La présence des Houthis en Irak : du réseau de soutien à la profondeur opérationnelle

Source: ISPI

Auteur

Le Dr Firas Elias, chercheur associé à l’EISMENA et spécialiste des questions sécuritaires en Irak, dispose d’une connaissance approfondie du terrain, nourrie par un important travail d’enquête et par des réseaux de sources locales. Il a réalisé une enquête particulièrement approfondie sur la présence des Houthis yéménites en Irak, portant notamment sur leur implantation, leurs réseaux, leurs modes d’action, leurs missions ainsi que leurs dispositifs de formation et de coopération militaire. 

Le présent article, rédigé à l’origine en langue arabe, constitue une synthèse de cette enquête, unique en son genre, fondée en grande partie sur des informations de première main recueillies sur le terrain. Il apporte ainsi un éclairage inédit sur les modalités de structuration et d’évolution de la présence houthie en Irak.

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Introduction

La présence croissante en Irak du mouvement houthi, aussi connu sous le nom d’« Ansar Allah », constitue l’une des transformations à la fois les moins visibles et les plus significatives qu’ait connues, au cours des dernières années, l’architecture de l’« Axe de la résistance ». Cette présence n’a pas initialement revêtu la forme d’un déploiement militaire organisé. Elle s’est constituée progressivement, à la faveur de relations politiques, de campagnes de collecte de fonds et de contacts noués avec les groupes irakiens liés à l’Iran, avant d’évoluer vers un réseau sensiblement plus complexe, englobant représentation politique, formation militaire, financement, hébergement, transfert de compétences et de technologies, ainsi que coordination opérationnelle.

Dès lors, la question centrale ne réside pas tant dans le nombre de Houthis présents sur le territoire irakien que dans la fonction stratégique assignée à cette présence. Les données disponibles indiquent en effet que les Houthis ne cherchent pas à constituer, en Irak, une vaste organisation militaire yéménite autonome. Leur objectif paraît davantage consister à édifier une forme de « profondeur stratégique » susceptible de leur permettre de mobiliser les ressources humaines, militaires, financières et géographiques offertes par l’environnement irakien, tout en les articulant aux réseaux iraniens et aux autres composantes de l’« Axe de la résistance ».

Premièrement : quand la présence houthie en Irak a-t-elle commencé et comment a-t-elle évolué ?

L’évolution de la présence houthie en Irak peut être subdivisée en trois grandes phases.

La première s’est manifestée plus nettement après le déclenchement de la guerre au Yémen et l’intervention militaire de la coalition arabe en 2015. À cette époque, les Houthis cherchaient à élargir leurs réseaux de soutien politique et financier au-delà du territoire yéménite. L’Irak s’est alors imposé comme l’un des environnements les plus propices au développement de leurs réseaux. Des délégations houthies se sont rendues à Bagdad, où elles ont rencontré des responsables, des dirigeants politiques ainsi que des chefs de factions armées, parallèlement à l’organisation, en Irak, de campagnes destinées à recueillir des fonds et de l’aide en leur faveur. 

Au cours de cette première phase, l’Irak remplissait essentiellement une fonction de soutien politique et financier. De nombreuses sources ont toutefois indiqué que des groupes armés irakiens avaient commencé, dès 2015, à envoyer des experts et des combattants au Yémen afin de superviser la formation des Houthis, d’assurer des transferts de technologies militaires et, dans certains cas, de combattre à leurs côtés. La deuxième phase, qui s’est structurée entre 2016 et 2023, a été caractérisée par le passage de contacts ponctuels à une implantation organisée. Le mouvement s’est doté de représentants et de réseaux de communication plus stables à Bagdad ; des bureaux, des lieux d’activité et des espaces d’hébergement sont apparus, tandis que les relations avec les factions irakiennes, notamment celles liées aux Hachd al-Chaabi, se sont approfondies.

