Peut-on lire la relation israélo-étasunienne sous l’angle du protectorat ? 

Israeli and American flags fly as Secretary of Defense Robert M. Gates arrives in Tel Aviv, Israel, April 18, 2007. Gates is in Israel to meet with Israeli leaders including Prime Minister Ehud Olmert to discuss the Middle East conflict. Defense Dept. photo by Cherie A. Thurlby (released) - Wikimedia commons

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Louise Vaingre

Louise Vaingre

« Without the US, there would be no Israel. Without me, there would be no Israel, because no other president was willing to do what I did. I’ve had a great relationship with Bibi, but now Bibi has to be more responsible with respect to Lebanon

Par cette déclaration au sommet du G7 en juin 2026, le président étasunien ne se contente pas de rappeler le soutien de longue date des États-Unis à Israël ; il revendique une capacité de conditionner son existence politique et stratégique. Quelques jours plus tard, ses critiques publiques contre Benjamin Netanyahou au sujet des frappes sur Beyrouth alimentent à Tel Aviv un vocabulaire inhabituel à savoir celui du « protectorat ». Cette expression a été reprise par plusieurs responsables politiques et commentateurs israéliens dépassant largement la polémique. Elle interroge la nature même d’une relation bilatérale souvent présentée comme une alliance entre partenaires souverains. Historiquement, le protectorat désigne un régime juridique dans lequel un État conserve ses institutions internes mais délègue tout ou partie de sa défense à une puissance protectrice. Cette définition, forgée durant la période coloniale, paraît a priori inadaptée au cas israélien. Israël est une puissance souveraine, dotée d’une armée moderne, de l’arme nucléaire, d’une économie développée et d’institutions pleinement autonomes. Pourtant, l’évolution récente des rapports avec Washington conduit à s’interroger sur la pertinence heuristique de cette notion. Si Israël est contraint par la Maison-Blanche dans sa politique extérieure, peut-on qualifier le pays de protectorat ? 

L’hypothèse défendue n’est pas celle d’un protectorat au sens établi du terme sous la période coloniale manifesté par une structure de contrôle établie et juridiquement reprise par les régimes de tutelle. Cette analyse tend à ne pas nier la réalité souveraine d’Israël et des Etats-Unis mais, à mettre en lumière les similitudes des schémas de la relation actuelle au regard des racines historiques, des enjeux politiques, diplomatiques, religieux, militaires et économiques liant les deux Etats.

Les racines historiques de l’alliance entre les Etats-Unis et Israël : 

Pour comprendre la nature contemporaine de la relation israélo-étasunienne, il convient de revenir sur les dynamiques historiques qui ont progressivement fait des États-Unis le principal garant politique, militaire et diplomatique de l’État d’Israël. Cette relation résulte d’une succession d’évolutions idéologiques, géopolitiques et stratégiques, qui de la naissance du sionisme à la Guerre froide, ont déplacé le centre de gravité du projet sioniste de l’Europe vers Washington. 

L’antisémitisme européen et l’émergence du mouvement sioniste 

Le sionisme politique apparaît dans un contexte marqué par la montée des nationalismes européens et l’intensification de l’antisémitisme moderne. À la fin du XIXe siècle, les violences antisémites se multiplient aussi bien dans l’Empire russe que dans plusieurs pays d’Europe occidentale. Par exemple, en France, l’Affaire Dreyfus (1894-1906) révèle l’ampleur des fractures politiques et sociales traversant la IIIe République [1]. Le capitaine Alfred Dreyfus, (de confession juive), est accusé à tort de haute trahison et d’espionnage au profit de l’Allemagne. La presse française alimente un cercle de rumeurs qui mobilisent l’opinion et les institutions publiques, ce que dénonce Emile Zola dans J’accuse [2]. La campagne antisémite qui accompagne cette affaire illustre la difficulté de l’intégration juive dans les États-nations européens. 

