Au-delà du cas İmamoğlu : une reconfiguration du pouvoir municipal en Turquie

Mustafa Bozbey/X

Auteur

Lucie Laroche

Lucie Laroche

Le 4 avril 2026, Mustafa Bozbey, maire de Bursa élu en 2024 avec 47 % des voix, est arrêté et placé en détention dans le cadre d’une enquête pour “direction d’une organisation criminelle”. Quelques jours plus tard, le 9 avril, le conseil municipal de cette quatrième ville de Turquie élisait Şahin Biba, un candidat soutenu par l’AKP, comme maire intérimaire pour assurer son remplacement. La séance avait un caractère particulier : le CHP, principal parti d’opposition auquel appartenait Mustafa Bozbey, avait refusé de présenter un candidat.

Si l’attention s’est longtemps portée sur l’arrestation d’Ekrem İmamoğlu, d’autres évolutions continuent pourtant de se jouer dans les municipalités. Bursa n’est pas un cas isolé. Dans la même semaine, 59 personnes liées à des municipalités du CHP étaient placées simultanément en garde à vue dans quatre villes : Üsküdar (Istanbul), Yenişehir (Mersin), Bolu et Bornova (Izmir). Onze d’entre elles ont été incarcérées. En une semaine d’avril 2026, ce sont ainsi plusieurs communes turques importantes qui ont changé de direction sans qu’aucune élection ait eu lieu. Pour le syndicat des travailleurs municipaux Tüm Bel Sen, le bilan global depuis mars 2024 donne le vertige : 85 municipalités ont changé de mains par le biais de nominations d’administrateurs, de révocations, d’arrestations et de basculements de conseils municipaux.

İmamoğlu, l’arbre qui cache la forêt

Le 19 mars 2025 au petit matin, une centaine de policiers encerclent le domicile d’Ekrem İmamoğlu, réélu maire d’Istanbul en mars 2024 avec plus de 51 % des suffrages. Environ 106 autres personnes sont interpellées simultanément dans le cadre d’une même opération du parquet d’Istanbul. Les chefs d’inculpation sont multiples : direction d’une organisation criminelle, corruption, détournement de marchés publics, ainsi qu’une aide présumée à l’organisation terroriste PKK. Dans le cadre de cette même enquête, Mehmet Murat Çalık, maire de Beylikdüzü, et Resul Emrah Şahan, maire de Şişli, sont également visés.

Ce qui est frappant, c’est qu’au-delà de son retentissement médiatique, l’arrestation d’İmamoğlu ne constitue pas un cas isolé, mais l’aboutissement d’une séquence engagée plusieurs mois plus tôt. Par exemple, rappelons que dès le 30 octobre 2024, Ahmet Özer, maire CHP d’Esenyurt (Istanbul) élu avec 49 % des voix, avait été arrêté pour “appartenance à l’organisation terroriste PKK”. Le lendemain, le ministère de l’Intérieur nommait comme kayyum[1] Can Aksoy, vice-gouverneur d’Istanbul. Le 17 janvier 2025, Rıza Akpolat, maire de Beşiktaş, était à son tour incarcéré pour “appartenance à un réseau criminel, truquage d’appels d’offres et enrichissement illicite”. Le 3 mars 2025, Alaattin Köseler, maire de Beykoz, était placé en détention provisoire pour “truquage d’appels d’offres et adhésion à une organisation criminelle”. Sa remplaçante intérimaire, la conseillère CHP Özlem Vural Gürzel, démissionnera du parti en septembre 2025 et rejoindra l’AKP, entraînant un basculement politique de la mairie sans qu’aucune élection ait eu lieu.

La dynamique dépasse largement Istanbul. Le 5 juillet 2025, trois maires de grandes villes sont arrêtés dans le cadre de la même enquête qui avait conduit à l’incarcération d’İmamoğlu. Zeydan Karalar (Adana, 1,5 million d’habitants) et Muhittin Böcek (Antalya, 2,7 millions d’habitants) sont incarcérés dans les jours suivants et aussitôt révoqués, remplacés par des conseillers CHP élus en urgence par leur conseil municipal respectif. Le troisième maire arrêté, Abdurrahman Tutdere à Adıyaman, est quant à lui relâché sous contrôle judiciaire et peut reprendre ses fonctions.

