L’opération “Epic Fury” a confronté l’Union Européenne à une crise pour laquelle elle ne dispose d’aucun modèle institutionnel : une guerre de grande ampleur, lancée par son principal partenaire en matière de sécurité, sans consultation préalable, qui a coûté la vie à 168 écolière à Minab, mené des frappes contre des hôpitaux répertoriés par l’OMS et le Croissant Rouge Iranien, détruit six sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO et pris pour cible des infrastructures d’approvisionnement en eau et en électricité qui desservent des millions de civils. Tout cela sans une seule condamnation de l’UE, sans saisine de la CPI, sans ensemble de sanctions, ni de déclaration officielle dénonçant ces actions. Cet article analyse la politique européenne à travers trois cadres théoriques complémentaires. L’inter-gouvernementalisme libérale, l’Europe en tant que puissance normative et l’interdépendance complexe, selon quatre dimensions empiriques : le double standard systématique dans les réponses de l’UE par rapport à l’Ukraine ; la fragmentation des États membres ; les questions relatives à l’OTAN et l’autonomie stratégique ; et la crise de la sécurité énergétique. L’argument central est que le silence de l’UE sur les victimes civiles iraniennes et la destruction des infrastructures ne représente pas simplement un échec politique. Il constitue la blessure la plus préjudiciable à la crédibilité normative européenne, que l’UE s’inflige à elle-même, depuis le Rwanda, et dont les conséquences, pour les prétentions à un leadership international fondé sur des principes, perdureront pendant des décennies après le conflit actuel.
Trois cadres, une crise
La réponse de l’UE à la guerre en Iran de 2026 ne peut être pleinement comprise à travers un seul prisme théorique. L’intergouvernementalisme libéral explique pourquoi l’Union ne peut pas s’exprimer d’une seule voie. Les États membres ont des intérêts nationaux incompatibles que Bruxel ne peut pas outrepasser. La théorie de l’Europe en tant que puissance normative explique pourquoi l’UE ne peut pas approuver la guerre. Cela détruirait la crédibilité normative sur laquelle repose toute sa prétention à l’influence internationale. La théorie de l’interdépendance complexe explique pourquoi elle ne peut pas se désengager. Les dépendances qui se superposent à l’égard des garanties de sécurité américaines, des approvisionnements énergétiques du Golf Persique et des cadres institutionnels rendent structurellement impossible tout positionnement géopolitique clair. Néanmoins, aucun de ces trois cadres n’explique de manière adéquate l’échec le plus conséquent de l’UE. Son silence face à des pertes civiles massives avérées, à des frappes contre des hôpitaux et à la destruction du patrimoine culturel qui, si elles avaient été commises par la Russie ou tout autre adversaire, auraient déclenché toute la machine de la condamnation normative.
Selon la théorie de l’intergouvernementalisme libéral de Andrew Moravcsik, les résultats de l’UE reflètent les négociations entre les États membres défendant des intérêts définis au niveau national, et les institutions européennes ne peuvent pas outrepasser les préférences des États. Cette théorie permet de produire une prédiction claire concernant la crise actuelle : les intérêts nationaux incompatibles des États membres, aboutiront à une réponse institutionnelle fondée sur le plus petit dénominateur commun, qui masquera les divergences sous-jacentes au lieu de les résoudres. Cette prédiction est confirmée par les faits. La formule de Kallas “ce n’est pas notre guerre” n’est pas un choix stratégique, mais une déclaration d’impuissance institutionnelle déguisée en discours de principe. La réunion d’urgence des ministres des Affaires étrangères du 4 mars n’a donné lieu à aucune condamnation des frappes, aucune mention de l’école de Minab, aucune discussion sur les victimes civiles car l’Allemagne refusait de signer une telle déclaration et que l’UE exige le consensus. Le cadre intergouvernemental explique structurellement ce silence. C’est le prix à payer pour la cohésion institutionnelle entre les États aux préférences inconciliables.
