La Décomposition du Moyen-Orient : trois ruptures qui ont fait basculer l’Histoire

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Adel Bakawan

Adel Bakawan

Le chaos est-il une caractéristique intrinsèque du Moyen-Orient ? Question persistante à travers toutes les époques dans cette région tant convoitée, déchirée par des intérêts divergents, en proie à des conflits violents qui atteignent actuellement un tournant critique. Dans son essai La décomposition du Moyen-Orient Adel Bakawan, sociologue, directeur de l’European Institute for Studies on the Middle East and North Africa (Eismena), chercheur associé au programme Turquie/Moyen-Orient de l’Institut français des relations internationales (Ifri), offre sa perspective pour mieux comprendre le chaos actuel, en s’immergeant dans le destin tragique des sociétés du Moyen-Orient. Connaisseur averti de cet « Orient compliqué », il associe l’Histoire à la réflexion sur les transformations profondes qui traversent la région, ce qui lui permet d’identifier les tendances, les erreurs et les opportunités et d’éclairer en conclusion les différents scénarios possibles pour les pays de la région.

II propose une grille de lecture de trois moments historiques qui ont marqué la région au cours de ce premier quart du siècle :

  • Le 11 septembre 2001 et ses conséquences,
  • Le Printemps arabe en 2011 – ses espoirs et ses désillusions,
  • Et les attaques tragiques du Hamas le 7 octobre 2023 suivies d’une guerre dramatique à Gaza qui a profondément redéfini les rapports de force entre les acteurs.

« Trois ruptures qui ont fait basculer l’Histoire ».

Les attaques du World Trade Center le 11 septembre 2001 constituent le premier point de bascule. Cette journée inaugure un cycle d’instabilités, une ère de lutte contre le terrorisme globalisé accompagnée d’interventions militaires controversées, notamment enAfghanistan et en lrak. Adel Bakawan clarifie à ce propos l’affrontement entre idéalistes et réalistes au sein de la politique américaine, une confrontation qui constitue l’un des enjeux fondamentaux de la période (1990-2003). Elle aboutit à l’acheminement vers « un nouvel ordre des néoconservateurs » visant notamment la restructuration du Moyen-Orient à travers la création du « Grand Moyen-Orient ». Mais, après le 9 avril 2003, date de la chute de Bagdad, il est question plutôt de « l’effondrement de l’utopie américaine ». C’est un échec aux multiples raisons : des erreurs stratégiques américaines, des dynamiques régionales complexes, l’imbroglio des résistances internes, les déceptions des alliés irakiens des États-Unis qu’ils soient chiites, sunnites ou kurdes, face aux revirements de Washington. Un contexte menaçant qui contribuera à la prolifération des milices armées, à la montée en puissance du terrorisme djihadiste devenu internationaliste. L’auteur souligne et clarifie l’époque de la cogestion de l’Irak par les Américains et les Iraniens, symbolisée par le rôle clé du général Qassem Soleimani[1], une cogestion apparemment incompréhensible que l’auteur explique bien « chaque tentative de remise en cause de cette cogestion par l’un des deux pays plonge l’ensemble de l’Irak dans l’impasse ; voire dans la guerre civile. Ils bâtissent ensemble le nouvel Irak, avec toutes ses fragilités,et s’efforcent de le gérer ensemble, car après eux le déluge est certain, ce serait l’effondrement du pays ».

Ce déluge tant redouté n’a pas tardé à surgir : face à l’évolution critique de la situation dans le pays et l’impossibilité d’effectuer le processus de démilitarisation, l’Irak devient le territoire par excellence de la montée en puissance de l’ordre milicien[2]. L’auteur détaille, de manière didactique et pointue, la naissance de l’État-milice, permettant ainsi de prendre conscience de la portée des défis auxquels devraient faire face les États de la région. En effet, ce phénomène a fini par dépasser largement le simple cadre irakien, il s’inscrit désormais dans un processus plus large de transformation de la gouvernance au Moyen-Orient.

« L’occupation américaine de l’Irak, initialement présentée comme un projet de « nation-building » visant à démocratiser le Grand Moyen-Orient, s’est rapidement transformée en un processus de « militia-building », posant les bases d’une « milicisation » qui a plongé la région dans un cycle durable de violences et d’instabilité », avertit Adel Bakawan, décryptant au menu la portée de l’ordre milicien : il se situe au-delà de la simple structure militaire parallèle à l’État, il constitue notamment un programme de resocialisation totale visant à imposer un mode de vie entièrement élaboré par l’idéologie militante. « Là où les États affaiblis peinent à assurer leur souveraineté, les milices imposent un nouvel ordre, tissant des liens avec les pouvoirs en place tout en s’autonomisant. Cette montée en puissance ne se limite pas aux structures militaires ; elle s’accompagne d’une mainmise croissante sur les institutions, l’économie et la société, façonnant ainsi un État parallèle, voire un contre-État », insiste l’auteur.