Témoin de l’affaire Dreyfus comme de l’atmosphère socio-politique antisémite, Theodor Herzl théorise en 1896 le sionisme, un nationalisme juif en référence à la colline de Sion dans son ouvrage L’Etat juif (« Der Judenstaat »). Il y prône l’établissement des juifs en Palestine non seulement pour sa portée historique et religieuse, mais aussi pour sa dimension stratégique.

La Palestine est notre inoubliable patrie historique. Ce nom seul serait un cri de ralliement puissamment empoignant pour notre peuple. Si Sa Majesté le Sultan nous donnait la Palestine, nous pourrions nous faire forts de régler complètement les finances de la Turquie. Pour l’Europe, nous constituerions là-bas un morceau du rempart contre l’Asie, nous serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie[3].

Cette citation expose l’essence même de la théorie avancée par Herzl, puisqu’elle montre que le projet sioniste ne se limite pas à une simple revendication nationale. Il s’inscrit dans une vision géopolitique où le futur de l’État juif est pensé comme un partenaire des puissances occidentales au Levant.

Quelques années plus tard, en 1917, la déclaration Balfour est le premier volet de la reconnaissance internationale au projet sioniste[4]. Dans un contexte socio-économique marqué par l’antisémitisme et l’effort de guerre, le gouvernement britannique, en permettant l’établissement d’un foyer national juif en Palestine s’assure du soutien des banques juives pour poursuivre la guerre. L’administration Wilson appose également son accord à la déclaration[5]. Les premiers discours sionistes sont laïques afin de mobiliser une large partie de la population et de diversifier ses partenaires et soutiens à l’international. 

L’établissement de la communauté juive aux Etats-Unis

L’installation de la communauté juive aux Etats-Unis s’explique par une addition de facteurs socio-politico-économiques. 

Dans un premier temps, l’arrivée entre 1820 et 1880 d’un effectif estimé entre 3 000 et 250 000 personnes séfarades correspond à la période de l’Inquisition espagnole. Dans un second temps, les pogroms de l’Empire russe en 1881 accélère l’immigration de deux millions de juifs ashkénazes[6]. L’intégration économique est permise par le développement des grands magasins, de l’industrie cinématographique et culturelle mais aussi dans les banques (la banque Seligman finance les obligations de l’Union pendant la guerre de Sécession)[7]. L’influence de la communauté juive ne repose pas seulement sur son poids démographique qui demeure limité (2% de la population étasunienne[8]) mais s’appuie sur une forte participation politique, une importante capacité de mobilisation financière ainsi qu’une implantation significative dans plusieurs États électoralement décisifs. Cette combinaison confère progressivement à la question juive puis, après 1948, au soutien à Israël, une place particulière dans les débats de politique étrangère étasunienne. 

A partir de 1933, l’ascension d’Hitler et l’intensification des persécutions antisémites en Europe placent les États-Unis face à une contradiction majeure. Alors que les besoins d’accueil des réfugiés augmentent, la politique étasunienne de migration demeure restrictive par la loi Johnson-Reed (1924) qui vise principalement les personnes originaires d’Asie mais aussi les personnes d’Europe de l’Est. Dans ce contexte, le projet sioniste apparaît progressivement, pour une partie des responsables politiques occidentaux, comme une solution permettant d’offrir un refuge aux populations juives européennes sans pour autant remettre en cause les limitations imposées à l’immigration vers les États-Unis. Parallèlement, des personnalités comme Abraham Feinberg[9], proche de Truman et président de « Americans for Haganah[10] », influe particulièrement sur la politique étrangère étasunienne au Moyen-Orient, notamment sur la reconnaissance et le soutien à Israël. 

