Stabilisation coercitive et souveraineté sous contrainte : la stratégie égyptienne face à la guerre au Soudan

Source: Middle East Monitor

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Depuis avril 2023, la guerre entre les SAF et les RSF révèle une crise profonde de l’État soudanais, marquée par la fragmentation de la souveraineté et la régionalisation du conflit. Face à cette instabilité, l’Égypte soutient les SAF pour préserver ses intérêts sécuritaires, hydropolitiques et régionaux. Cette stratégie comporte toutefois un paradoxe : en s’appuyant sur l’armée pour stabiliser le Soudan, Le Caire risque de renforcer les dynamiques de militarisation à l’origine de la fragilisation de l’État. L’article analyse ainsi la tension entre stabilisation coercitive et reconstruction durable de la souveraineté soudanaise.

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La guerre soudanaise ne saurait être réduite à une rivalité personnelle entre Al-Burhan et Hemedti. Elle constitue l’aboutissement d’une crise structurelle de l’État, façonnée par plusieurs décennies de gouvernance autoritaire, de conflits périphériques et de fragmentation des appareils coercitifs (de Waal, 2015 ; Young, 2022). Sous Omar el-Béchir, la multiplication des institutions militaires, sécuritaires et paramilitaires permettait au régime de limiter l’autonomie de chaque centre de coercition. Les RSF sont précisément issues de cette gouvernance par la fragmentation : conçues comme un instrument de contre-insurrection, elles ont progressivement acquis ressources économiques, territorialité et autonomie politique (Tubiana, 2017). La révolution de 2019 semblait pourtant ouvrir une trajectoire alternative fondée sur la démilitarisation du politique et la restauration d’une souveraineté civile. Son échec, puis le coup d’État d’octobre 2021 et la guerre de 2023, ont replacé les appareils armés au centre du système politique.

Cette dynamique possède désormais une dimension régionale déterminante. Pour l’Égypte, le Soudan représente simultanément une frontière stratégique, un partenaire hydropolitique et un espace de projection vers la Corne de l’Afrique et la mer Rouge. Le Caire privilégie dès lors les SAF comme garantes potentielles de l’intégrité territoriale. Cette stratégie soulève néanmoins une contradiction fondamentale : peut-on reconstruire l’État soudanais en renforçant les structures militarisées qui ont participé à son affaiblissement ?

La guerre soudanaise comme crise de souveraineté

Au sens wébérien, la souveraineté suppose la capacité de l’État à revendiquer avec succès le monopole de la violence légitime (Weber, 1919/2004). Or, le système soudanais s’est historiquement éloigné de ce modèle. L’armée régulière, les services de renseignement, les milices et les structures paramilitaires ont constitué des centres concurrents d’accumulation coercitive et économique (de Waal, 2015).

L’affrontement entre les SAF et les RSF apparaît ainsi moins comme une rupture que comme l’aboutissement de cette fragmentation. La question de l’intégration des RSF dans l’armée nationale recouvrait une lutte plus fondamentale : déterminer quelle institution pouvait contrôler les ressources coercitives et parler au nom de l’État. La guerre transforme, par conséquent, le territoire soudanais en espaces de souverainetés concurrentes, particulièrement au Darfour et au Kordofan.

Cette fragmentation possède également une dimension sociale. Les guerres civiles restructurent les hiérarchies locales, les économies et les mécanismes d’accès aux ressources (Kalyvas, 2006). L’effondrement des services publics et les déplacements massifs de population montrent que la souveraineté ne se limite pas au contrôle territorial : elle implique la capacité à administrer, à protéger et à maintenir une cohésion sociale.

https://africacenter.org/fr/spotlight/le-conflit-au-soudan-fragilise-ses-voisins/

Le paradoxe soudanais réside donc dans le fait que les SAF comme les RSF prétendent incarner ou restaurer l’État tout en participant à sa désintégration. Cette crise ouvre simultanément un espace d’intervention aux puissances régionales, dont l’Égypte.

L’Égypte : profondeur stratégique et stabilisation coercitive

La politique égyptienne au Soudan s’inscrit dans une représentation historique de ce territoire comme composante de la profondeur stratégique du Caire. Le Soudan est à la fois un espace tampon, un corridor vers la Corne de l’Afrique et un partenaire essentiel dans le bassin du Nil (Waterbury, 2002 ; Swain, 2011). Toute recomposition du pouvoir à Khartoum possède donc une dimension de sécurité nationale pour l’Égypte.

