À la suite du décès du Guide suprême, l’ayatollah Khamenei, en février 2026, des célébrations généralisées ont eu lieu parmi les Iraniens vivant à l’étranger. Certains ont considéré les frappes militaires américano-israéliennes non pas comme une agression contre la nation iranienne, mais comme un mouvement extérieur de libération contre la République islamique. Cette réalité s’explique par une matrice complexe de facteurs. Tout d’abord, la realpolitik stratégique, selon laquelle l’ennemi de mon ennemi est mon allié. Ensuite, la mémoire historique de la coopération entre l’Iran et Israël sous le règne du shah Mohammad Reza Pahlavi, ainsi que la présence d’une importante diaspora israélienne d’origine iranienne. Ce cadre politique fait également écho à des récits de solidarité judéo-persane (Naghibi, 2026), qui résonnent profondément au sein de communautés très concentrées telles que le « Tehrangeles » de Los Angeles, qui abrite une importante diaspora juive iranienne activement engagée dans des réseaux politiques influents (Lozano, 2024).
Derrière cette image monolithique se cachent toutefois de profondes divisions au sein même de la diaspora. La communauté des expatriés iraniens est fracturée ; sa composition idéologique est influencée par la répartition géographique, les variables socio-économiques et les expériences générationnelles. En fait, la diaspora se divise selon des axes idéologiques distincts, notamment entre monarchistes et républicains (Toossi, 2024). L’Amérique du Nord (États-Unis et Canada), aux côtés du Royaume-Uni et de l’Australie, a servi de noyau institutionnel aux réseaux monarchistes alignés sur la dynastie Pahlavi depuis 1979 (Emami, 2026). Ces réseaux ont toujours défendu la restauration de la dynastie Pahlavi, en promouvant un récit présentant l’Iran pré-révolutionnaire comme l’âge d’or de la modernité perse laïque. En revanche, l’Europe continentale a accueilli une cohorte démographiquement distincte, comprenant des militants de gauche, des membres des Mojahedin-e Khalq, des défenseurs des droits des femmes, des mouvements de minorités ethniques (Kurdes, Baloutches et Arabes), des républicains et des démocrates laïques. Historiquement, alors que les Etats-Unis constituaient la destination principale, des changements de politique tels que l’interdiction de voyage imposée par les États-Unis en 2016 ont ralenti les flux migratoires, renforçant encore les différences géographiques entre les communautés nord-américaines et celles de l’Europe continentale.
En fin de compte, cette fragmentation s’explique par l’interaction de quatre variables interdépendantes : la géographie (climat politique du pays d’accueil et politique officielle à l’égard de l’Iran), la génération (âge au moment du départ et expérience vécue en Iran) et l’identité (conception de soi sur le plan religieux, ethnique et politique). Pour comprendre la politique contemporaine de la diaspora, il faut examiner comment ces forces s’entrecroisent pour redéfinir à la base ce que signifie « être iranien ». Toutefois, avant cela, il serait utile de présenter un contexte historique général sur la formation de la diaspora iranienne.
Contexte historique
Le phénomène de la dispersion des Iraniens remonte à des époques pré islamiques, durant lesquelles des populations perses se sont installées à travers différents empires tout en conservant des identités culturelles distinctes (Hakimian et al., 2016). Historiquement motivés par le commerce et les dynamiques du travail, ces premiers mouvements ont établi des communautés marchandes dans la Turquie ottomane et des pôles de main-d’œuvre dans le Caucase. Cependant, la trajectoire moderne de l’émigration iranienne et l’origine de ses clivages politiques contemporains ont commencé avec deux vagues distinctes après 1950. La première vague a débuté dans les années 1950 et s’est poursuivie jusqu’à la révolution islamique de 1979. Tirant parti de la forte hausse des recettes pétrolières, les familles des classes moyennes et supérieures ont financé les études de leurs enfants à l’étranger (Hakimzadeh, 2006). Suite à la révolution, le nombre d’étudiants inscrits a dépassé les 51 000 à l’étranger, principalement aux États-Unis, avec des concentrations secondaires au Royaume-Uni, en Allemagne de l’Ouest, en France, en Autriche et en Italie (Hakimzadeh, 2006).
