourate n°7 :

« Moïse dit à son peuple : « Demandez aide auprès d’Allah et soyez patients, car la terre appartient à Allah. Il en fait hériter qui Il veut parmi Ses serviteurs. Et la fin (heureuse) sera aux pieux ». [traduction de 2000 de Hamidullah].

Plus significativement, dans la page de son mémoire dédiée aux remerciements, aux mentions spéciales et autres dédicaces, il y est écrit : « A chaque musulman : avec amour, loyauté et reconnaissance. Et à chaque juif et chrétien : comme argument, preuve et mise en demeure ». En d’autres termes, Jérusalem est certes un lieu saint commun aux trois monothéismes, mais avec une prévalence de l’islam dont les textes, plus authentiques que ceux des deux autres, en témoigneraient plus décisivement. Il dit plus loin, toujours dans les premières pages, qu’il souhaite démontrer que les Palestiniens ont un droit spécial sur cette « terre bénie, accordée par le Seigneur des mondes ». Comme c’est fréquemment le cas au sein des mouvements islamistes, qu’ils soient légalistes, clandestins ou violents, la déclaration s’ouvre par des louanges adressées à Dieu, accompagnées de références à des versets coraniques présentés comme l’expression de la Parole divine éternelle, destinée à transmettre un message à l’humanité dans son ensemble et à édifier moralement ceux qui en sont les dépositaires et les principaux destinataires. Quels sont les versets mobilisés à cette fin par le nouveau porte-parole dans ce qui tient lieu de communiqué des Brigades al-Qassam ? Une fois de plus, c’est d’abord un passage, en l’espèce le verset 26 de la sourate 8, Le Butin, qui est brandi 

« Et rappelez-vous quand vous étiez peu nombreux, opprimés sur terre, craignant de vous faire enlever par des gens. Il vous donna asile, vous renforça de Son Secours et vous attribua de bonnes choses afin que vous soyez reconnaissants ». [Traduction de Hamidullah révisée en 2000]. 

Et un autre verset, en l’espèce le verset 23 de la sourate 33 intitulée Les Coalisés :

« Il est, parmi les croyants, des hommes qui ont été sincères dans leur engagement envers Allah. Certains ont atteint leur fin, et d’autres attendent encore ; et ils n’ont varié aucunement (dans leur engagement) ». [Traduction de Hamidullah révisée en 2000]. 

Comme l’écrivait il y a déjà fort longtemps le sociologue Farhad Khosrokhavar au sujet du « martyre révolutionnaire[25] » en Iran, « la fusion du religieux et du politique est hautement dangereuse, puisque l’échec du dernier rejaillit directement sur le premier et rend le sacré mortifère ». Et le martyre que glorifie et soutient la branche militaire du Hamas « sacralise » ou « religiogise » le « désespoir », la lutte nationale, et va jusqu’à mettre la vie palestinienne en jeu, au moins par le combat, au plus par le suicide, « au nom du primat du nouveau type de sacré où le religieux s’incarne désormais dans le politique[26] ». Le prophète de l’islam, Muhammad, auquel sont adressées des prières, est qualifié de mujâhid et de shahîd, termes qui signifient littéralement « combattant dans le sentier de Dieu » et « témoin » ou « martyr ». La personnalité de Muhammad constitue, conformément à la littérature apologétique et hagiographique islamique classique, un modèle d’émulation morale et comportementale. En d’autres termes, puisque Muhammad, par qui le message divin est parvenu aux hommes pour infuser et se diffuser par touches successives du plus proche au plus lointain, a enduré la souffrance, fait preuve de patience et tenu bon face à l’adversité, résistant sans tergiverser aux opposants et aux ennemis, il incombe ce faisant aux musulmans en général, ainsi qu’aux Palestiniens et aux activistes de Izz al-Din al-Qassam en particulier, de manifester aujourd’hui une même fermeté et un courage tout aussi inébranlable dans l’adversité et face à l’ennemi ; la victoire se trouvant au terme de sacrifices consentis ici-bas.