Dans la même semaine, l’ancien maire d’Izmir Tunç Soyer est incarcéré pour des irrégularités présumées dans les marchés publics de la filiale municipale İZBETON[2]. Deux mois plus tôt, le 31 mai, cinq autres maires de districts d’Istanbul avaient déjà été arrêtés et révoqués en une seule journée dans le cadre de cette même enquête : Hasan Akgün (Büyükçekmece), Hakan Bahçetepe (Gaziosmanpaşa), Utku Caner Çaykara (Avcılar), Kadir Aydar (Ceyhan) et Oya Tekin (Seyhan).

Ces exemples ne sont pourtant qu’un aperçu car, le bilan global, tel que le recense le portail turc T24, est saisissant : depuis mars 2024 et jusqu’au printemps 2026, vingt maires CHP ont été incarcérés, dix-neuf révoqués par le ministère de l’Intérieur, et trois municipalités ont reçu un administrateur d’État nommé directement. Néanmoins, si 85 municipalités ont changé de mains en l’espace de deux ans, cela s’explique aussi par des changements de parti en cours de mandat : plusieurs maires, élus sous l’étiquette CHP, ont rejoint l’AKP sans repasser par les urnes.

S’adapter ou disparaître : recompositions partisanes sous contrainte

Par ailleurs, face à la pression judiciaire, notons aussi qu’une fraction significative des élus locaux de l’opposition a opté pour le ralliement au parti au pouvoir. Selon les données compilées par le journal Türkiye, cinquante-six maires issus de diverses formations de l’opposition ont rejoint l’AKP entre le 31 mars 2024 et le mois d’août 2025.

La défection la plus médiatisée est celle d’Özlem Çerçioğlu. Maire d’Aydın depuis 2009 et figure nationale du CHP, elle avait été candidate sous la bannière de ce parti en 2024. Le 14 août 2025, lors du 24ème anniversaire de l’AKP, elle annonce sa démission du CHP et se présente à la cérémonie au siège du parti à Ankara : c’est Erdoğan lui-même qui lui épingle le badge de l’AKP. Elle déclare : “Désormais, sous la protection du Président, je continuerai à servir Aydın”. Avec elle, les maires de Söke (Mustafa İberya Arıkan), de Sultanhisar (Osman Yıldırımkaya), de Yenipazar (Malik Ercan), de Gaziantep-Şehitkamil (Umut Yılmaz) et de Yalova-Altınova (Yasemin Fazlaca) font de même, portant à neuf le nombre de ralliements ce jour-là.

Le chef du CHP Özgür Özel a publiquement affirmé que Çerçioğlu avait été soumise à une forme de chantage : “On lui dit qu’elle a travaillé avec Aziz İhsan Aktaş ; soit elle rejoint notre parti, soit on la met en prison”. La principale intéressée n’a ni confirmé ni infirmé cette version, elle a invoqué “des problèmes internes” avec sa direction de parti.

Lorsqu’un maire est arrêté et révoqué, ce sont les conseils municipaux qui élisent son intérimaire. C’est donc aussi là que se joue une seconde mécanique de reprise de contrôle. Par exemple, à Bayrampaşa (Istanbul), après l’arrestation du maire CHP Hasan Mutlu en septembre 2025, un tribunal annule le premier vote du conseil qui avait vu l’opposition l’emporter, et l’AKP prend le contrôle du district lors d’un second scrutin. Hasan Mutlu a commenté depuis sa cellule : “La volonté de Bayrampaşa a été ouvertement confisquée. Nous avons été emprisonnés illégalement parce que nous avons refusé de céder aux pressions pour rejoindre l’AKP”.