Cette vague fondatrice a créé une mémoire générationnelle spécifique. La majorité de ces premières cohortes d’étudiants et d’élites ayant choisi de rester à l’étranger, elles ont formé des bases ancestrales imprégnées de souvenirs du règne du Shah. Pour cette génération, la prospérité pré-révolutionnaire est devenue le point de référence par rapport aux difficultés post-révolutionnaires, ce qui a institutionnalisé les sentiments monarchistes aujourd’hui fortement concentrés en Amérique du Nord. En revanche, les flux migratoires ultérieurs ont transformé la composition démographique et idéologique de la diaspora. Les données démographiques compilées par la Fondation Rockwool (Dustmann et al., 2026) confirment cette évolution de la répartition, montrant que si les États-Unis restent la principale destination mondiale, des populations hautement structurées et distinctes sur le plan sociopolitique se sont consolidées au Canada, au Royaume-Uni et en Allemagne. Contrairement aux premiers exilés aux tendances monarchistes, les arrivants ultérieurs ont quitté une République islamique déjà institutionnalisée, poussés par une « fuite des cerveaux » continue ou par une dissidence politique explicite. Par conséquent, le moment historique du départ n’a pas seulement déterminé la destination des Iraniens ; il a fondamentalement façonné les récits générationnels et les factions idéologiques qui divisent aujourd’hui la diaspora (par exemple, Dustmann et al., 2026)

Source: Rockwool Foundation
L’identité de la diaspora comme « repositionnement »
Pour analyser la politique de la diaspora, il faut comprendre que l’identité des expatriés n’est ni figée ni statique. Comme l’explique Halleh Ghorashi, spécialiste des études sur la diaspora, l’identité de la diaspora est continuellement « repositionnée » par deux forces qui s’entrecroisent : le traitement réservé aux immigrés par la société d’accueil, parallèlement à sa position géopolitique vis-à-vis de l’Iran, et la culture politique interne de cette même société d’accueil, qui détermine ce qui devient acceptable ou souhaitable pour les exilés (Ghorashi, 2004, p. 333). Par conséquent, un exilé monarchiste à Washington, D.C., et un dissident de gauche à Berlin ne se contentent pas d’avoir des opinions politiques divergentes ; ils ont façonné des versions différentes de ce que signifie être iranien. Leur identité même a été remodelée par leurs expériences. La géographie agit donc comme une force structurelle, même si elle doit s’articuler avec des variables générationnelles pour expliquer pleinement les orientations au sein de la diaspora.
Les membres de la diaspora de première génération qui ont fui l’Iran à l’âge adulte entre 1979 et 1990 – période durant laquelle la population d’origine iranienne aux États-Unis est passée d’environ 130 000 à plus de 226 000 personnes (Modarres, 1998) – sont porteurs de souvenirs directs et vécus de la société pré-révolutionnaire. Par contre, la cohorte issue de la « fuite des cerveaux » arrivée entre 1995 et 2005 représente un groupe démographique différent. À cette époque, alors que le gouvernement iranien peinait à intégrer un nombre croissant de diplômés universitaires – le taux de chômage des titulaires de diplômes ayant considérablement augmenté pour atteindre près de 20% au début des années 2010, reflétant une tendance à long terme à la surqualification (Habibi, 2012) – les jeunes professionnels et les étudiants se tournaient de plus en plus vers l’étranger. Cette génération, qui a contribué à un exode estimé à 150 000 Iraniens qualifiés et diplômés par an au milieu des années 2000 (Mehdi, s.d.), est partie à la recherche d’opportunités universitaires et professionnelles plutôt que pour demander explicitement l’asile politique. Elle a quitté un Iran déjà institutionnalisé en tant qu’État postrévolutionnaire ; ainsi, son rapport à l’ère Pahlavi est médiatisé par le récit parental plutôt que par des souvenirs personnels.
Tant en Amérique du Nord qu’en Europe, ces clivages générationnels sont à l’origine de profondes tensions internes. Par exemple, au sein de la diaspora iranienne de Toronto, les points de vue concernant l’accord entre les États-Unis et l’Iran sont nettement divisés. Si une partie de la population exprime son soulagement à l’idée d’une réduction de l’hostilité militaire envers les civils, un scepticisme persiste quant à la capacité de cet accord-cadre à garantir la responsabilité institutionnelle du gouvernement iranien (Olsen, 2026).
