34ème sommet de la Ligue arabe à Bagdad : un échec annoncé pour l’Irak ?

Members of the media film as ministers and delegates attend a preparatory meeting before the beginning of the Arab Summit in Algiers, Algeria, Monday, Oct. 31, 2022. Algeria is readying to host the 31st Arab League Summit, the first since the outbreak of the coronavirus pandemic. In the three years that's passed, new challenges have drastically reshaped the region's agenda, with the establishment of diplomatic ties between Israel and the gulf, and the fallout of the war in Ukraine. (AP Photo/Anis Belghoul)/XMS107/22304544570571//2210311614

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Justine Salvestroni

Justine Salvestroni

Vu d’Irak, le 34e sommet ordinaire de la Ligue Arabe qui se tiendra le 17 mai, est d’une importance cruciale pour l’avenir du pays. Bagdad joue sa crédibilité sur la scène diplomatique régionale : il s’agit de la première conférence d’un tel niveau international organisée sur le sol irakien depuis 2012[1]. Plus que son influence régionale, l’Irak veut prouver que c’est un pays stable, normalisé, fréquentable, et recentré sur le monde arabe. « Le sommet de la Ligue arabe à Bagdad est un moment décisif ; Les aspirations nationales de l’Irak rejoignent la quête plus large du monde arabe visant à surmonter les divisions et à s’engager sur la voie d’un cadre de coopération arabe efficace et globale », a écrit le Premier ministre Mohammed Chia al-Soudani dans une tribune publiée par Asharq al-Awsat.

Les préparations du sommet ont fait l’objet d’une couverture médiatique minutieuse. Elles ont inclus la rénovation de l’aéroport et de la Route Irish, longtemps considérée comme la route la plus dangereuse au monde, qui conduit à la Green Zone. Les manifestations ont été interdites pour dix jours, et trois jours fériés, du 15 au 18 mai, ont été déclarés. Ces deux dernières années, sous le gouvernement de Mohammed al-Soudani, Bagdad a connu des changements majeurs : les check-points entre les quartiers ont disparu, la green zone a été ouverte, des routes, des ponts, des immeubles sont sortis de terre, la circulation a été mise sous contrôle et les violences ont baissé de 15 % (en 2024). C’est cette réussite que l’Irak veut montrer au reste du monde arabe, dont les dirigeants font rarement le déplacement jusqu’à Bagdad.

Ces conditions sécuritaires favorables, pourtant, ne suffiront pas à faire du sommet un succès. Tiraillé entre l’influence politique iranienne et l’influence économique américaine, rongé par l’après Daesh (à peine sous contrôle), Bagdad ne parvient pas à l’apaisement entre Irakiens, ni avec les voisins. Alors que la Syrie voisine est entrée dans une nouvelle ère avec la chute de Bachar al-Assad, Mohammed al-Soudani a pris l’initiative d’inviter Ahmed al-Chaara, le président par intérim et ancien membre d’al-Qaida, jadis emprisonné en Irak. Le scandale parmi les élites chiites, soutenues par des manifestations à Bassorah, a été tel que Charaa a fini par refuser l’invitation. Il sera remplacé par le ministre des Affaires étrangères Asaad al-Shaibani.

Quelles seront les conséquences de ce désaveu ? Soudani et sa main tendue a été ridiculisé, et l’Irak, qui partage pourtant une longue frontière avec la Syrie, apparaît divisé et a perdu une occasion d’apaiser les relations avec son ennemi de longue date. Déjà, lors des sommets de la Ligue Arabe organisés à Bagdad en 2012 et 1990, la question syrienne était à l’agenda des réunions, et l’absence des présidents avait freiné les discussions. Au moins, si l’impact diplomatique du sommet sera réduit par l’absence d’al-Charaa, reçu partout à l’étranger, les risques sécuritaires vont diminuer d’autant. Mais la frontière poreuse entre les deux pays, dont un contexte de lutte difficile contre le terrorisme, en plus des opportunités économiques qu’une levée des sanctions américaines fait apparaître, sont des enjeux qui doivent être abordés par les deux pays.

À ce revers interne s’ajoute la tournée de Donald Trump au Moyen-Orient, qui a choisi l’Arabie Saoudite, le Qatar et les Émirats Arabes Unis pour son premier voyage international depuis sa réélection, avec un programme similaire à celui du sommet de la Ligue Arabe : guerre à Gaza, économie et question syrienne. Une concurrence déloyale pour Bagdad, qui espérait justement rallier les pays arabes et se défaire des ingérences étrangères.