Dans le discours milicien, la Palestine est toujours décrite comme « une terre de dignité et de fierté, de djihad, de martyre, de pureté et de fier orgueil (al-kibriyâ) ». Le porte-parole, et à travers lui l’ensemble des factions du Hamas, cherche à transformer le désarroi et le dénuement extrêmes de la population gazaouie en vertu héroïque tant individuelle que collective. La faiblesse apparente, soit la simple survie face à la tragédie existentielle et matérielle qui lui a été infligée par des actions militaires israéliennes répétées — se trouve ainsi transfigurée en force et exemplarité morales et physiques, et est érigée en indice d’élection à la fois divine et prophétique :

[…] Notre grande fierté envers ses habitants, les grands moudjahidines, patients et endurants (cherchant la récompense divine), héritiers des prophètes, descendants de Muhammad — que la prière et la paix de Dieu soient sur lui. Ô gens les plus nobles, ô les plus grands des hommes, ô l’élite de Dieu parmi Ses serviteurs, dans l’élite de Ses terres ; vous, les véridiques parmi ceux qui attendent et n’ont rien changé [en leur confiance en Dieu, etc.]. Paix sur vous pour ce que vous avez enduré ; quelle excellente demeure finale[27] ». 

Le message envoyé in fine à Israël par le porte-parole islamiste est qu’en dépit des armes, de la supériorité militaire israélienne, rien ne viendra à bout de la volonté et de « la résistance », aussi bien de celles des milices que celles des Palestiniens ordinaires. Le langage et la langue profanes côtoient continuellement le langage de la religion, la langue religieuse, l’imaginaire religieux. Une vision fusionnelle, qui fait indubitablement signe vers ce populisme mentionné plus haut, entre les armées combattantes et la population civile y est volontairement proclamée et même poétisée. Si l’adresse est faite d’abord et avant tout aux Palestiniens de l’intérieur et de l’extérieur, l’intérieur comprenant jusques et y compris la terre d’Israël qualifiée de terre « colonisée », elle s’étend et intègre également « tous les fils », ou enfants, de la « majestueuse Oumma », ainsi que « les [gens] libres du monde », c’est-à-dire ceux qui sont attachés à la liberté et au sort des peuples opprimés, adoptant un vocabulaire mélioratif à l’endroit des Palestiniens, où qu’ils se trouvent sur la surface du globe. C’est une façon aussi d’intégrer à la lutte des droits nationaux palestiniens les acteurs individuels et collectifs sensibles à l’anticolonialisme et à la défense des droits humains dans le monde. Autrement dit, ceux qui parmi les combattants des Brigades Izz al-Din al-Qassam sont tombés sous les assauts israéliens, morts en « martyrs », ne sont pas des personnes coupées de la population palestinienne non combattante, ou de la cause anticoloniale, mais en font partie intégrante. Et parce qu’ils en font partie intégrante, leur courage et leur sang apparaissent aussi chers que ceux de tous les Palestiniens privés de souveraineté territoriale.

Le nouveau porte-parole des Brigades islamistes y reprend par ailleurs des éléments de langage et de communication politique qui furent distillés au lendemain des attaques pour justifier l’opération du 7-octobre en dépit de la mort, dans des conditions parfois effroyables, de civils israéliens, ou non, désarmés :

« Le Déluge [d’al-Aqsa] est survenu afin de rectifier la trajectoire et de ramener au premier plan une cause qui commençait à sombrer dans les abîmes de l’oubli. Il a réveillé les consciences des hommes libres de la  nation et du monde, dévoilé le caractère nazi de l’occupation [de la puissance israélienne], ainsi que sa brutalité, sa criminalité et sa politique d’extermination, la plaçant en position de criminelle en fuite devant la justice.
Notre grand peuple, par sa résilience et les sacrifices consentis dans sa fermeté, a mis en échec l’ensemble des plans de l’ennemi : depuis les projets de déplacement forcé, en passant par les camps de concentration et les pièges mortels, jusqu’aux tentatives de réimplantation coloniale. Il a également mis en échec tous les objectifs de la guerre.

L’ennemi n’est pas parvenu à arracher l’esprit de résistance aux habitants de Gaza ; au contraire, il a légué une soif de revanche dans chaque foyer palestinien. Il n’a pas non plus réussi à récupérer ses prisonniers [les otages] par la force : ces derniers ne sont revenus que par la voie de l’échange, après avoir été protégés tout au long de l’affrontement par la courageuse Unité de l’Ombre [les membres des milices en charge de leur surveillance et protection] ».