Une dynamique particulièrement significative apparaît ici : l’existence de deux circuits parallèles dans le traitement du dossier yéménite en Irak. D’un côté, le gouvernement irakien continuait d’entretenir des relations avec le gouvernement yéménite internationalement reconnu, par l’intermédiaire du ministère des Affaires étrangères et de l’ambassade du Yémen. De l’autre, le représentant des Houthis, Ahmed al-Charafi, évoluait au sein de réseaux sécuritaires, factionnels et politiques irakiens. Dans les faits, cette situation a conduit à l’émergence d’un canal houthi parallèle au canal diplomatique officiel yéménite. La troisième phase s’est ouverte après le déclenchement de la guerre à Gaza, en octobre 2023. Le concept d’« unité des fronts » (wahdat al-sahat) s’est alors progressivement affranchi du seul registre discursif et politique pour devenir un mécanisme de coopération militaire.

La guerre a entraîné un approfondissement considérable des relations politiques et militaires entre les Houthis et les groupes irakiens, jusqu’à l’annonce, en juin 2024, par Abdelmalek al-Houthi, de l’existence d’une coordination militaire avec la « Résistance islamique en Irak ».

La trajectoire peut ainsi être synthétisée de la manière suivante : du soutien à la représentation, de la représentation à l’implantation, puis de l’implantation à la coordination opérationnelle.

Deuxièmement : quels sont les principaux acteurs de ce réseau ?

Au cœur de ce dispositif se trouve Ahmed al-Charafi, connu sous le nom d’Abou Idriss. Son importance tient au fait que ses activités excèdent très largement les attributions traditionnelles d’un représentant politique.

Fondateur, en 2010, de la première usine militaire houthie à Saada, dans le nord-ouest du Yémen, il serait chargé, en Irak, de l’acquisition de matériels nécessaires au mouvement, de l’organisation de sessions de formation destinées à des combattants houthis assurées par des factions irakiennes, ainsi que de la préparation des visites à Bagdad de responsables houthis. Al-Charafi a, en outre, considérablement élargi son réseau de relations, qui comprend désormais des dirigeants de groupes armés, des chefs tribaux et des responsables irakiens. Cette évolution est apparue avec une netteté particulière lorsqu’il a rencontré, en juin 2024, le conseiller à la sécurité nationale, Qassem al-Araji, à l’occasion du premier tête-à-tête de ce niveau annoncé publiquement.

Le conseiller irakien à la sécurité nationale rencontre le représentant d’Ansar Allah en Irak, Abou Idriss al-Sharafi, le 8 mai 2024, à Bagdad.

Les informations de terrain recueillies dans le cadre de cette étude indiquent qu’al-Charafi est devenu le pivot d’un réseau relationnel plus étendu et que plusieurs membres de sa famille se seraient installés en Irak. Si cette tendance à l’installation familiale devait être confirmée, elle constituerait un indicateur important du passage d’une partie de la présence houthie du modèle de l’« émissaire temporaire » à celui d’une implantation de longue durée. Les mêmes informations font état de plusieurs autres personnalités, parmi lesquelles Abou Ali al-Izzi ; Abou Taha al-Wachli, qui exercerait un rôle de coordination ; Abou Hiba (Majid al-Buraq), qui assurerait une fonction sécuritaire ; Mohammed Abdel-Azim al-Houthi, qui ne résiderait pas de manière permanente en Irak ; Fadl al-Charafi, Abdelmalek Mortada (Abou Talib), ainsi qu’Abou Hussein al-Houthi, Kamal al-Houthi, Chadhi al-Hassani, Abdelghani Khanjar, Mouadh al-Junaid et Ahmed Abdelmalek.

Compte tenu du degré variable de vérifiabilité des fonctions attribuées à ces différentes personnalités, Ahmed al-Charafi doit néanmoins être considéré comme le nœud le mieux documenté du dispositif et comme le pivot autour duquel s’organise l’activité de ces différents acteurs en Irak.

Troisièmement : où les Houthis sont-ils implantés en Irak ?

Les données disponibles dessinent une géographie qui ne semble nullement relever du hasard, mais correspondre au contraire à une répartition fonctionnelle des implantations.