À Riyad, Mohammad ben Salmane, a déroulé le tapis violet à Trump et sa cour d’investisseurs, qui ont obtenu des résultats faramineux : levée des sanctions américaines contre la Syrie, rencontre avec le président al-Charaa, 600 milliards de dollars de partenariats stratégiques (défense, intelligence artificielle) avec l’Arabie saoudite, commande de 200 milliards de dollars des Qataris à Boeing, et peut-être, une résolution de la question nucléaire iranienne. Selon un proche conseiller de Khamenei, l’Iran, affaibli depuis les attentats du 7 octobre, accepterait de renoncer à la fabrication d’armes nucléaires en échange d’une levée immédiate des sanctions américaines. Quant à la question palestinienne, Donald Trump est déterminé à faire pression sur les pays du Golfe et la Syrie pour une normalisation avec Israël, une discussion inenvisageable en Irak, qui ne reconnaît pas l’existence d’Israël.

Pendant ce temps à Bagdad, les refus et polémiques se multiplient, pour un sommet à peine couvert par la presse régionale, et encore moins internationale. Plusieurs États ont décidé d’envoyer des délégations mineures. La lointaine Algérie, d’abord, qui évoque à la fois des raisons de sécurité et un désaccord général de la prise de décision de la Ligue arabe, trop centrée sur certains pays. S’ajoute un faux pas diplomatique et le soutien de l’Irak au Maroc. Résultat, la délégation algérienne sera la plus faible jamais envoyée par ce pays : un ambassadeur.

Le Liban ensuite : pour la première fois, le président de ce pays allié de l’Irak va manquer un sommet de la Ligue arabe. La cause officielle est un voyage au Vatican pour la messe inaugurale du pape, et les causes officieuses seraient multiples, de l’excuse protocolaire à la vexation. Le mois dernier, les propos de Joseph Aoun, qui souhaite “désarmer le Hezbollah” et non en faire une version libanaise du Hachd al-Chaabi, milice irakienne intégrée à l’armée, ont provoqué un tollé en Irak, rapporte le quotidien libanais l’Orient Le Jour.

Parmi les invités confirmés, le fidèle roi de Jordanie, Abdullah II, devrait être présent et a déjà salué l’organisation exemplaire du sommet. Le Premier ministre Sheikh Mohammed bin Rashid Al Maktoum et le président Égyptien ont été confirmés. Le nom de Mohammed ben Salmane, en revanche, est ajouté et enlevé de la liste d’un jour et d’une source à l’autre. Les polémiques sur l’absence de personnalités majeures ont conduit le porte-parole du gouvernement à assurer que « l’inscription sur la plateforme dédiée au sommet pour les délégations est très honorable et digne de l’Irak, et il y aura d’agréables surprises concernant le niveau et le poids de la représentation. (…) Ce qui est rapporté à propos des chefs d’État qui s’abstiennent de participer est inexact, et nous confirmons que la représentation sera honorable. »

La présence des plus hauts représentants des pays du Golfe, pourtant, n’est pas une certitude. Le différend territorial du Khor Abdallah, qui oppose l’Irak au Koweït depuis des décennies, vient d’être glissé sous le tapis par le président et le Premier ministre irakiens, mais peut-être pas assez rapidement… En effet, le 30 avril, soit moins de trois semaines avant le sommet, le gouvernement irakien repoussait in extremis une décision de justice visant à contester la frontière maritime entre l’Irak et le Koweït, pourtant établie en 1993. Une semaine plus tard, l’ensemble des pays du Golfe se réunissaient pour assurer leur soutien inconditionnel au Koweït. Une réaction qui a fait craindre un boycott du sommet.

Malgré les efforts de paix et de sécurité fournis par Bagdad pour retrouver une certaine normalité et un poids diplomatique dans la région, les retombées du sommet de la Ligue arabe risquent d’être limitées. Entre les vieilles disputes de voisinage, les décennies de traumatisme et de violence, les influences étrangères sur la politique intérieure, les turbulences et conflits internes entre différentes factions et confessions et les influences étrangères, l’Irak n’a toujours pas la main sur son propre destin, et encore moins sur celui de la région. Y ajouter la tournée moyen-orientale extravagante de Donald Trump ne fait que repousser encore l’Irak à la périphérie des prises de décisions, au mieux allié, voire vassal, des grandes et petites puissances de la région, y compris les États-Unis, desquels pourtant l’Irak cherche à s’affranchir.

Notes

[1] Sans compter le tournoi de football de la Coupe du Golfe des Nations qui s’est tenu à Bassora en 2023

To cite this article: « 34ème sommet de la Ligue arabe à Bagdad : un échec annoncé pour l’Irak ? » by Justine Salvestroni, EISMENA, 16/05/2025, [https://eismena.com/news/34eme-sommet-de-la-ligue-arabe-a-bagdad-un-echec-annonce-pour-lirak/?lang=fr].

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