Le concept de pouvoir normatif européen de Ian Manners soutient que l’influence particulière de l’UE découle de la promotion de normes telles que l’état de droit, le multilatéralisme, les droits humains, plutôt que de sa puissance militaire ou économique. Ce cadre met en lumière la gravité de la crise de crédibilité que l’UE s’est elle-même infligée. L’Union a fondé toute sa prétention au leadership international sur la cohérence et l’universalité de ses engagements normatifs. Lorsque la Russie a tué des civils à Boutcha, l’UE a réagi dans les 72 heures. Lorsque les frappes américano-israéliennes ont tué plus de 168 écolières à Minab, l’UE reste silencieuse. Le cadre théorique de Manners ne se contente pas de prédire cette incohérence, il l’identifie comme catégoriquement autodestructrice. Une puissance normative qui applique des normes de manière sélective, en fonction de l’identité de l’État qui commet la violation plutôt que de la nature de celle-ci, a cessé d’être une puissance normative. Le Sud Global, le Monde Arabe et la population iranienne l’ont remarqué et le coût en termes de crédibilité se mesura en décennies.
Le modèle d’interdépendance complexe de Keohane et de Nye reflète avec précision les dilemmes énergétiques et sécuritaires auxquels l’UE est confrontée. L’Europe est à la fois dépendante des États du Golf Persique sur le plan énergétique, de l’OTAN sur le plan sécuritaire, et institutionnellement attachée à l’ordre fondé sur des règles que l’opération “Epic Fury” a bafoué. Ces dépendances qui se recoupent rendent structurellement impossible tout positionnement géopolitique clair. Cependant, l’interdépendance ne justifie pas le silence face aux pertes civiles massives. La dépendance énergétique vis-à-vis du Qatar n’explique pas pourquoi elle n’a pas condamné les attaques de Minab. La dépendance sécuritaire à l’égard de Washington n’explique pas pourquoi elle n’a pas demandé à la CPI de mener des enquêtes préliminaires sur les frappes contre les hôpitaux. Ces silences sont des choix, et non des nécessités structurelles, et ce sont des choix dont les coûts à long terme pour la crédibilité européenne dépassent tout bénéfice à court terme résultant de la volonté d’éviter des frictions avec Washington.
Les deux poids, deux mesures : une comparaison systématique
La dimension la plus lourde de conséquences, tant sur le plan analytique que moral, de la politique de l’UE dans la crise actuelle réside dans la divergence systématique entre sa réaction face à des actes comparables commis par des adversaires – principalement la Russie – et sa réaction face aux mêmes actes commis par des alliés dans le conflit actuel. Cette divergence n’est pas une question de degré mais de différence catégorique.
Tableau 1: Réaction à des actes comparables, Russie/Ukraine vs. US-Israël/Iran
| Incidents | Réponse de l’UE : Russie/Ukraine | Réponse de l’UE : US-Israël/Iran 2026 |
|---|---|---|
| Des écoliers tués | Le massacre de Boutcha (Russie, Avril 2022): L’UE a imposé des sanctions de grande envergure dans les 72 heures. Saisine de la CPI. Gel des avoirs de plus de 1000 responsables. Von der Leyen a visité Kiev en personne. Qualifié de crime de guerre dans 14 conclusions ultérieures du Conseil de l’Union européenne. | 168 écolières tuées à Minab dans une attaque aérienne américano-israélienne, 3 Mars, 2026:Pas de sanctions UE. Pas de saisine de la CPI. Pas de session d’urgence. Trois jours après Minab, Kallas a désigné l’Iran comme le principal responsable de l’escalade.Aucun représentant de l’UE n’a rendu visite aux familles touchées. |
| Frappes sur des hôpitaux | Frappes russes contres des hôpitaux ukrainien (2022-24) : Condamné par l’UE comme crime de guerre à chaque session du Conseil de sécurité de l’ONU. Mise en place d’un registre des dommages. Financement de l’intervention d’urgence de l’OMS.Utilisé comme élément de preuve principal dans le cadre de l’argumentation relative à la compétence de la CPI. | Frappes contre des hôpitaux iraniens recensées par l’OMS et le Croissant-rouge Iranien à Téhéran, Ispahan, Ahvaz et Khorramabad (février-mars 2026) :Pas de condamnation de l’UE.Pas de registre des dommages. Pas de financement de l’OMS. Pas évoqué à la réunion d’urgence des Ministres des Affaires Étrangères le 4 Mars. |