À travers un contrôle omniprésent, les milices façonnent « un homme nouveau » discipliné entièrement acquis à la cause. Ce phénomène étend ses ramifications dans toute la région. Dans ce cadre-là, l’auteur porte son regard sur la dynamique de réciprocité entre le Hamas et le paysage milicien au Moyen-Orient. II analyse le lien entre le Hamas qui agit dans un espace palestinien sans État et qui fait partie de l’organisation internationale des Frères musulmans sunnites et le champ milicien disposant d’un État (Irak, Liban, Syrie) organisé et coordonné par la République islamique d’Iran chiite formant « l’axe de la résistance », « À travers ces liens, le Hamas transforme ces milices en une ressource cruciale mobilisable à tout moment dans son conflit avec Israël, en retour les acteurs miliciens exploitent leurs liens avec le Hamas perçu comme l’incarnation de la résistance contre Israël pour renforcer leur propre légitimité et leur image publique », révèle Adel Bakawan.

Le second point de bascule décrypté porte sur le mouvement du « printemps arabe ». Les soulèvements populaires, exprimant un profond désir de liberté et de justice, ont renversé des dictatures enracinées et corrompues. Cette révolution, amorcée en Tunisie, se propagera à l’ensemble de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. L’auteur examine, cas par cas, les raisons de ces révoltes qui ont abouti finalement à un désenchantement profond, où les aspirations démocratiques ont souvent été supplantées par un retour à l’autoritarisme, des situations de guerre civile et à une violence généralisée.

En effet, la crainte de voir la question palestinienne instrumentalisée par deux ennemis historiques : l’Iran et les Frères musulmans, a poussé certains États arabes à renforcer leur rapprochement avec Israël pour préserver leur stabilité. Les accords d’Abraham en sont une conséquence logique[4]. Le nationalisme palestinien tente alors de prendre en main son propre destin en se détachant des stratégies étatiques des pays arabes. Un repositionnement qui reflète un changement stratégique significatif. « Ces évolutions illustrent la complexité du conflit israélo-palestinien et les défis persistants à la « paix improbable »[5] dans la région. » écrit Adel Bakawan. Toutefois les massacres du 7 octobre 2023 et leurs conséquences ont aussi constitué un tournant décisif entre les États arabes en général et l’Arabie saoudite en particulier. « Pas de relations diplomatiques avec Israël avant la création d’un État palestinien » a déclaré le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane le 18 septembre 2024.

Quels équilibres après le 7 octobre et la guerre de Gaza ? « L’axe de la résistance » est anéanti, la position stratégique de la République islamique d’Iran est affaiblie, le pays devrait faire face aux défis internes et externes, forcé de s’adapter à une nouvelle réalité géopolitique. La Turquie et l’Arabie saoudite sortent renforcées, cette dernière devenant « l’architecte d’un nouveau Moyen-Orient ». « Israël a réussi à contrecarrer, du moins temporairement, le projet de la République islamique d’Iran visant à instaurer un ordre milicien au Moyen-Orient. De la Syrie à l’Irak, de la Palestine au Liban, l’influence iranienne est en net recul. Plus que jamais, Israël impose ses conditions non seulement aux acteurs régionaux, mais également à la communauté internationale.

Quels équilibres après le 7 octobre et la guerre de Gaza ? « L’axe de la résistance » est anéanti, la position stratégique de la République islamique d’Iran est affaiblie, le pays devrait faire face aux défis internes et externes, forcé de s’adapter à une nouvelle réalité géopolitique. La Turquie et l’Arabie saoudite sortent renforcées, cette dernière devenant « l’architecte d’un nouveau Moyen-Orient ». « Israël a réussi à contrecarrer, du moins temporairement, le projet de la République islamique d’Iran visant à instaurer un ordre milicien au Moyen-Orient. De la Syrie à l’Irak, de la Palestine au Liban, l’influence iranienne est en net recul. Plus que jamais, Israël impose ses conditions non seulement aux acteurs régionaux, mais également à la communauté internationale.
Vainqueur de cette conflictualité, Israël n’a jamais été aussi puissant depuis sa fondation. Le pays prétend désormais disposer des moyens pour redessiner le destin d’un Moyen-Orient sous son influence. » soutient Adel Bakawan. L’auteur met en lumière par la suite les positions divergentes des États arabes, tiraillés entre leurs intérêts nationaux, les pressions populaires et leurs alliances stratégiques. La Turquie, qui est à la fois membre de l’Otan et une puissance régionale aux ambitions clairement affichées, s’efforce de redéfinir son rôle dans un Moyen-Orient en pleine transformation, tout en consolidant sa position, notamment depuis la chute du régime d’Assad à Damas et l’arrivée au pouvoir de ses alliés Hayat Tahrir al-Cham et d’un président islamo-conservateur. La Turquie dépasse ses frontières actuelles, occupe déjà des zones en Syrie et en Irak. Profitant du vide laissé par la Russie et l’Iran en Syrie, Ankara vise à étendre son influence dans la région.