La reconnaissance de l’Etat d’Israël (1944-1993)

La découverte en juillet 1944 par les Alliés des camps d’extermination[11] nazis bouleverse les opinions publiques occidentales. L’ampleur du génocide des Juifs d’Europe transforme durablement les perceptions internationales et renforce la légitimité politique du projet sioniste. Pour Washington, la création d’un État juif relève autant d’une responsabilité morale née de la Shoah que d’un enjeu stratégique dans un Moyen-Orient appelé à devenir un espace central de la Guerre froide. La résolution 181 du Conseil de Sécurité de l’ONU devient donc le deuxième volet de légitimité internationale donnée au projet sioniste. Votée le 27 novembre 1947, la partition de la Palestine est donc actée par 33 votes « pour »  dont l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques et les Etats-Unis, 10 abstentions et 13 « contre »[12]. En reprenant les termes cette résolution, David Ben Gourion proclame unilatéralement, le 14 mai 1948,  l’existence de l’État d’Israël sur les terres de la Palestine[13]. L’apparition de ce nouvel Etat sur la scène internationale entraîne une vague de reconnaissances diplomatiques et de revendications politiques. Dans le camp occidental, en considérant des facteurs électoraux et religieux, le président Truman reconnaît Israël le lendemain en dépit des mises en garde de son administration et du Pentagone. Le camp soviétique suit la même dynamique le 17 mai. 

Un certain paradoxe révèle que la population juive en Israël, influencée par le socialisme de l’Europe de l’Est donc la collectivisation de la terre et l’accaparement foncier en Palestine au travers des kibboutz, s’est toutefois alignée sur le camp occidental durant la Guerre Froide. Après la guerre du Vietnam (1955-1975), les avancées considérables de l’armée israélienne et des armes étasuniennes (pendant les guerres des Six jours en 1967 et de Yom Kippour en 1973) contre l’armement soviétique utilisé par les pays arabes font peser le rapport de force en faveur de l’Occident. Mais, la condition humanitaire des Palestiniens depuis la Nakba (1948) jusqu’à la Première Intifada (1987-1993) conduit à une remise en question du soutien accordé à Israël par l’opinion publique.

L’aide à Israël n’est pas un acte de charité mais un investissement judicieux qui rapporte beaucoup – Menachem Begin[14]

Cette formule proposée par Menachem Begin met en évidence l’un des fondements de la relation bilatérale reposant sur une convergence durable d’intérêts stratégiques. Cette interdépendance asymétrique nourrit aujourd’hui les interrogations sur la capacité réelle d’Israël à conduire une politique extérieure totalement autonome et explique pourquoi certains observateurs mobilisent la notion de « protectorat » pour qualifier cette relation. 

2001 : Le droit de se défendre

L’année 2001 est une année charnière dans la relation israélo-étasunienne. Avant cette période, l’alliance reposait sur des intérêts géopolitiques communs au Moyen-Orient. Mais désormais, Ariel Sharon, opposé aux Accords d’Oslo (1993), est élu Premier Ministre en Israël (2001 – 2006). Puis, les Etats-Unis sont secoués par les attentats du 11 Septembre ce qui modifie considérablement leurs priorités stratégiques. Quelques mois plus tard, le 1er décembre, des attentats sont commis par le Hamas à Jérusalem et Haïfa[15]. Tel Aviv établit dès lors un parallèle entre Al-Qaïda, le Hamas, le Jihad islamique palestinien et le Hezbollah, ce qui présente dorénavant un ensemble d’acteurs dans le conflit israélo-palestinien, nouveau front de la « guerre globale contre le terrorisme ». 

Pour Israël, cette nouvelle donne géopolitique représente une opportunité diplomatique majeure d’élaboration d’une politique sécuritaire commune aux deux Etats, à savoir la lutte contre le terrorisme caractérisée juridiquement par « le droit de se défendre ». Ce droit trouve son fondement dans l’article 51 de la Charte des Nations-Unies défini comme la légitime défense individuelle ou collective. Son invocation est soumise à des conditions précises et cumulatives : l’agression doit être imputable à un État, la riposte doit être immédiate, nécessaire et proportionnée et le Conseil de Sécurité doit être tenu informé des opérations. Ce cadre juridique de légitime défense a constitué la base radicale de nombreuses politiques, replaçant les arguments sécuritaires au premier plan notamment après les attentats de la Seconde Intifada (2000-2005). La construction du mur dès 2002 illustre ce changement car le tracé de 700 kilomètres de long sépare Jérusalem-Est du reste de la Cisjordanie. Ce symbole divise l’espace et est reconnu comme un instrument de l’apartheid en Palestine[16]. Il est, de surcroît, déclaré illégal par la Cour Internationale de Justice dans son avis consultatif du 9 juillet 2004[17].