Pour citer un autre exemple, rappelons qu’à Gaziosmanpaşa, après la révocation de Hakan Bahçetepe (maire de Gaziosmanpaşa) le 5 juin 2025, c’est directement le conseiller AKP Eray Karadeniz qui est élu maire intérimaire par le conseil le 11 juin. A ce sujet, le conseiller municipal Sitki Keskin, à Adana, a déclaré à l’AFP : “Dans certains endroits où les maires ont été arrêtés, des conseillers ont été contraints de démissionner pour céder leur majorité à l’AKP, ce qui lui permet de décider qui sera nommé maire adjoint”. Elle peut prendre une forme encore plus radicale : celle du kayyum, un administrateur civil nommé directement par l’État, qui dispose du pouvoir de dissoudre le conseil et d’annuler les orientations politiques choisies par les électeurs. Initialement cantonné aux mairies pro-kurdes du Sud-Est anatolien où 160 nominations ont été effectuées depuis 2015, ce mécanisme s’étend désormais au CHP : Esenyurt en octobre 2024, puis Şişli en mars 2025 constituent les premiers cas dans l’histoire républicaine turque. Là où les inculpations portent sur la corruption plutôt que sur le “terrorisme” seul fondement légal du kayyum au sens strict, c’est un conseil municipal acquis à l’AKP qui prend le relais, comme à Gaziosmanpaşa ou à Bursa. Dans les deux cas, l’effet politique est identique : la volonté des électeurs est neutralisée.

Derrière l’arrestation d’Ekrem İmamoğlu et l’émotion qu’elle a suscitée, c’est une reconfiguration bien plus profonde du pouvoir municipal qui est à l’œuvre. Ralliements sous contrainte, conseils municipaux retournés, kayyum exportés hors des régions kurdes : les mécanismes sont multiples, mais leur logique est unique : réduire l’opposition à une présence formelle sans prise réelle sur les territoires. Les 85 municipalités qui ont changé de mains depuis mars 2024 sans qu’aucune élection ait eu lieu en sont l’illustration concrète.

Ce choix de calendrier n’est pas sans contexte : la complaisance de l’administration Trump envers les dirigeants autoritaires, l’attention internationale accaparée par les crises ukrainienne et moyen-orientale, et le processus de paix avec le PKK ont pu conforter le régime dans sa stratégie. La résistance ne s’est pourtant pas effondrée : les manifestations du printemps 2025, les plus importantes depuis Gezi 2013 et les réactions de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, et des capitales européennes ont partiellement freiné le basculement. Reste à savoir quelles traces ces évolutions laisseront à long terme, non seulement sur l’équilibre institutionnel du pays, mais aussi sur la confiance des électeurs dans la portée réelle du suffrage local.

Notes

[1] Un kayyum est un administrateur nommé par l’État pour remplacer un élu local, généralement après sa destitution ou son arrestation, sans passer par une nouvelle élection.

[2] İZBETON est une société de travaux publics filiale de la mairie métropolitaine d’Izmir. Le parquet d’Izmir a lancé le 1er juillet 2025 une enquête pour « truquage d’appels d’offres et escroquerie qualifiée », visant 157 personnes dont Tunç Soyer, maire d’Izmir de 2019 à 2024.

To cite this article: « Au-delà du cas İmamoğlu : une reconfiguration du pouvoir municipal en Turquie » by Lucie Laroche, EISMENA, 12/05/2026, [https://eismena.com/analysis/au-dela-du-cas-imamoglu-une-reconfiguration-du-pouvoir-municipal-en-turquie/?lang=fr].

Les informations et opinions contenues dans les articles publiés sur le site web d’EISMENA n’engagent que leurs auteurs et ne sauraient engager la responsabilité de l’institut.

Partager cet article

Articles connexes

Chronologie de la guerre opposant Israël-US à l’Iran – de Mars à Avril 2026

Maxime Lechat, Edgar de Barbeyrac

Les acteurs du conflit en Iran

Edgar de Barbeyrac, Maxime Lechat

Une Union sans guerre et sans Conscience

Roxana Niknami

La guerre israélo-américaine contre l’Iran de 2026 et le blocage du détroit d’Ormuz relancent le débat sur le transport des hydrocarbures

Imad Khillo, Jean Marcou

Le nucléaire comme symptôme : Israël, l’Iran et l’effritement des règles tacites

Lova Rinel Rajaoarinelina

La Décomposition du Moyen-Orient : trois ruptures qui ont fait basculer l’Histoire

Adel Bakawan