Cette situation complexe soulève également la question de l’avenir de l’islam politique et du terrorisme, avec les Frères musulmans et Daech toujours actifs dans la région. Elle invite à une réflexion approfondie sur leur place et leur influence dans la redéfinition du Moyen-Orient, dans un contexte mondial de plus en plus incertain. L’auteur exhorte à « l’arrêt de l’instrumentalisation des groupes terroristes par des États, que ce soit dans leurs rivalités internationales ou au sein de leurs propres sociétés ». Cependant, ajoute-t-il, « l’observation des comportements des États face à Daech, particulièrement au Moyen-Orient, laisse peu de place à l’optimisme. Bien qu’une marge de manœuvre subsiste, le rêve d’un avenir sans Daech reste encore lointain ».

Dans un contexte régional de plus en plus instable, les grandes puissances, notamment les États-Unis et ta France, se retrouvent dans une situation délicate, jonglant entre la nécessité d’une intervention militaire et les pressions internationales croissantes en faveur d’un cessez-le-feu, soulignant ainsi leur rôle dans la gestion de la crise, un aspect central de cette dynamique. Face à un Iran affaibli, à une Turquie et une Arabie saoudite renforcées et au retour d’un Donald Trump jouant le rôle de négociateur, Adel Bakawan clôture son essai par des scénarios d’avenir pour cinq espaces : les scénarios probables de l’espace israélien, l’espace perse en pleine mutation, les scénarios d’un tournant stratégique pour la Turquie, le scénario pour l’espace arabe entre normalisation, autoritarisme et décomposition, l’espace kurde entre espoirs d’État et menaces régionales, enfin l’Union européenne face aux recompositions du Moyen-Orient avec ses opportunités et ses limites, concluant : « Sans cohérence stratégique et unité d’action, l’UE risque de continuer à être perçue comme un acteur secondaire. Pourtant, dans une région où les conflits menacent directement ses intérêts en matière de sécurité, de migration et d’approvisionnement énergétique, l’Europe a tout à gagner à assumer un rôle proactif. Cela passe par la définition d’une vision à long terme et par un engagement soutenu, combinant diplomatie, développement et défense ».

Cet essai riche en contenu a le mérite de dénouer les nombreux enjeux de la région de manière objective et pédagogique. Grâce à son raisonnement rigoureux, à sa lucidité de chercheur, Adel Bakawan a réussi à éclaircir des situations complexes et inextricables, ainsi que les dynamiques géopolitiques en constante évolution, les stratégies ambiguës entre grandes puissances et acteurs régionaux, et les interactions alambiquées entre États, miliciens et entre miliciens eux mêmes. Son travail contribue à une compréhension approfondie des multiples transformations qui se déroulent au Moyen-Orient.

Cet essai riche en contenu a le mérite de dénouer les nombreux enjeux de la région de manière objective et pédagogique. Grâce à son raisonnement rigoureux, à sa lucidité de chercheur, Adel Bakawan a réussi à éclaircir des situations complexes et inextricables, ainsi que les dynamiques géopolitiques en constante évolution, les stratégies ambiguës entre grandes puissances et acteurs régionaux, et les interactions alambiquées entre États, miliciens et entre miliciens eux mêmes. Son travail contribue à une compréhension approfondie des multiples transformations qui se déroulent au Moyen-Orient.

Revue politique et parlementaire : Edition : Juillet – septembre 2025 Journaliste : Katia Salamé Hardy – P.212,212-216

To cite this article: « La Décomposition du Moyen-Orient : trois ruptures qui ont fait basculer l’Histoire
 » by Adel Bakawan, EISMENA, 14/04/2026, [https://eismena.com/news/la-decomposition-du-moyen-orient-trois-ruptures-qui-ont-fait-basculer-lhistoire/?lang=fr].

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