Bagdad, et plus particulièrement les quartiers d’al-Jadriya et d’al-Arasat, constitue le centre de commandement ainsi que le principal espace de communication politique et sécuritaire. Les informations de terrain indiquent que la présence du mouvement est progressivement passée de bureaux clandestins situés à al-Jadriya et al-Arasat à une représentation plus ouvertement assumée. Ces mêmes informations font état de l’existence d’un bureau du protocole houthi à al-Jadriya, ainsi que de plusieurs résidences utilisées pour héberger des individus et des familles liés au réseau. Nadjaf et Kerbala, pour leur part, constituent un prolongement religieux, social et financier du dispositif. Selon notre enquête de terrain, Fadl al-Charafi a fondé à Nadjaf la Fondation caritative al-Muwatin, active dans la collecte de dons. Cette information nécessite toutefois des investigations complémentaires quant à la circulation effective des fonds avant que cette institution puisse être considérée comme un canal avéré de financement organisationnel.

Jurf al-Sakhar (ville historiquement à majorité sunnite située au sud de Bagdad) constitue le maillon le plus significatif du dispositif sur les plans sécuritaire et militaire. Les informations recueillies font état de l’existence d’une implantation houthie dans cette zone. Plus significative encore est la formation de combattants houthis au centre d’entraînement Behbahan, situé à Jurf al-Sakhar, parmi lesquels figureraient des responsables des « Alwiya al-Nasr » (Brigades de la Victoire), déployées dans les villes yéménites de Hajjah et d’Hodeïda. Il est également remarquable que certaines sources évoquent la formation de Houthis dans un autre camp situé à proximité de la frontière saoudienne. Cette information revêt une importance particulière dans la mesure où elle établit un lien entre la formation militaire et une géographie présentant une valeur stratégique directe pour les Houthis.

Une première cartographie fonctionnelle peut donc être établie : Bagdad pour l’administration et les communications ; Nadjaf et Kerbala pour la profondeur sociale et financière ; Jurf al-Sakhar pour les formations et les activités opérationnelles.

Quatrièmement : pourquoi l’Irak revêt-il une importance stratégique pour les Houthis ?

L’importance de l’Irak ne réside pas uniquement dans le soutien politique que les Houthis peuvent y trouver. Elle repose sur cinq facteurs fondamentaux. Le premier est celui de la profondeur géographique. L’Irak partage des frontières avec l’Iran, la Syrie, la Jordanie, l’Arabie saoudite et le Koweït et place ainsi les Houthis dans un environnement géographique proche du nord et de l’est du territoire saoudien, tandis que le Yémen constitue le front méridional du Royaume. C’est précisément dans cette perspective que la notion de « profondeur stratégique » prend tout son sens : l’établissement d’une capacité ou d’un réseau allié en Irak pourrait théoriquement permettre aux Houthis d’exercer une pression sur l’Arabie saoudite à partir de plusieurs positions géographiques, au lieu de circonscrire cette pression au seul front yéménite.

Le deuxième facteur réside dans l’existence d’un écosystème armé préexistant. Les Houthis n’ont pas besoin de construire ex nihilo leurs propres camps ni leurs réseaux de protection, puisque les factions irakiennes disposent déjà de quartiers généraux, de zones d’influence ainsi que de réseaux sécuritaires et économiques. Le troisième facteur concerne la formation et les transferts technologiques. Cette relation ne fonctionne pas à sens unique. Si des acteurs irakiens et iraniens ont transféré des compétences aux Houthis, ces derniers ont eux-mêmes accumulé une expertise particulièrement avancée dans le domaine des missiles, des drones, des frappes à longue portée et des opérations navales. Ils sont ainsi devenus, à leur tour, des pourvoyeurs de savoir-faire militaire pour les autres composantes de l’Axe.

Le quatrième facteur tient à la profondeur financière et logistique, tandis que le cinquième réside dans la possibilité d’utiliser l’Irak comme zone de repli ou espace de réserve, vers lequel des personnels, des compétences et certaines fonctions peuvent être transférés lorsque d’autres théâtres sont soumis à de fortes pressions militaires ou sécuritaires.

Cinquièmement : sur quels réseaux et quelles méthodes, les Houthis s’appuient-ils ?