Cette lecture explique le soutien privilégié accordé aux SAF. L’armée soudanaise est considérée comme l’institution la plus susceptible de préserver l’unité territoriale et d’empêcher la constitution d’un espace durablement fragmenté au sud de l’Égypte. Pourtant, cette doctrine repose sur une assimilation problématique entre l’armée et l’État. L’histoire contemporaine soudanaise montre que les institutions militaires n’ont pas uniquement défendu l’État : elles ont constitué des acteurs centraux de la reproduction de l’autoritarisme et de la fragmentation du pouvoir (de Waal, 2015).

Le Nil renforce cette préférence pour la continuité institutionnelle. La dépendance structurelle de l’Égypte au fleuve transforme les équilibres hydropolitiques en question existentielle. Dans un contexte régional marqué par les tensions autour du partage des eaux, un pouvoir soudanais prévisible constitue un actif stratégique pour Le Caire (Cascão, 2009). Soutenir les SAF revient ainsi à rechercher un interlocuteur étatique compatible avec les priorités hydriques égyptiennes.

https://www.jeuneafrique.com/mag/843202/politique/infographie-la-bataille-du-nil-entre-legypte-le-soudan-et-lethiopie/

Cette politique révèle également un paradoxe idéologique. Depuis 2013, l’anti-frérisme constitue un élément central du discours sécuritaire égyptien. Pourtant, certains réseaux issus de l’ancien establishment soudanais ont retrouvé une influence dans l’environnement politique gravitant autour de l’armée. Le soutien égyptien aux SAF montre alors que la cohérence idéologique s’efface lorsque les impératifs géostratégiques l’exigent. L’anti-islamisme apparaît moins comme un principe intangible de politique étrangère que comme une variable subordonnée à la préservation d’un ordre régional favorable aux intérêts égyptiens (Mearsheimer, 2001 ; Waltz, 1979).

La stratégie du Caire relève ainsi d’une conception coercitive de la stabilité : priorité au contrôle territorial, aux frontières et aux institutions militaires. Elle comporte cependant un risque de « souveraineté conditionnelle », dans laquelle l’autonomie politique soudanaise devient progressivement subordonnée aux préoccupations sécuritaires de puissances régionales plus influentes (Clapham, 1996).

Économie politique de guerre et fragmentation territoriale

La crise soudanaise constitue également une compétition pour les ressources permettant de financer et de territorialiser le pouvoir. Les institutions sécuritaires ont développé, depuis plusieurs décennies, leurs propres entreprises, réseaux commerciaux et circuits logistiques. La guerre amplifie cette économie politique militarisée : contrôler un territoire signifie désormais contrôler les routes commerciales, les zones productives, les infrastructures et les flux économiques.

Cette évolution favorise une « archipélisation du pouvoir » (Mbembe, 2001), dans laquelle plusieurs espaces territoriaux fonctionnent sous des autorités politiques, militaires et économiques concurrentes. La guerre cesse alors d’être seulement une lutte pour conquérir l’État ; elle devient un système susceptible de générer ses propres intérêts économiques. Comme l’a montré Keen (2012), certains acteurs peuvent tirer davantage de ressources de la continuation du conflit que de son règlement.

https://africacenter.org/fr/spotlight/acteurs-armes-conflit-soudan/

Cette dynamique fragilise directement les objectifs égyptiens. Une victoire militaire ponctuelle des SAF ne garantirait pas la restauration d’une souveraineté effective si persistent les économies armées, les inégalités territoriales et la marginalisation historique des périphéries. À long terme, la stratégie de stabilisation par l’armée pourrait ainsi produire précisément ce que Le Caire cherche à éviter : un voisin fragmenté, durablement vulnérable et incapable de contrôler son territoire.

Acteurs civils et limites du paradigme sécuritaire

L’analyse du conflit reste enfin incomplète lorsqu’elle se limite aux détenteurs de la coercition. La révolution de 2019 avait révélé l’existence d’une société civile organisée autour des associations professionnelles, syndicats, mouvements féminins et comités de résistance (Young, 2022 ; Gallopin, 2023). Ces acteurs portaient une conception alternative de la souveraineté reposant sur la participation politique et la démilitarisation de l’État.