| Les infrastructures civiles | Des frappes russes sur des réseaux électriques ukrainiens (hiver 2022-23): L’UE a activé son mécanisme d’urgence en matière de solidarité énergétique. A qualifié ces frappes de crimes de guerre. Financement des missions de surveillance de l’AIEA. Dirige la coordination internationale de l’approvisionnement en groupes électrogènes de secours. | Des frappes américano-israélienne sur les infrastructures iraniennes d’approvisionnement en eau, en électricité et en carburant destinées à la population civile (Mars 2026): Pas de qualification de crime de guerre par l’UE. Aucune demande de surveillance de l’AIEA. Macron n’a appelé à un moratoire qu’après que l’Iran eut riposté contre les installations énergétiques du golfe Persique, et non après que les infrastructures civiles iraniennes eurent été frappées en premier. |
| La violation du droit international | Invasion de l’Ukraine par la Russie : L’UE a constaté une violation de la Charte des Nations unies. Exclusion de la Russie du Conseil de l’Europe. Renvoyé devant la CIJ. Suspendre l’accès au système SWIFT pour les principales banques russes. A imposé 14 séries de sanctions, dont un embargo pétrolier. A gelé 300 milliards d’euros d’actifs souverains. | Opération “Epic Fury” (sans autorisation du Conseil de Sécurité de l’ONU et lancée alors que les négociations diplomatiques étaient en cours): Les services juridiques de l’UE ont confirmé en interne une violation du droit international. Déclaration publique de l’UE : inquiétudes exprimées concernant l’Iran. Aucune sanction. Pas de saisine de la CIJ. Aucune mesure SWIFT contre les États-Unis ou Israël. |
| L’héritage culturel | La Russie détruit des sites culturels ukrainiens (2022-24) : L’UE a mis en place, en l’espace de quelques semaines, un registre des dégâts coordonné par l’UNESCO. Financement de mesures de conservation d’urgence. Évoqués au Conseil de sécurité comme pouvant constituer des crimes de guerre. Cité dans les motifs justifiant les sanctions de l’UE. | Six sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO ont été endommagés, notamment le palais du Golestan, les fresques de Chehel Sotoun et la citadelle de Falak-ol-Aflak (où figurait l’emblème du Bouclier bleu lors de l’attaque) : Aucune déclaration de l’UE.Aucune réunion d’urgence de l’UNESCO n’a été convoquée.Pas de registre des dommages. |
Le massacre de Minab mérite une attention analytique particulière, car il s’agit de l’incident le plus lisible sur le plan moral de ce conflit et celui dont le silence remet le plus directement en cause la crédibilité normative de l’UE. Le 3 Mars 2026, une frappe aérienne américano-israélienne, a tué 168 étudiants, dans la ville de Minab dans le sud de l’Iran. L’incident a été documenté par des journalistes indépendants, vérifié par le Croissant Rouge, et relayé par de nombreux médias internationaux, du New York Times à Al Jazeera. Dans les 48 heures qui ont suivi le massacre de Boutcha en avril 2022, les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont publié une déclaration commune, le Conseil de l’Europe a convoqué une session d’urgence, Von Der Leyen s’est rendue à Kiev et l’UE a commencé à élaborer ce qui allait devenir son cinquième paquets de sanctions contre la Russie. Au cours des quarante-huit heures qui ont suivi le massacre de Minab, aucune institution européenne n’a publié de déclaration mentionnant l’incident. Le Haut Représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Kallas, a qualifié l’Iran de “principal responsable de l’escalade” trois jours après que 168 enfants ont été tués par des alliés dans des frappes aériennes. Cela représente un échec moral et politique d’une ampleur historique.
Les frappes contre les hôpitaux méritent d’être documentées avec tout autant de rigueur. Les équipes de terrain de l’OMS et le Croissant Rouge iranien ont confirmé des dégâts subis par des établissements médicaux à Téhéran, Ispahan, Ahvaz et Khorramabad au cours des deux premières semaines du conflit. En vertu du droit international humanitaire, et plus précisément de l’article 18 de la quatrième Convention de Genève et la règle 28 de l’étude du CICR sur le droit international humanitaire coutumier, les attaques contre des établissements médicaux sont interdites, sauf si ceux-ci sont utilisées à des fins militaires incompatibles avec leur fonction humanitaire. Les États-Unis et Israël n’ont pas affirmé que les hôpitaux frappés étaient utilisés à des fins militaires. Les services juridiques de l’UE ont confirmé en interne que les frappes semblaient violer le droit humanitaire coutumier. Aucune déclaration publique n’a été publiée. En revanche, l’UE a soulevé la question des frappes russes sur des hôpitaux ukrainiens lors de chaque session du Conseil de Sécurité de l’ONU depuis février 2022, les a incluses dans son cadre de documentation sur les crimes de guerre et les a utilisées comme preuves principales dans son argumentation relative à la compétence de la CPI. La norme juridique est identique. La réponse est catégoriquement différente.