Le modèle houthi en Irak se caractérise davantage par sa logique réticulaire que par sa dimension institutionnelle. Au lieu de construire un appareil houthi massif et autonome, les membres et représentants du mouvement sont intégrés aux structures dont disposent déjà les factions irakiennes. Les Kataëb Hezbollah apparaissent comme le partenaire irakien le plus important. Les informations de terrain confirment que la « Résistance islamique en Irak », qui a coordonné certaines de ses activités avec les Houthis, comprend notamment les Kataëb Hezbollah, les Kataëb Sayyid al-Shuhada, le mouvement Ansar Allah al-Awfiya et le Harakat al-Nujaba. L’Organisation Badr et Asaïb Ahl al-Haq ont également exprimé leur soutien aux Houthis.

Les informations recueillies indiquent que les représentants du mouvement bénéficient, dans leurs déplacements, d’une couverture sécuritaire fournie par l’environnement des Kataëb Hezbollah irakiennes et que certains de ces déplacements s’effectueraient à bord de véhicules appartenant à la 45e brigade des Hachd al-Chaabi, affiliée aux Kataëb Hezbollah. S’agissant de la circulation des personnes, certaines sources indiquent que des combattants houthis auraient eu recours à de faux passeports pour rejoindre l’Irak. La fréquence des déplacements se serait intensifiée après la réouverture de l’aéroport de Sanaa en avril 2022.

Notre enquête de terrain a permis de recueillir des informations selon lesquelles le Sultanat d’Oman serait progressivement devenu l’un des principaux corridors de transit, à mesure que le recours à l’itinéraire jordanien diminuait.

Sixièmement : financement, façades économiques et réseaux de soutien

Quatre mécanismes principaux de financement peuvent être identifiés.

Le premier est celui des dons. Plusieurs campagnes de collecte de fonds organisées en Irak ont été documentées, notamment celles liées aux Kataëb Hezbollah irakiennes. Parmi elles, figure une campagne organisée en 2022 sous la supervision d’Amir al-Moussawi, porte-parole du « Rassemblement des jeunes de la charia ». Le deuxième mécanisme repose sur le soutien direct fourni par les factions. Celui-ci ne revêt pas nécessairement une forme monétaire : il peut consister en la prise en charge de l’hébergement, de la protection, des transports, de la formation ou encore par la mise à disposition de locaux.

Le troisième mécanisme concerne le pétrole et les carburants. Certaines sources indiquent que les Houthis auraient bénéficié d’un soutien financier provenant d’Irak par l’intermédiaire de cargaisons pétrolières, sans que l’équipe de recherche ait, toutefois, été en mesure d’établir le montant global de cette assistance. Le quatrième mécanisme réside dans les réseaux commerciaux, les organisations caritatives et les transferts de fonds. À cet égard, les informations relatives aux institutions caritatives et aux activités commerciales exercées par des individus liés au réseau présentent un intérêt évident pour l’enquête. Il convient cependant de ne pas assimiler une activité commerciale ou caritative à un canal de financement militaire en l’absence de preuves établissant précisément la circulation des fonds.

Le modèle de financement paraît ainsi reposer sur une combinaison de liquidités, de biens, de services et de prise en charge directe des dépenses, plutôt que sur de seuls transferts financiers centralisés.

Septièmement : quels sont les objectifs politiques, militaires, idéologiques et logistiques ?

Sur le plan politique, l’Irak permet aux Houthis de nouer des relations dans l’espace arabe au-delà du Yémen et leur confère une forme de légitimité de facto, y compris en l’absence de reconnaissance diplomatique officielle. Sur le plan militaire, l’Irak offre des possibilités de formation, d’échange de compétences, ainsi qu’un environnement permettant de tester et de perfectionner certaines capacités. L’un des éléments les plus significatifs révélés par les informations de terrain tient au fait que certaines formations récemment organisées en Irak auraient eu pour objectif d’améliorer la précision du ciblage des navires par les Houthis en mer Rouge.

Cette donnée est particulièrement importante, car elle signifie qu’une formation dispensée sur le territoire irakien peut produire des effets opérationnels sur un théâtre situé à plusieurs milliers de kilomètres. Sur le plan idéologique, l’Irak constitue un laboratoire de l’« unité des fronts » : la relation ne repose plus seulement sur une allégeance ou une proximité commune avec l’Iran, mais tend vers un véritable partage des rôles, des ressources et des savoir-faire.

Sur le plan logistique, enfin, l’Irak met à disposition des quartiers généraux, des espaces de réunion et d’hébergement, des capacités de formation et de financement, ainsi que des facilités de circulation et de communication. Il fonctionne, en ce sens, comme une profondeur arrière extérieure du mouvement.