La guerre a considérablement réduit leurs capacités d’action sans les faire disparaître. Dans plusieurs territoires, les réseaux civils et communautaires continuent d’assurer des fonctions essentielles de solidarité et d’assistance. Leur marginalisation des négociations révèle un paradoxe des processus de paix contemporains : la capacité militaire tend à devenir le principal critère de reconnaissance politique. Ceux qui disposent des armes sont considérés comme indispensables à la négociation, tandis que ceux qui avaient porté la transition civile restent périphériques.

Cette hiérarchisation rejoint la conception égyptienne de la stabilité. Le problème analytique consiste toutefois à confondre contrôle et légitimité. L’expérience du régime d’Omar el-Béchir montre qu’un ordre coercitif peut maintenir temporairement le contrôle politique tout en accumulant les tensions conduisant à son effondrement. En privilégiant la restauration de l’appareil militaire, l’Égypte peut donc obtenir une stabilisation tactique sans produire les conditions politiques d’une stabilité durable. La stratégie égyptienne doit être comprise à partir de contraintes géopolitiques réelles : sécurité de la frontière méridionale, centralité du Nil, équilibres de la mer Rouge et crainte d’une fragmentation durable du Soudan. Le soutien aux SAF répond ainsi à une rationalité stratégique. Mais rationalité ne signifie pas nécessairement efficacité à long terme. En assimilant l’armée à l’État et le contrôle à la stabilité, Le Caire risque de renforcer les mécanismes ayant contribué à la crise qu’il cherche à contenir.

La contradiction centrale de cette politique réside précisément dans cette tension entre stabilisation coercitive et reconstruction de la souveraineté. Une victoire militaire ne suffirait pas à restaurer l’État si elle reproduisait les économies armées, les asymétries territoriales et l’exclusion politique qui ont favorisé sa fragmentation. Pour l’Égypte, l’enjeu consiste donc à passer d’une logique de stabilisation par les militaires à une logique de stabilisation par les institutions. Une sortie durable du conflit suppose la démilitarisation progressive du champ politique, la réintégration des acteurs civils et la reconstruction d’institutions capables d’intégrer les périphéries. Le Soudan constitue en cela un test pour l’ordre régional : la sécurité des États voisins peut difficilement être durablement assurée par l’affaiblissement de la souveraineté politique de leurs voisins.

Notes

Brown, N. J. (2018). Egypt’s authoritarian reconstruction and the Muslim Brotherhood. Carnegie Endowment for International Peace.

Cascão, A. E. (2009). Changing power relations in the Nile River Basin: Unilateralism vs. cooperation? Water Alternatives, 2(2), 245–268.

Clapham, C. (1996). Africa and the international system: The politics of state survival. Cambridge University Press.

de Waal, A. (2015). The real politics of the Horn of Africa: Money, war and the business of power. Polity Press.

Gallopin, J.-B. (2023). Sudan’s interrupted democratic transition. International Crisis Group.

Kalyvas, S. N. (2006). The logic of violence in civil war. Cambridge University Press.

Keen, D. (2012). Useful enemies: When waging wars is more important than winning them. Yale University Press.

Mbembe, A. (2001). On the postcolony. University of California Press.

Mearsheimer, J. J. (2001). The tragedy of great power politics. W. W. Norton.

Swain, A. (2011). Challenges for water sharing in the Nile Basin: Changing geo-politics and changing climate. Hydrological Sciences Journal, 56(4), 687–702.

Tubiana, J. (2017). Darfur and Sudan’s armed conflicts: Patterns of violence and political fragmentation. Small Arms Survey.

Waltz, K. N. (1979). Theory of international politics. Addison-Wesley.

Waterbury, J. (2002). The Nile Basin: National determinants of collective action. Yale University Press.

Weber, M. (2004). The vocation lectures. Hackett Publishing. Original work published 1919.

Young, J. (2022). Sudan’s long revolution. Zed Books.

To cite this article: « Stabilisation coercitive et souveraineté sous contrainte : la stratégie égyptienne face à la guerre au Soudan » by Yassine El Yattioui, EISMENA, 24/09/2026, [https://eismena.com/analysis/coercive-stabilisation-and-sovereignty-under-constraint-egypts-strategy-towards-the-war-in-sudan/?lang=fr].

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