Le silence sur le patrimoine culturel est peut-être la plus grande ironie historique parmi les omissions de l’UE, étant donné que la protection du patrimoine culturel est explicitement inscrite dans le droit communautaire à l’article 167 du TFUE. Six sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO ont subi des dommages avérés. La citadelle de Falak-ol-Aflak a été touchée, alors même qu’elle arborait l’emblème du Bouclier Bleu que la Convention de la Haye de 1954 désigne comme l’équivalent de la Croix Rouge pour les biens culturels. En Ukraine, l’UE a mis en place, dans les semaines suivant l’invasion russe, une base de données vérifiée sur les dommages causés au patrimoine culturel, s’est coordonnée avec l’UNESCO pour la conservation d’urgence et a soulevé la question au Conseil de Sécurité en tant que crime de guerre potentiel. En Iran, aucune institution européenne n’a publié, au 29ème jour du conflit, de déclaration sur les dommages causés au patrimoine culturel.
Les explications avancées pour justifier cette asymétrie, à savoir que le programme nucléaire iranien constitue une menace existentielle, que la République Islamique d’Iran a violé les droits de l’homme et que l’Iran a attaqué des installations militaires européens , ne résistent pas à un examen analytique rigoureux. Aucune de ces considérations n’était absente dans le contexte ukrainien, où l’arsenal nucléaire de la Russie, la répression interne et les attaques contre des infrastructures adjacentes à l’OTAN n’ont pas empêché l’UE d’appliquer son cadre normatif de manière cohérente. L’application sélective des normes en fonction de l’identité de l’État qui commet la violation, plutôt que de la nature de la violation, est la définition même du deux poids deux mesures, et l’UE l’a appliquée avec une rigueur telle dans la crise iranienne qu’elle ne laisse aucune ambiguïté analytique.
La fragmentation des États membres : le paysage intergouvernemental
Tableau 2: La position et le silence des États Membres
| Pays | Condamnation des frappes ? | Coalition pour le détroit d’Ormuz ? | Position clé et silence |
|---|---|---|---|
| Allemagne | Non : Merz rencontre Trump à la Maison Blanche. | Explicitement rejetée. | L’OTAN est une alliance défensive et non interventionniste.Silence complet de Merz sur Minab, les frappes sur les hôpitaux et le patrimoine culturel.Questionne la valeur ajoutée des frégates européennes. |
| France | Critique sur le manque de base légale. A présenté l’Iran comme le principal responsable. | Proposition de coalition partielle pour le détroit d’Ormuz selon les conditions européennes. | 10 navires de guerre, le Charles de Gaulle, le Rafale. Appel à un moratoire sur les frappes contre les infrastructures UNIQUEMENT APRÈS que l’Iran ait riposté dans le golf Persique, et non après les attaques contre les hôpitaux iraniens et Minab. L’accusation de deux poids deux mesures portée par Araghchi est restée sans réponse. |
| Espagne | Oui: non à la guerre sans ambiguïté. | Rejeté. Frégate équipée uniquement d’un porte-avions français. | Le seul dirigeant européen à avoir évoqué le cas des écolières de Minab et les victimes civiles dans son argumentaire politique. Expulse les aéronefs américain de Rota/Morón. On ne peut pas condamner un régime tout en fermant les yeux sur la mort de civils, Sánchez. |
| Italie | À exprimer des inquiétudes et a proposé de jouer que Rome joue le rôle de médiateur. | Explicitement rejetée. | L’Italie ne participe pas aux missions navales, selon Tajani. Silence sur les victimes civiles.30% du GNL provient du Qatar : le calendrier de réparation sur cinq ans de Ras Laffan a été qualifié de crise structurelle. |
| Institutions européennes | Non : Kallas a déclaré que ce n’était pas notre guerre. | L’opération Aspides est seulement présentée comme le moyen le plus rapide. | Von der Leyen a annoncé une nouvelle stratégie de sécurité européenne. Pas de mention dans les déclarations des représentants de l’UE de Minab, des hôpitaux ou de la destruction du patrimoine culturel. |
L’Espagne est le seul État membre de l’UE à avoir explicitement lié la critique des deux poids deux mesures à son positionnement politique. Le gouvernement de Sánchez a invoqué le massacre à Minab, les frappes contre les hôpitaux et la destruction du patrimoine culturel comme des arguments de fond contre la complicité européenne dans la guerre, reliant ainsi la critique normative à la finalité politique, d’une manière qu’aucun autre gouvernement européen n’a tentée. Cela démontre que les deux poids deux mesures ne sont pas invisibles pour les responsables politiques européens : il est bien perçu et il est instrumentalisé par des gouvernements dont la configuration politique fait de la cohérence normative un atout électoral. Le fait que l’Espagne soit seule à avancer cet argument, tandis que l’Allemagne, la France, l’Italie et les institutions de l’UE ont choisis de ne pas le soulever, reflète la réalité intergouvernementale selon laquelle les engagements normatifs sont appliqués lorsqu’ils sont utiles et mis de côté lorsqu’ils coûtent cher.