Huitièmement : opérations et coopération militaire

L’année 2024 constitue à cet égard un tournant majeur. En juin, les Houthis et la « Résistance islamique en Irak » ont annoncé avoir mené des opérations conjointes contre des cibles israéliennes à Haïfa et Ashdod, tandis qu’Abdelmalek al-Houthi évoquait la possibilité d’opérations conjointes conduites depuis l’axe du Golan. Plus significatives encore sont les informations de terrain faisant état de la création, en Irak, d’une salle d’opérations réunissant les représentants de plusieurs groupes irakiens ainsi que des représentants houthis. Cette évolution constitue un indice particulièrement fort du passage d’une coordination essentiellement politique à la constitution d’une structure de planification militaire conjointe.

La frappe menée contre Jurf al-Sakhar le 30 juillet 2024 est venue apporter un élément matériel supplémentaire, avec la mort du cadre houthi Hussein Abdallah Mastour al-Chibl, dit Abou Jihad, aux côtés de membres de factions irakiennes. La présence d’un cadre houthi spécialisé au sein de l’environnement militaire de Jurf al-Sakhar confirme que l’imbrication entre les différentes composantes avait déjà dépassé le stade des simples contacts et visites.

Cette dynamique a acquis une sensibilité accrue au cours de l’année 2026, avec l’apparition d’indices laissant envisager le passage d’une présence consacrée à la formation et à la coordination à une utilisation du territoire irakien pour des opérations transfrontalières. À la fin du mois de juillet 2026, plusieurs informations ont fait état d’attaques de drones contre des installations et des sites saoudiens, parallèlement à des accusations selon lesquelles certaines de ces attaques auraient été lancées depuis le territoire irakien.

Le 30 juillet 2026, l’agence Reuters, citant des responsables régionaux, a rapporté que les évaluations saoudiennes et celles de partenaires régionaux avaient conclu que les Houthis avaient mené des attaques contre l’Arabie saoudite depuis le territoire irakien, en coordination avec des groupes armés irakiens et sous la supervision du Corps des gardiens de la révolution islamique. Parmi les cibles figuraient des installations pétrolières situées dans la province orientale de l’Arabie saoudite. Ces évaluations ne concordaient toutefois pas avec les versions officielles irakiennes. Bagdad a annoncé l’ouverture d’une enquête, tandis que plusieurs groupes irakiens ont nié toute responsabilité dans ces opérations.

Ces développements ont coïncidé avec des informations faisant état de la création d’un quartier général opérationnel houthi dans une zone située au sud de Bagdad et placée sous l’influence des Kataëb Hezbollah irakiennes, avec pour fonction de coordonner les activités avec les factions irakiennes. Certaines sources font également état de la mort d’un membre houthi aux côtés d’éléments irakiens et iraniens lors des frappes ayant suivi les attaques contre l’Arabie saoudite. Cette donnée renforce l’hypothèse d’une imbrication opérationnelle sur le terrain entre les Houthis et leurs partenaires irakiens, même si les emplacements précis des sites de lancement et la chaîne de commandement demeurent insuffisamment documentés et nécessitent des vérifications supplémentaires.

La mise en perspective de ces développements avec les données recueillies depuis 2024 met en lumière une séquence progressive : présence politique et représentation ; formation et échange d’expertise ; établissement d’une salle d’opérations et coordination conjointe ; enfin, la possibilité d’utiliser l’Irak comme plateforme de soutien, voire comme base de lancement d’opérations régionales.

Neuvièmement : la relation avec l’Iran et les autres composantes de l’Axe de la résistance 

Le cas irakien révèle une transformation importante de la nature même de l’Axe de la résistance. Le modèle ne repose plus simplement sur une relation verticale qui pourrait être schématisée de la manière suivante : Iran → groupes irakiens qui lui sont liés. Il évolue vers une architecture sensiblement plus réticulaire et horizontale. La Force al-Qods du Corps des gardiens de la révolution islamique conserve une fonction de coordination stratégique, mais des relations directes se développent simultanément entre les Houthis, les Kataëb Hezbollah, Harakat al-Nujaba, Kataëb Sayyid al-Shuhada et d’autres organisations. Dans le même temps, le Hezbollah libanais dispose d’une longue expérience en matière de formation des Houthis et de transfert de compétences organisationnelles, médiatiques et militaires à leur profit.