Au regard du droit international, l’apartheid est défini comme un régime institutionnalisé d’oppression et de domination systématique par un groupe racial sur un autre, dans l’intention de maintenir ce régime. Il est reconnu comme un crime contre l’humanité à l’article 7, paragraphe 1, alinéa j du Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale de 1998[18]. Le rapport A/HRC/61/70 du Haut Commissariat des Nations-Unies aux droits de l’homme sur les colonies de peuplement israéliennes dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et le Golan syrien occupé reconnaît dans ses conclusions (pages 15 et 16) qu’Israël, par ses politiques discriminatoires et violentes, viole le droit international et l’article 3 de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, qui interdit la ségrégation raciale et l’apartheid. Malgré les condamnations, Israël poursuit ses politiques. 

source : https://banksyexplained.com/the-segregation-wall-palestine-2005/ 

Le nucléaire iranien et l’arrivée de Donald Trump : une dynamique entre sionisme chrétien, prophétie et électorat évangélique

La signature de l’Accord sur le nucléaire iranien (JCPOA), le 14 juillet 2015 constitue l’un des rares points de divergences dans les intérêts des deux alliés. L’accord sur de Joint Comprehensive Plan Of Action (JCPOA) a été entériné par la résolution 2231 du 20 juillet 2015 du Conseil de Sécurité des Nations-Unies[19]. Pour le gouvernement de Netanyahou, cet accord représentait et représente encore aujourd’hui une menace existentielle. En effet, depuis la révolution islamique de 1979, la République islamique est considérée comme le principal adversaire stratégique d’Israël. Aux yeux des autorités israéliennes, le JCPOA ne fait que retarder l’accès de Téhéran au seuil nucléaire tout en lui permettant de retrouver des marges de manœuvre économiques et diplomatiques. Le Premier ministre israëlien mène alors une campagne active contre l’accord, allant jusqu’à intervenir devant le Congrès américain en mars 2015. Cette séquence met en lumière un premier paradoxe dans les relations américano-israéliennes. Bien que Washington soit le principal garant de la sécurité israélienne, Tel Aviv tente d’influencer directement la politique étrangère américaine lorsque celle-ci apparaît contraire à ses intérêts.

L’arrivée de Donald Trump à la tête des Etats-Unis en 2017 accélère la dynamique de normalisation d’Israël au Moyen-Orient et de légitimation de la colonisation de la Cisjordanie comme éléments essentiels de la politique extérieure. Son élection est en partie due à l’électorat évangélique, la communauté juive étant principalement acquise aux démocrates[20]. L’électorat évangélique représente, en réalité 20% de la population étasunienne dont 85% d’entre eux ont voté pour Trump en 2020[21]. Cette participation encourage une lecture sioniste de la Bible reconnaissant la colonisation de la « Judée Samarie »  – Cisjordanie comme une condition nécessaire au retour de Jésus sur Terre. Le sionisme chrétien est antisémite à l’aune de leur lecture des textes religieux qui comprend la conversion au christiannisme des juifs devant le retour du Christ[22]. L’ambassadeur étasunien en Israël, Mike Huckabee, figure évangélique, interprète un passage de la Genèse dans laquelle Abraham aurait reçu une promesse divine d’un territoire s’étendant du Nil à l’Euphrate (Egypte, Irak, Syrie) : 

 Je pense que c’est exact. Et cela engloberait en gros tout le Moyen-Orient […] Ce serait bien s’ils prenaient tout [23].