La position française mérite une attention particulière. L’appel lancé par Macron le 19 Mars en faveur d’un moratoire sur les frappes visant les infrastructures énergétiques et hydrauliques, émis après que l’Iran eut riposté contre les installations énergétique dans le Golf Persique, et non après que des infrastructures civiles iraniennes eurent été frappées en premier, correspond précisément au comportement dénoncé par Araghchi dans ces accusations publiques. La France dispose de dix navires de guerre dans la région, a confirmé avoir abattu des moyens militaires iraniens et à enregistré sa première victime au combat. Tout en présentant sa mission comme strictement défensive et en appelant au respect du droit international. Le fossé entre ce discours et l’absence de toute condamnation française du massacre de Minab, des frappes sur les hôpitaux ou la destruction du patrimoine culturel incarne précisément la forme que prend le double standard français : il ne s’agit pas exactement de silence, mais d’une invocation sélective des normes humanitaires qui s’active lorsque les intérêts des alliés sont menacés et se désactive lorsque le comportement de ces derniers est remis en cause.
L’OTAN, l’autonomie stratégique et l’énergie : des contraintes structurelles
La question de l’OTAN a suscité la réaction européenne la plus lourde de conséquences sur le plan institutionnel depuis le début de la crise. La demande de Trump faite aux alliés européen de rejoindre la coalition visant à rouvrir le détroit d’Ormuz, accompagné de la menace qu’un refus serait “très mauvais pour le futur de l’OTAN”, a suscité un refus quasi-unanime de la part des Européens, qui ont invoqué une distinction de principe entre les obligations de défense territoriale de l’alliance et la participation à des opérations offensives lancées sans consultation des alliés. La formulation de Merz “l’OTAN est une alliance défensive, pas une alliance interventionniste” rend compte de cette distinction fondamentale avec une clarté inhabituelle, alors même que son gouvernement a, par ailleurs, fait preuve d’une conciliation maximale envers Washington. Le refus européen de rejoindre la coalition d’Ormuz constitue l’affirmation la plus significative de l’indépendance de jugement européen au sein de l’OTAN depuis le retrait français du commandement militaire intégré en 1966.
La question de la sécurité énergétique met en évidence la contrainte structurelle la plus profonde qui pèse sur la politique européenne. L’annonce faite par le Qatar selon laquelle la remise en état des installations gazières de Ras Laffan prendra jusqu’à cinq ans constitue, pour l’Europe, l’annonce la plus lourde de conséquences de cette crise sur le plan énergétique : elle transforme un choc temporaire de l’offre en un déficit structurel qui nécessite de repenser entièrement la stratégie de diversification mise en place après la crise russe.