Dans cet extrait, le discours homilétique croise le discours épidictique, aux accents volontairement polémiques et hyperboliques, comme quand le porte-parole nazifie l’occupation israélienne, en lui attribuant des forfaits (« les camps de concentration ») perpétrés dans le passé par l’Allemagne nazie, cependant que la population palestinienne et le groupe armé, eux, sont dépeints en des termes une fois de plus élogieux et héroïques. Il est emblématique du discours propagandiste dont nous avons déjà évoqué quelques-uns des effets caractéristiques,  qu’il installe une opposition ontologique et métaphysique entre le Bien et le Mal, au sein de laquelle et le Hamas, qui est « l’instance de production » du discours, et le « grand peuple », qui est « l’instance destinatrice », assument ensemble la charge de faire « triompher » le premier, exigeant d’eux résilience certes, mais aussi « un positionnement éthique de moralité ou pragmatique d’intérêt ». 

Qu’est-ce à dire de plus du point de vue des milices al-Qassam ? Sans « résistance », sans acceptation d’une abnégation incoercible et du sacrifice de la population palestinienne, Gaza aurait été anéantie, et aurait alors persisté « une politique d’extermination touchant les populations civiles, les biens matériels et le cadre naturel ». Il s’agit ici d’expliquer en creux que tous les morts civils palestiniens post-7-octobre n’ont pas été sacrifiés pour rien. Que le sang versé est sanctifié. Que le 7-octobre était une nécessité stratégique et existentielle. Les Brigades ont un besoin impérieux de réaffirmer qu’elles font corps avec la population gazaouie, et qu’elles n’ont d’autre souci que de la protéger, de mettre fin à l’occupation israélienne et à ses agressions, inscrivant cette lutte, et la riposte armée qui l’accompagne, dans « un droit » inaliénable, inhérent en quelque sorte aux droits de la guerre et de résistance tels que consignés dans les traités internationaux censés les garantir. Ce qui, à cet égard, comprend une lecture sélective desdits traités, car le Hamas lui-même serait coupable de crimes de guerre le 7-octobre dont il dénie avec constance la réalité : 

« Malgré l’ensemble des agressions et des violations commises depuis l’arrêt de la guerre, lesquelles ont franchi toutes les lignes rouges, la résistance a honoré les engagements qui lui incombaient et a fait preuve du plus haut sens des responsabilités, par souci des intérêts des membres de notre peuple et afin de priver l’occupation de toute occasion d’inventer de faux prétextes pour reprendre l’effusion de sang. Nous réaffirmons toutefois que notre droit de répondre à ses crimes constitue un droit fondamental et garanti ».

Il formule tacitement des menaces contre ceux qui ne prêteraient pas assistance à Gaza en guerre, car les appétits expansionnistes de l’Etat hébreu seraient aussi insatiables qu’intarissables. Dans cette logique, est à l’œuvre une espèce de chantage moral communautaire :

« Qu’ils sachent que quiconque garde le silence face à l’injustice infligée à ses frères en arabité et en islam doit s’attendre à voir venir son propre tour d’être exposé à la profanation et à l’agression[28].»

Il en appelle, en effet, à la solidarité de « la Oumma », par l’expression de la menace, eu égard à ce qui pourrait lui arriver de funeste, à son tour, de la part d’Israël, qui ne se satisferait pas de pilonner seulement Gaza et ses habitants.  Les Brigades estiment même que « l’automne de la puissance occupante a commencé [29]». Un passage important, qui inclut à la fois une aspiration à la performativité, une dimension prophétique et apocalyptique, c’est-à-dire la promesse divine de la destruction de l’Etat d’Israël alors que celui-ci célèbre sa « huitième décennie » d’existence, peut être mis en exergue :

« Sachez que l’automne de l’occupation a commencé, que la malédiction de la huitième décennie s’est abattue sur elle, et qu’une autre bataille ébranle aujourd’hui ses fondations et ronge son édifice. Cela constitue l’un des signes annonciateurs de sa disparition prochaine, par la volonté de Dieu.

Les malédictions du sang des enfants, des femmes et des innocents, ainsi que les fléaux [des Palestiniens de Gaza] résultant de la destruction des cultures et de la descendance, continueront de la poursuivre jusqu’à ce qu’elle soit rejetée par l’ensemble des créatures, y compris la pierre et l’arbre. Son isolement, la rupture des liens humains qui la soutenaient, le début de son déclin après une période d’arrogance et de corruption profonde, constituent autant de signes annonçant l’approche de sa fin, l’anéantissement de sa domination et l’accomplissement de la Promesse ultime.