Sa déclaration illustre la concordance des intérêts politiques, militaires et religieux de la relation bilatérale entre Israël et les Etats-Unis au Moyen-Orient, se traduisant durant le premier mandat de Donald Trump par : 

  • La reconnaissance de Jérusalem comme la capitale d’Israël en décembre 2017 suivie en mai 2018 par le déplacement de l’ambassade et le gel de l’aide aux Palestiniens (UNRWA)
  • Le retrait de l’accord JCPOA en 2018
  • La signature d’un décret reconnaissant la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan en mars 2019, résultat d’une annexion illégale au regard du droit international (occupé en 1967 puis juridiquement en 1981)[24]. 

Mais, « le grand succès diplomatique » se tient le 15 septembre 2020 lors de la signature des Accords d’Abraham qui ont permis de normaliser les relations diplomatiques des Emirats Arabes Unis, du Bahreïn, du Soudan et du Maroc avec Israël (en contrepartie de la reconnaissance étasunienne de la marocanité du Sahara occidental)[25]. La participation de l’Arabie Saoudite à ces accords a d’ailleurs été un des éléments déclencheurs du 7 octobre 2023. L’influence des Etats-Unis sur la politique extérieure d’Israël est, au demeurant, principalement au travers des Accords d’Abraham. Le concept de protectorat reprend donc un précepte avec des matérialités variées. 

C’est précisément cette tension qui devient visible après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025. Alors que Washington cherche à stabiliser le Moyen-Orient afin de contenir l’Iran et préserver ses intérêts globaux, les objectifs régionaux de Benjamin Netanyahou commencent progressivement à diverger de ceux de son principal allié. C’est dans ce contexte qu’apparaissent les premières critiques israéliennes dénonçant une forme de « protectorat », non parce qu’Israël aurait perdu sa souveraineté, mais parce que sa liberté d’action régionale se trouve désormais conditionnée par les arbitrages stratégiques de Washington.

Les premières critiques en Israël  

L’accord du G7 et les divisions internes

L’incertitude au Moyen-Orient provoquée par les interventions israélo-étasuniennes en Iran, au Liban et dans le détroit d’Ormuz conduisent à la recherche d’une stabilité précaire, acquise lors de la signature du Mémorandum d’Islamabad signé le 17 juin entre les Etats-Unis et l’Iran, qui conditionne l’hypothèse de paix à la fin des opérations israéliennes au Liban. Cet accord, accompagné des critiques de Donald Trump contre les frappes sur le sud de Beyrouth quelques heures avant sa signature et le conseil de JD Vance d’ « ouvrir les yeux » sur l’isolement politique et diplomatique, place Israël au second plan et non en partenaire des Etats-Unis. 

Si j’étais Israël, je ne m’attaquerai pas au seul allié puissant qu’il me reste dans le monde entier [26]

Cette prise de position de JD Vance ne remet pas en cause l’alliance stratégique entre les deux pays, mais illustre un changement de hiérarchie des priorités. La stabilisation régionale devient désormais un objectif étasunien susceptible de limiter les marges de manœuvres militaires israéliennes. Ce qui veut dire qu’Israël conserve son autonomie décisionnelle, mais la poursuite de ses opérations dépend amplement de l’accord politique de Washington. 

Rappelons à travers quelques chiffres clés la dépendance aujourd’hui de Tel-Aviv envers Washington[27] : 

  • En 2024, les Etats-Unis représentaient 28% des exportations de marchandises (17 milliards de dollars) 
  • En 2023, les Etats-Unis représentaient 73% des investissements étrangers en Israël (24 milliards de dollars)
  • En temps de paix, l’aide militaire annuelle sur la période 2019-2028 s’élève à 3,8 Milliards de dollars. Mais, depuis le 7 octobre, l’aide est continue : sur la période 2023-2024, l’enveloppe s’est même élevée à près de 18 Milliards de dollars[28].