Parallèlement, à Londres, les luttes internes entre les groupes d’opposition ont créé des fractures similaires, avec des affrontements entre les partisans d’un retour à la monarchie Pahlavi et ceux qui s’y opposent (Boffey, 2026). En fin de compte, le niveau du soutien aux interventions militaires de 2026 s’est avéré nettement plus fort parmi les exilés plus âgés de la première génération, ce qui met en évidence un clivage générationnel clair dans les priorités politiques.
Attentes de la diaspora face aux réalités nationales
Comme indiqué précédemment, chaque groupe de la diaspora, en fonction de sa situation géographique, de sa génération et de son identité ethnique, avait des attentes différentes. Il est essentiel de souligner que les divisions internes au sein de la diaspora iranienne vont au-delà d’une opposition binaire entre le monachisme et la théocratie actuelle. Au contraire, la communauté des expatriés se divise selon une matrice complexe d’axes idéologiques : modèles de gouvernance monarchistes contre républicains, structures d’état centralisées contre fédéralistes, et, comme le souligne Roman (2026), le clivage structurel entre les populations nationales (« à l’intérieur ») et celles en exil (« à l’extérieur »).
Parmi ces factions, le mouvement pro-monarchiste bénéficie de la plus grande visibilité internationale et est souvent présenté à l’étranger comme le principal bloc d’opposition. Ses partisans considèrent le prince héritier comme une figure fédératrice capable de mobiliser la population iranienne, tandis que ses détracteurs le décrivent comme un étranger déconnecté des réalités sociopolitiques d’une nation qu’il n’a pas habitée depuis plus de quarante ans (Roman, 2026). Parallèlement à cela, il existe un deuxième bloc majeur: un réseau de coalitions démocratiques laïques regroupant des organisations de la société civile et des syndicats. Cette faction vise à faire évoluer l’Iran vers une social-démocratie ou un cadre démocratique libéral, en mettant l’accent sur la protection institutionnelle des droits de l’homme.
Enfin, une troisième faction distincte regroupe des réseaux pro-fédéralistes représentant des groupes ethniques minoritaires. Ces organisations plaident en faveur d’une restructuration décentralisée et fédéraliste de l’État iranien afin de garantir l’autonomie régionale, certains éléments au sein du mouvement aspirant à une indépendance totale vis-à-vis du gouvernement central (Roman, 2026). Par ailleurs, selon Marquez (2026), une faction de la diaspora à Los Angeles soutenait les frappes aériennes conjointes américano-israéliennes, qui s’inscrivaient dans une logique spécifique : des frappes ciblées et rapides sur des installations militaires paralyseraient l’appareil d’État de la République islamique, provoqueraient un effondrement interne et ouvriraient la voie à une démocratie de transition menée par le retour de Reza Pahlavi. Cependant, lorsque les frappes extérieures ne parviennent pas à faire s’effondrer l’appareil d’Etat, elles risquent de déclencher un effet de « ralliement autour du drapeau » au sein de la population nationale. De plus, la rhétorique agressive des dirigeants occidentaux, telle que les menaces historiques de l’ancien président Trump visant à s’en prendre à des sites culturels, modifie fondamentalement les calculs. En revanche, la diaspora européenne a manifesté des « sentiments mitigés » face à cette attaque conjointe, soutenant que ce serait le peuple qui serait le plus touché par les frappes de 2026 (Asharq Al-Awsat, 2026). Elle a fait valoir qu’une intervention militaire étrangère violait la souveraineté nationale, affaiblissait la société civile et renforçait activement l’emprise du régime sur le pays en lui permettant de présenter toute dissidence interne comme de l’espionnage étranger. Il subsiste une profonde ironie historique au cœur de ces visions contradictoires. En 1979, l’ayatollah Ruhollah Khomeini est arrivé à Téhéran à bord d’un vol Air France pour prendre la tête d’une révolution fondée sur une mobilisation organique et locale sur le terrain. En 2026, la diaspora monarchiste envisage un parcours inverse, espérant que la puissance aérienne étrangère puisse lui ouvrir la voie du retour vers Téhéran. Les détracteurs de cette approche font valoir qu’une telle stratégie sous-estime profondément la force du nationalisme local et risque d’aliéner la population sur place. Quelle que soit leur position sur l’intervention étrangère, cependant, les membres de la diaspora restent tous unis par un traumatisme immédiat : la crainte pour la sécurité de leurs proches en Iran, une angoisse systématiquement exacerbée par les coupures d’Internet imposées par le gouvernement (Márquez, 2026).