Sous l’ombre de cette promesse se manifestera la justice à l’égard de tous ceux qui ont commis des crimes contre notre peuple, de ceux qui ont normalisé, coordonné et conspiré avec notre ennemi, de ceux qui ont collaboré avec l’occupant et accepté d’en être les agents. Tous finiront rejetés avec humiliation au bord du chemin ou abattus, comme il est advenu, il y a quelques semaines, à ceux qui portaient la responsabilité majeure de ces crimes[30] ».

Conclusion

Nous avons tenté, au cours de cet article, d’étayer l’hypothèse principale selon laquelle la supériorité militaire israélienne, manifeste dès après le 7-octobre et l’invasion meurtrière de Gaza qui s’ensuivit, s’est certes traduite par des succès du renseignement et de l’armée, lesquels sont parvenus à localiser et à éliminer un certain nombre de hauts cadres politiques et militaires du Hamas, organisation fortement atteinte tant sur le plan humain que dans ses abris et infrastructures de combat. Israël use aussi amplement d’un discours propagandiste en vue de rallier à sa cause les partenaires occidentaux qui pourraient être heurtés par les exactions de l’armée israélienne à Gaza et la destruction systématique du territoire sans réels buts de guerre. Toutefois, les résultats opérationnels ou matériels n’ont nullement suffi à mettre hors circuit sa mobilisation ni sa détermination, visiblement inflexibles, à croiser le fer sur le terrain de l’opposition militaire et, surtout, symbolique. Et ce, par des communiqués, des mises en scène, les usages de symboles à caractères ethno-religieux et la narration qui les accompagna. Faute de pouvoir rivaliser, à armes égales, avec une armée soutenue et essentiellement équipée par les grandes puissances, au premier chef desquelles américaines, les milices islamistes tentent donc de faire valoir leur pouvoir symbolique et de nuisance typiques des conflits asymétriques. 

En effet, force est de reconnaître que le Hamas et sa branche armée jouissent, à travers certaines de leurs figures érigées en « martyrs » de la cause palestinienne, d’une popularité et d’un crédit moral qui dépassent largement Gaza et les Territoires, pour peu que l’on prenne soin de mettre au jour les messages qui sont quotidiennement publiés sur les réseaux sociaux et qui mériteraient un traitement autrement plus approfondi et systématique. De tels messages, pour nombre d’entre eux élogieux, postés sous les vidéos de propagande diffusées par l’organisation milicienne, en apportent la preuve manifeste. Les milices al-Qassam s’emploient en outre à remplacer rapidement leurs élites tombées sur le champ de bataille, par d’autres, afin d’éviter tout vide organisationnel, et courir le risque réputationnel d’apparaître, face à Israël, comme atones.

Ce qui transparaît dans ces messages d’internautes du monde entier n’est pas nécessairement une adhésion pleine et entière à l’idéologie du mouvement, mais plutôt l’expression d’un soutien à son opposition farouche aux assauts israéliens, et à la colonisation, soutien souvent mâtiné de références religieuses et de convocation des symboles de sainteté attachés à Jérusalem et à ses lieux de culte, dont l’organisation islamiste prétend défendre l’intégrité face à l’exclusivisme attribué aux franges radicales d’un judaïsme politisé.

Pour les Brigades al-Qassam, l’islam constitue indéniablement une ressource symbolique de prime importance, destinée à fédérer les musulmans par-delà des frontières géographiques, ethniques et linguistiques, et à susciter, au sein des opinions publiques nationales auxquelles ceux-là appartiennent, un vaste mouvement de solidarité et de soutien contre ce qui est perçu comme l’expansionnisme violent et ethnocidaire de l’État hébreu. C’est dans cette perspective que la « scénarisation », ou mise en spectacle télévisuelle, notamment par l’intermédiaire d’al-Jazeera, de la remise des otages israéliens aux mains du Hamas, a pu apparaître comme une illustration des capacités du mouvement à tenir tête à Israël, par la propagande. Propagande que l’Etat israélien lui-même utilise à sa façon, en s’adressant aux médias français sans que lui soit opposée une fin de non-recevoir, pourtant dans un contexte de guerre asymétrique qui fait énormément de victimes civiles, par définition non combattantes, pour l’essentiel parmi la population palestinienne. 