Tableau 3 : L’Exposition Énergétique Européenne au Détroit d’Ormuz
| Pays | Part de marché du GNL au Qatar | Exposition au pétrole du Golf Persique | Impact de la crise |
|---|---|---|---|
| Italie | 30% | Élevée | Le Qatar a annoncé qu’il faudrait jusqu’à cinq ans pour remettre en état Ras Laffan. L’Italie est confrontée à une pénurie structurelle de GNL, et non à un choc temporaire. Une session d’urgence sur l’énergie est prévue le 10 mars. |
| France | ~30% | Moyenne | Total Energies, un investisseur majeur au Qatar. Le Brent, entre 112 et 119 dollars, fait grimper les coûts des raffineries. La diversification post-russe est perturbée au niveau de son principal pôle alternatif. |
| Allemagne | ~15% | Moyenne | Moins exposé grâce à l’accès au gazoduc norvégien. Toutefois, un prix du gaz industriel supérieur à 50 euros/MWh menace la compétitivité du secteur manufacturier. |
| Moyenne européenne | ~20% | Moyenne-Élevée | La diversification post-Russie reposait sur le GNL qatari comme principale alternative. Le calendrier de travaux de réparation de Ras Laffan, prévu sur cinq ans, implique que l’ensemble du plan de diversification doive être entièrement repensé. |
Le discours sur le nucléaire prononcé le 2 Mars, par Macron à l’Ile Longue, représente l’expression la plus ambitieuse du projet d’autonomie stratégique depuis Charles de Gaulle. Annonçant des projet visant à renforcer l’arsenal nucléaire français et l’extension de son parapluie de dissuasion à huit alliés européens avec la participation de l’Allemagne, vient briser ce que le Financial Times qualifie de “un tabou majeur”, ce discours s’appuie sur la crise en tant qu’elle a produit les conditions politiques nécessaire pour faire avancer un projet structurel. Les membres européens de l’OTAN ont augmenté leurs dépenses de défense de 20% en 2025. Une nouvelle architecture institutionnelle est en train de voir le jour, sous la forme d’une “coalition des volontaires” qui contourne les exigences de consensus tant de l’OTAN que de l’UE. Ce sont de véritables avancées en matière de capacité stratégique européenne. Cependant, elles ne comblent pas le déficit de crédibilité normative mis en évidence par l’analyse des doubles standards. Une Europe dotée de plus de missiles mais dépourvue de principes plus cohérents n’est pas la puissance normative décrite par le cadre théorique de Manner, ni celle dont l’influence diplomatique européenne a besoin.
Conclusion : Le coût en terme de crédibilité d’une conscience sélective
L’Union européenne a démontré que ses engagements normatifs sont conditionnés davantage par l’identité de l’État qui commet une violation plutôt que par la nature de la violation. Telle est la principale conclusion analytique de cet article. Une Union qui invoque le droit international humanitaire lorsque la Russie tue des civils à Boutcha et qui reste silencieuse lorsque la même loi est bafouée à Minab n’a pas seulement échoué à un test politique. Elle a apporté une réponse – à un public mondial déjà sceptique face au double standard occidental – à la question de savoir si le pouvoir normatif européen est un véritable principe ou un instrument géopolitique. Les 168 écolières de Minab, les patients des hôpitaux de Ispahan et Ahvaz, les visiteurs du palais Chehel Sotoun qui découvrirons que ses fresques Safavide sont fissurées et que son bassin à miroir est brisé : aucun d’entre eux n’a reçu de déclaration de Bruxelles. Les victimes du massacre à Boutcha ont fait l’objet de sanctions/déclaration dans les 72 heures.
Ces trois cadres théoriques convergent vers une conclusion qui donne à réfléchir. L’intergouvernementalisme libéral explique pourquoi l’UE ne peut pas émettre une condamnation unanime : les intérêts allemands s’y opposent, et un consensus est nécessaire. La théorie du pouvoir normatif européen considère cela comme catégoriquement contre-productif : une puissance normative qui applique les normes de manière sélective cesse d’en être une. La théorie de l’interdépendance complexe explique pourquoi un désengagement est impossible : les dépendances énergétiques, sécuritaires et institutionnelles lient l’Europe à ce conflit, quelles que soient ses préférences. Ce qu’aucun des modèles n’avaient prévu, c’est à quel point l’ensemble de l’architecture normative de l’Europe, mis en place après la guerre froide, allait se révéler structurellement dépendante du respect, par les États-Unis, des règles qu’elle avait été conçue pour promouvoir.
La voie vers le rétablissement de la crédibilité normative européenne passe par des choix que l’UE a jusqu’à présent refusé de faire : une déclaration officielle reconnaissant les massacres de Minab et les frappes sur les hôpitaux ; une demande d’examen préliminaire de la CPI concernant la destruction du patrimoine culturel ; une reconnaissance publique du faite que les mêmes normes du droit international humanitaire s’appliquent aussi bien aux alliés qu’aux adversaires. Il ne s’agit pas là d’exigences utopiques. Ce sont les conditions minimales pour que la revendication d’un pouvoir normatif conserve un quelconque sens. La question est de savoir si les gouvernements européens auront le courage politique de prendre ces décisions – face à la double pression exercée par la gestion de l’alliance Américaine et les contraintes politiques internes – est celle dont dépend en fin de compte la crédibilité à long terme de l’UE en tant qu’acteur international attaché à des principes. Au vu du cessez-le-feu actuel et après 40 jours de guerre, la réponse est d’une clarté inquiétante : non, ils n’ont pas le courage de le faire.