Ethnicité et pluralisme religieux
La communauté des expatriés iraniens se compose de groupes ethniques imbriqués, notamment des Kurdes, des Turcs azéris, des Baloutches, des Arabes, des Arméniens et des Assyriens, ainsi que de diverses minorités religieuses telles que les juifs, les baha’is, les chrétiens et les zoroastriens (Center for Iranian Diaspora Studies, s.d.). La fragmentation politique de la diaspora est encore compliquée par le tissu multi-ethnique et multi-religieux de l’Iran. Alors que le discours monarchiste dominant s’appuie fortement sur une identité centralisée et « pan-iranienne » la reliant à l’histoire perse préislamique et au sécularisme culturel, ce cadre est considéré avec une profonde méfiance par les réseaux d’expatriés issus des minorités. Pour les organisations en exil représentant les communautés kurdes, baloutches et arabes d’Ahwaz, la lutte visant à renverser la République islamique n’est pas considérée comme un mandat pour revenir aux structures de l’ère Pahlavi, que ces groupes associent à des politiques historiques de centralisation, de militarisation et d’assimilation forcée des cultures non perses. Les communautés kurdes, en particulier, restent sceptiques quant à une restauration monarchique, car elles considèrent l’héritage pahlavi comme une période marquée par la suppression systématique de leurs droits politiques et la restriction de leur expression culturelle et linguistique (Jadaliyya, 2026).
Par conséquent, les réseaux transfrontaliers de minorités, tels que les Kurdes iraniens en exil en Irak, voient dans l’effondrement potentiel du gouvernement central de Téhéran une opportunité de rentrer chez eux et d’instaurer une autonomie (Facsar, 2026). Basés à Erbil, près de la frontière irano-irakienne, des groupes tels que le Parti de la liberté du Kurdistan ont été la cible fréquente de frappes de drones menées par l’Etat iranien, ce qui illustre à quel point une force militaire en exil peut devenir un catalyseur instable de changement géopolitique. De même, l’orientation politique des minorités religieuses iraniennes, notamment les juifs, les baha’is et les chrétiens arméniens, varie considérablement selon que leur objectif principal est d’obtenir une protection religieuse à l’échelle mondiale ou de préserver l’intégrité territoriale de l’Etat iranien.
Conclusion
Si la diaspora a connu quelques moments d’unité visible, notamment lors des manifestations « Femme, Vie, Liberté » de fin 2022, elle est loin d’agir comme une communauté politique cohésive. Ces divisions résultent de l’intersection entre la géographie, la génération et l’identité.
Il existe un décalage notable entre la vision politique des membres de la diaspora favorables à une intervention et les préoccupations matérielles de la population en Iran. Leur conviction qu’une intervention étrangère peut déclencher en douceur une transition démocratique fait abstraction de la réalité instable du nationalisme intérieur et des enjeux matériels immédiats de la population en Iran. Alors que les factions en exil débattent des modèles de gouvernance depuis la sécurité des démocraties occidentales, la population sur le terrain est confrontée à l’hyperinflation, à la répression d’État et aux ravages physiques de la guerre.
Notes
Asharq Al-Awsat. (2026, June 22). Iranians in Europe share ‘mixed feelings’ on Israel offensive. https://english.aawsat.com
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Dustmann, C., Frattini, T., & Piovesan, C. (2026, March). Migration aspirations, diaspora networks and refugee destinations from Iran and Lebanon (CReAM Report No. 2/26). Rockwool Foundation Berlin.
Emami, M. (2026, February 26). Reactionary politics in the Iranian diaspora and the crisis of international solidarity. Jadaliyya.
Facsar, F. (2026, May 3). Iranian Kurds in Iraq face war fears, exile https://www.dw.com/en/iranian-kurds-in-iraq-face-war-fears-exile/video-77019754
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