Bien qu’il s’agisse manifestement de propagande, au sens non polémique du terme, celle-ci, telle qu’elle transparaît dans le discours islamiste, produit des effets tant sur les adversaires que sur les populations civiles. Par ailleurs, à ce stade, rien ne permet d’affirmer que le Hamas acceptera de se délester de ses stocks d’armes, d’autant que le gouvernement Netanyahou n’a pas quitté Gaza, qu’il n’honore pas nécessairement les engagements de cessez-le-feu et que, dans ces conditions, l’organisation palestinienne n’a aucun intérêt, ni tactique ni stratégique, à s’y résoudre. En tout état de cause, une telle éventualité ne saurait se concevoir sans que l’administration de Gaza soit confiée à des forces politiques et sécuritaires palestiniennes, et sans l’éventuelle présence d’une force internationale d’interposition chargée de gérer et de réguler les tensions avec l’État hébreu à ses frontières. C’est parce que la guerre des images et des symboles, dans un contexte d’expansion toujours renouvelée des technologies de l’information et de la communication, dédouble et redouble la confrontation armée, qu’elle fait l’objet d’une attention soutenue de la part des acteurs étatiques et non étatiques israéliens et palestiniens. Et que, de ce fait, celle des chercheurs que nous sommes est tout autant requise.

Notes

[1]  See Haoues Seniguer, Dieu est avec nous ! Les conséquences du 7-octobre. Comment les religions juive et islamique justifient la violence, Bordeaux, Le Bord de l’eau, 2025.

[2]  See Haoues Seniguer, « Comment Israéliens et Palestiniens en appellent à Dieu depuis le 7-octobre? », journal en ligne AOC, Analyse, International, jeudi 13 novembre 2025. 

[3] Charaudeau, P. (2009). Chapitre 1. Il n’y a pas de société sans discours propagandiste. Communication de l’état et gouvernement du social: Pour une société parfaite? (P. 19-38). Presses universitaires de Grenoble.

[4] Ibid

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Boudon, R. (2014). II. Une approche cognitive de la rationalité. Le Rouet de Montaigne : une théorie du croire : Convictions et croyances (p. 77-111). Hermann.

[8] See the analysis of Martino Diez : https://www.oasiscenter.eu/fr/amalek-ou-la-guerre-sainte-de-netanyahou accessed January 25, 2026; note what the author writes: “The moral regression triggered by the third Gaza war accelerated further on Sunday, October 29 [2023], when the Israeli Prime Minister compared the Palestinians to the Amalekites, the people whom the prophet Samuel commanded Saul, the first king of Israel, to exterminate (cf. 1 Sam 15) […]”. To find the original source of Benjamin Netanyahu’s statement, see https://www.gov.il/en/pages/statement-by-pm-netanyahu-28-oct-2023?utm_

[9] Ibid. https://www.courrierinternational.com/article/gaza-un-daech-palestinien-israel-jure-de-detruire-le-hamas?utm_ Accessed January 21, 2026

[10]  See Haoues Seniguer, Dieu est avec nous ! Le 7-octobre et ses conséquences. Comment les religions juive et islamique justifient la violence, Bordeaux, Le Bord de l’eau, 2025.

[11]  This is the case of Mohammed Deif, one of the masterminds of the October 7 operations, who also justified them by speaking of « jihad », on the basis of numerous Quranic verses, in particular those taken from Surah 8, which is of Medinan origin, and which extols in particular the virtues of armed combat against unbelievers, infidels or enemies of Islam

[12]  Indeed, if we consider both the support traditionally given by Islamist movements and parties around the world to Hamas up to and including after October 7, the fact that Arab nationalist parties, without sharing the Islamist ideology, nevertheless recognize its national legitimacy, as well as certain polling surveys, a salient point emerges that is important to emphasize: Palestinians, more specifically those in the West Bank who face daily settler violence, tend to support armed resistance in general and the groups that resort to it in particular, to which Hamas precisely belongs. See https://www.pcpsr.org/sites/default/files/Poll%2090%20English%20press%20release%2013%20Dec%202023%20Final%20New.pdf (accessed April 16, 2026). Another survey reports that 92% of Arabs express solidarity with the population of Gaza, and 69% of respondents express solidarity with both the population and Hamas, while 23% express both solidarity with the Palestinians in Gaza and opposition to the Islamist movement. See https://arabindex.dohainstitute.org/EN/Pages/APOIsWarOnGaza.aspx?utm_ (accessed April 16, 2026).