Ce qui prend progressivement forme pourrait ainsi être qualifié de « marché intérieur des capacités militaires » au sein de l’Axe : la composante iranienne fournit les technologies et l’expertise ; la composante irakienne apporte la géographie, les infrastructures, les ressources et l’expérience combattante ; le Hezbollah libanais contribue par son expertise organisationnelle et ses capacités de formation ; tandis que les Houthis mettent à disposition le savoir-faire qu’ils ont accumulé dans les domaines des missiles, des drones et de la guerre navale. Cette « intégration horizontale » pourrait, à long terme, revêtir une importance plus considérable encore que la seule relation de dépendance de chacune de ces composantes à l’égard de l’Iran. Elle permet en effet à la coopération de se poursuivre même lorsque les chaînes de commandement centralisées sont soumises à des pressions ou à des perturbations.

Conclusion

La présence des Houthis en Irak a progressivement dépassé le cadre de la représentation politique et du soutien financier. Depuis 2015, la relation a évolué vers la constitution de réseaux de plus en plus structurés, avant de s’étendre à la formation, au transfert de compétences et de technologies, puis à la coordination militaire conjointe.

L’importance de cette présence ne saurait donc être mesurée au seul nombre de membres houthis physiquement présents sur le territoire irakien. Elle doit avant tout être appréciée à l’aune des fonctions que ce réseau est susceptible d’exercer au sein de l’environnement constitué par les factions armées irakiennes. Les Houthis semblent privilégier un modèle d’« intégration au sein de la structure irakienne », plutôt que la constitution d’une infrastructure houthie autonome, distincte et aisément identifiable. Les relations entretenues avec les factions irakiennes liées à l’Iran leur permettent de bénéficier de protection, de locaux, de capacités de formation, de ressources et de réseaux de communication, tout en réduisant les coûts d’implantation et en accroissant leur liberté de mouvement ainsi que leur capacité de dénégation.

Sous cet angle, l’Irak remplit pour les Houthis trois fonctions interdépendantes : il constitue d’abord une profondeur arrière pour la formation, le financement et la protection ; ensuite, un nœud de connexion avec l’Iran et les autres composantes de l’Axe de la résistance ; enfin, une profondeur opérationnelle potentielle, susceptible d’élargir le champ géographique des activités du mouvement au-delà du Yémen. Dans cette configuration, Jurf al-Sakhar revêt une importance singulière en raison de son association, depuis 2024, avec les activités de formation et de coopération militaire, puis de l’apparition, en 2026, d’indices suggérant une évolution de sa fonction opérationnelle.

L’Irak ne constitue donc pas une alternative au Yémen, mais bien son prolongement stratégique. L’objectif ne paraît pas être l’établissement d’une présence houthie massive sur le territoire irakien, mais plutôt la constitution d’un réseau dont les ressources, la géographie et les relations peuvent être activées lorsque les circonstances l’exigent. C’est précisément là que réside la substance de la transformation observée : le passage d’une simple « présence houthie en Irak » à l’émergence d’une « fonction irakienne au sein de la stratégie régionale des Houthis ». Cette évolution confronte enfin l’État irakien à un défi croissant. La consolidation d’un tel réseau pourrait entraîner une implication toujours plus profonde du territoire irakien dans des conflits régionaux sur lesquels Bagdad ne dispose pas d’une maîtrise complète de la décision stratégique.

Dès lors, la question fondamentale n’est plus de savoir si les Houthis sont présents en Irak, mais bien de déterminer dans quelle mesure cette présence s’est transformée en une infrastructure opérationnelle pérenne et, surtout, qui détient en Irak le pouvoir d’en décider l’activation.

To cite this article: « La présence des Houthis en Irak : du réseau de soutien à la profondeur opérationnelle » by Firas Elias, EISMENA, 22/09/2026, [https://eismena.com/analysis/the-houthi-presence-in-iraq-from-a-support-network-to-operational-depth/?lang=fr].

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