La normalisation de l’extrême droite 

Présentée comme la « seule démocratie du Moyen-Orient », la politique israélienne est désormais interrogée par la communauté internationale, questionnant « son droit de se défendre ». Aujourd’hui le génocide[29], la famine organisée, les bombardements au Liban et sur l’école de Minab en Iran soulève une question simple : se défendre contre quoi ?  De nombreuses manifestations éclatent demandant la fin de la guerre totale mais les prises de position en faveur de la Palestine dans les universités de Columbia, Harvard et Yale se finissent par de nombreuses arrestations auxquelles s’ajoutent l’annulation de visa étudiant[30]. 

Tenu responsable de « l’échec sécuritaire » du 7 octobre 2023, de qui depuis, plus de trente mois de guerre se sont écoulés, le Premier ministre israélien n’a obtenu aucune avancée effective sur le nucléaire iranien, ni sur la question palestinienne. Son maintien au pouvoir permis par sa coalition avec les ultra orthodoxes est fragilisé par le retrait du parti Judaïsme unifié[31]. Représentant le groupe démographique avec la croissance la plus rapide (d’ici 2060, 1 israélien juif sur 3 sera haredim)[32], les jeunes ultra-orthodoxes sont normalement exemptés du service militaire mais les offensives sur plusieurs fronts amènent les responsables militaires israéliens a reconsidéré leur absence dans les rangs de l’armée. Quant aux objectifs de politique étrangère au Liban, l’accord-cadre de désarmement du Hezbollah a été signé sous la supervision étasunienne. 

Ces fragilités internes et la réduction de l’autonomie décisionnelle israélienne dans les campagnes militaires affaiblissent la force des discours de Netanyahou à la Knesset renforçant en période électorale l’extrême droite dans le pays, devenue aujourd’hui la ligne politique de conduite encourageant les attaques des colons en Cisjordanie, l’accélération de la colonisation et la poursuite de la guerre à Gaza. L’ascension en 2021 de l’alliance entre le parti de Ben Gvir (Puissance juive) et de Bezalel Smotrich (Sionisme religieux) symbolise ce recentrage idéologique présent depuis la Seconde Intifada (2000 – 2005). 

Conclusion 

L’alliance bilatérale entre les deux Etats souverains soulève donc une certaine dépendance d’Israël envers les Etats-Unis non seulement dans les secteurs économiques et militaires mais aussi dans une dimension morale et politique à en croire les déclarations de Donald Trump, largement critiquées par les ministres israéliens. Cette position s’est illustrée par un mot de vocabulaire particulier relayé dans la presse : le « bibisitting»[33]. Dans l’ensemble, le contrôle des relations extérieures initiés par les Accords d’Abraham, la reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le Golan et la légitimité accordée aux colonies en Cisjordanie ajoutés au contrôle en matière de sécurité intérieure par l’importance du soutien financier et militaire et le refus du bombardement sur Beyrouth placent Tel-Aviv dans une situation où les marges de manœuvres diplomatiques et politiques sont conditionnées par Washington. Si le terme de protectorat n’est pas adapté pour lire la relation entre ces deux États souverains, une nouvelle dynamique hybride semble se dessiner. 

Nonobstant, les vecteurs d’influence entre les deux pays fonctionnent dans les deux sens comme le démontre les actions de Netanyahou dénonçant le nucléaire iranien et l’influence de l’AIPAC. Les activités de l’American Israël Public Affairs Committee (AIPAC) sur le facteur électoral aux Etats-Unis assurent un renforcement des relations diplomatiques et économiques en finançant les candidats favorables aux politiques israéliennes et en s’assurant du veto des Etats-Unis sur la condamnation des politiques israéliennes à Gaza et en Cisjordanie lors des sessions du Conseil de Sécurité de l’ONU, plaçant la question palestinienne au second rang. 

Notes

[1] French Ministry of Justice, The Dreyfus Affair, 2011

[2]  Émile Zola, J’Accuse…!, published in Le Nouvel Observateur

[3] Theodor Herzl, The Jewish State (Der Judenstaat), 1896, excerpt (available in Babelio).