[13]  Bertrand Badie, L’impuissance de la puissance. Essai sur les nouvelles relations internationales, Paris, CNRS Éditions 2013 (1ère édition 2004), p. VIII.

[14] Ibid., p. 172-173.

[15] Ibid.

[16]    Serge Bernstein, « Symbolique et politique : nature et fonction des symboles partisans », in Maurice Agulhon, Annette Becker et Evelyne Cohen (dir.), La République en représentations. Autour de l’œuvre de Maurice Agulhon, Paris, 2006, Éditions de la Sorbonne, p. 43-47

[17]  See https://new.oic-oci.org/Lists/ConferenceDocuments/Attachments/2791/emr_is_sep_2025_fc_en.pdf?utm_ (accessed January 20, 2026). We do not know exactly which summit Oussama Hamdan is referring to. It is not the official communiqué following the urgent Arab-Islamic Summit to discuss the Israeli attack against the State of Qatar, which occurred on September 9, 2025, and targeted a building in Doha where Hamas members and officials were meeting to discuss the conditions for a cessation of hostilities by Israel against the Gaza Strip; during this summit, however, Palestine and the denunciation of the continued violations by the State of Israel of the Geneva Conventions and international law were discussed. Hamdan is probably referring more specifically to the Egyptian proposal, perhaps taken up at the Arab-Islamic Summit after March 4, 2025, the date on which the Arab summit was held in Egypt, in the city of Cairo.

[18]  See two main articles that refer to the Islamist figures eliminated by Israel: https://www.aljazeera.net/encyclopedia/2024/7/31/%D8%A3%D8%A8%D8%B1%D8%B2-%D9%82%D9%8A%D8%A7%D8%AF%D8%A7%D8%AA-%D8%AD%D9%85%D8%A7%D8%B3-%D8%A7%D9%84%D8%AA%D9%8A-%D8%A7%D8%B3%D8%AA%D9%87%D8%AF%D9%81%D8%AA%D9%87%D8%A7?utm_; https://www.aljazeera.net/news/2025/3/27/%D8%A5%D9%86%D9%81%D9%88%D8%BA%D8%B1%D8%A7%D9%81-%D8%A3%D8%A8%D8%B1%D8%B2-%D9%82%D8%A7%D8%AF%D8%A9-%D8%AD%D9%85%D8%A7%D8%B3-%D8%A7%D9%84%D8%B0%D9%8A%D9%86?utm_ Accessed April 15, 2026

[19] Ibid.

[20] Ibid.

[21] https://www.aljazeera.net/news/2025/12/29/%D9%86%D8%B5-%D8%A8%D9%8A%D8%A7%D9%86-%D8%A7%D9%84%D9%82%D8%B3%D8%A7%D9%85-%D8%A7%D9%84%D8%B0%D9%8A-%D9%86%D8%B9%D8%AA-%D9%81%D9%8A%D9%87-%D9%82%D8%A7%D8%AF%D8%AA%D9%87%D8%A7?utm_ accessed April 16, 2026

[22]   Guy Durandin, L’information, la désinformation et la réalité, Paris, P. U. F., 1993, p. 138. 

[23] Ibid., p.140

[24]   Anne Morelli, Principes élémentaires de propagande de guerre. Utilisables en cas de guerre froide, chaude ou tiède…, Bruxelles, Éditions Labor, 2001, p. 65.

[25]  Farhad Khosrokhavar, L’islamisme et la mort. Le martyre révolutionnaire en Iran, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 14.

[26] Ibid.

[27] https://www.aljazeera.net/news/2025/12/29/%D9%86%D8%B5-%D8%A8%D9%8A%D8%A7%D9%86-%D8%A7%D9%84%D9%82%D8%B3%D8%A7%D9%85-%D8%A7%D9%84%D8%B0%D9%8A-%D9%86%D8%B9%D8%AA-%D9%81%D9%8A%D9%87-%D9%82%D8%A7%D8%AF%D8%AA%D9%87%D8%A7 accessed May 12, 2026

[28] Ibid.

[29]Ibid.

To cite this article: « Israël-Hamas : confrontation militaire, propagande et guerre des images » by Haouès Seniguer, EISMENA, 23/06/2026, [https://eismena.com/analysis/israel-hamas-military-confrontation-propaganda-and-the-war-of-images/?lang=fr].

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