[4] David Elkaïm, « Introduction. Palestine up to the Second World War, » in History of Israel’s Wars: From 1948 to the Present Day, Tallandier, 2019, pp. 17–31.

[5] Richard Ned Lebow, « Woodrow Wilson and the Balfour Declaration, » The Journal of Modern History, University of Chicago Press, 1968, 40(4), pp. 501–523.

[6] La Croix, « Jews in the United States: For Whom Will They Vote in the Presidential Election? »

[7] Jewsa, « The History of Jews in America. »

[8]  Benahmou, N. (2021), « American Jews (1): Demography, » The Times of Israel.

[9] Max Rotenberg, « Man in the Middle: Abe Feinberg & US–Israel Relations, » Emory College thesis, 2021.

[10]  Jewish Telegraphic Agency, Daily News Bulletin, 3 July 1947.

[11]  French Ministry of the Armed Forces, « 1945: The Horror Revealed. »

[12]  The states voting against were: Afghanistan, Saudi Arabia, Cuba, Egypt, Greece, India, Iran, Iraq, Lebanon, Pakistan, Syria, Turkey, and Yemen.

[13]  Cyrille Beyer, « The Birth of Israel in 1948: From Theodor Herzl to David Ben-Gurion, » INA, 2018.

[14] Pascal Boniface, The Relationship Between the United States and Israel, translated statement, YouTube, 2023.

[15]  Le Monde (2001), « The Hamas Movement Has Claimed Responsibility for This Weekend’s Attacks in Israel. »

[16]  United Nations General Assembly, Report A/HRC/61/70 (2026).

[17]  International Court of Justice, Legal Consequences of the Construction of a Wall in the Occupied Palestinian Territory, Advisory Opinion, 9 July 2004.

[18]  International Criminal Court, Rome Statute of the International Criminal Court (1998).

[19]  United Nations Security Council Resolution 2231 concerning Iran’s nuclear programme (2015).

[20]  RFI, United States: Donald Trump Accuses American Jews Who Vote Democrat of « Hating » Their Religion, 2024.

[21]  Laura-Julie Perreault, When Evangelicals Go to War, La Presse, 2026.

[22] Ibid.

[23]  AFP / Le Monde, The American Ambassador to Jerusalem Angers Arab States With Remarks on Israel’s Right to Occupy Territory Across Much of the Middle East, 2026.

[24]  State of Israel, Ministry of Foreign Affairs, Golan Heights Law, 14 December 1981.

[25]  Ghadir Hamadi, The Abraham Accords: Who Is Part of Them, Who Might Join Them, and Who Remains Outside?, L’Orient-Le Jour, 2025.

[26]  AFP, L’Orient-Le Jour (2026), « If I Were Israel, I Wouldn’t Attack the Only Powerful Ally I Have Left in the Entire World, » Says JD Vance.

[27]  Jacques Bendelac, Israel on the Road to Becoming an American Protectorate, The Times of Israel, 2025.

[28]  Pascal Brunel, American Military Aid to Israel Reaches Record Levels, Les Échos, 2024.

[29]  Recognised as genocide by a United Nations Commission of Inquiry on 16 September 2025.

[30]  Reuters / L’Orient-Le Jour (2025), The Trump Administration Seeks to Revoke the Student Visas of Pro-Palestinian Demonstrators.

[31]  France 24, Netanyahu’s Coalition Weakened Following the Withdrawal of an Ultra-Orthodox Party, 2025.

[32]  Simone Lipkind, Why Israel Wants to Enlist the Ultra-Orthodox into the Army, Areion24, 2025.

[33]  Courrier International (2025), Word of the Day: « Bibisitting »—The United States Keeps a Very Close Watch on Benjamin Netanyahu.

To cite this article: « Peut-on lire la relation israélo-étasunienne sous l’angle du protectorat ?  » by Louise Vaingre, EISMENA, 28/07/2026, [https://eismena.com/analysis/can-the-israeli-american-relationship-be-read-through-the-lens-of-a-protectorate/?lang=fr].

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