Israël face à huit fronts : quelle reconfiguration sécuritaire moyen-orientale ?

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Auteur

Adel Bakawan

Adel Bakawan

Introduction

Depuis l’attaque du 7 octobre 2023 perpétrée par le Hamas, l’État israélien s’est engagé dans une confrontation régionale qui dépasse largement la bande de Gaza. Ce moment historique et historiquement déterminant, a agi comme le déclencheur d’une réorientation stratégique visant à neutraliser les menaces multiples que représentent les différentes composantes de l’axe de la résistance, forgé, formé, financé, armée et commandité par l’Iran. L’approche israélienne privilégie aujourd’hui la doctrine de préemption ; ce que les Américains appelaient au début de ce siècle « guerre préventive[1] », qui consiste à frapper en amont des attaques potentielles, quitte à étendre le théâtre des opérations au-delà des frontières.

Cette analyse revient sur les huit fronts qui composent la nouvelle configuration sécuritaire : Gaza, le Liban, la Cisjordanie, le Yémen, la Syrie, l’Irak, l’Iran et, désormais, le Qatar avec l’attaque de Doha le septembre 2025. Elle met en lumière les objectifs militaires et politiques, les moyens employés et les enjeux régionaux, en s’appuyant sur des données variées et actualisées.

Gaza : au-delà de l’anéantissement du Hamas, quelle approche sécuritaire ?

La bande de Gaza demeure le centre de gravité du conflit. Dès le début de la guerre, les autorités israéliennes ont fixé trois priorités : anéantir l’infrastructure militaire du Hamas, neutraliser ses dirigeants et libérer les otages. Tel-Aviv a ainsi déclenché l’opération « Épées de Fer » dès l’automne 2023 (le Premier ministre préférant l’appellation  « Guerre de la Genèse [2]»), en combinant bombardements massifs et offensives terrestres. La stratégie vise à segmenter le territoire en zones, à évacuer les civils vers des secteurs désignés et à maintenir une présence prolongée dans les zones conquises afin d’empêcher le retour du mouvement islamiste. Ces opérations ont certes détruit une grande partie des infrastructures militaires du Hamas et éliminé plusieurs échelons de son commandement, mais elles ont aussi provoqué un coût humain considérable et des destructions d’infrastructures civiles qui suscitent de vives condamnations internationales.

Dans le cadre de cette lutte, la stratégie sécuritaire d’Israël s’inscrit dans une perspective plus large : maintenir un blocus terrestre et maritime afin de contrôler l’acheminement des armes et de priver le Hamas de la gestion de l’aide humanitaire, perçue à Tel-Aviv comme susceptible d’être instrumentalisée à des fins militaires, économiques et politiques. Le gouvernement israélien manifeste ainsi sa volonté d’instaurer une autorité locale hostile à la fois au mouvement islamiste et à l’Autorité palestinienne. À ce jour, malgré la mise en œuvre d’un cessez-le-feu dans le cadre du « plan Trump », la deuxième phase –la reconstruction de la bande de Gaza sous la supervision d’une force internationale– demeure incertaine. À la fin de l’année 2025, la bande de Gaza est pratiquement devenue un laboratoire pour une approche sécuritaire multidimensionnelle : des opérations préventives, un contrôle territorial durable et une pression internationale sur les bailleurs de fonds du Hamas.

Liban : le Hezbollah à l’épreuve des séquelles du 7 octobre

Le Hezbollah, à l’instar des autres composantes de l’« axe de la résistance », n’a pas été associé à la planification de l’offensive du 7 octobre 2023. La République islamique d’Iran, qui exerçait une influence prépondérante sur plusieurs pays arabes, dont le Liban, n’avait objectivement aucun intérêt à s’engager dans une confrontation directe avec un Israël en situation de supériorité militaire, au risque de mettre en péril non seulement son emprise régionale, mais aussi la pérennité même de son régime. Dans ce contexte, et pour préserver sa crédibilité auprès de sa base sociale, le Hezbollah a opté pour des actions essentiellement symboliques, menées sans coordination avec les autres acteurs libanais. L’organisation a ainsi multiplié les escarmouches calibrées le long de la frontière, sans engager ses forces spéciales ni procéder à des tirs massifs. Elle a cherché à capitaliser politiquement sur la guerre de Gaza tout en évitant une confrontation susceptible de détruire ses arsenaux et de compromettre sa position au Liban. Cette prudence, nourrie par la crainte de fragiliser davantage le consensus interne, a ouvert une fenêtre stratégique à Israël[3].

Profitant de cette implication même limitée, l’armée israélienne a lancé une campagne de frappes ciblées contre les infrastructures du Hezbollah. Selon certaines estimations, ces opérations auraient détruit près de 80 % des stocks de roquettes du mouvement et éliminé une part substantielle de sa hiérarchie militaire, dont Hassan Nasrallah, chef historique de l’organisation[4] et plus récemment, le 23 novembre 2025, son chef militaire Haytham Ali Tabatabaï. Parallèlement, Israël a renforcé sa présence au sud du Liban : la guerre a ravagé plusieurs localités, causé des milliers de morts et provoqué le déplacement de plus d’un million de personnes. L’armée israélienne occupe toujours au moins cinq points stratégiques sur le territoire libanais, en violation du cessez-le-feu de novembre 2024, et les frappes quasi quotidiennes témoignent de la consolidation d’un contrôle militaire de fait.

Cette succession de victoires a profondément modifié le rapport de force. Israël entend désormais traduire ses gains militaires en un règlement politique : démilitarisation progressive du Sud, retrait du Hezbollah au nord du Litani et conclusion d’un accord de sécurité sous l’égide des États-Unis. Le Liban, miné par la paralysie institutionnelle, peine à défendre ses positions, tandis que le Hezbollah, affaibli mais encore enraciné, oscille entre la préservation de ses acquis et le risque d’une confrontation qu’il n’a, au départ, ni voulue ni anticipée.

La Cisjordanie : l’articulation sensible entre territoire, idéologie et sécurité

Contrairement aux autres théâtres, éminemment extérieurs (Liban, Syrie, Irak, Yémen, Iran, Qatar) ou strictement militaires (Gaza), la Cisjordanie constitue un front intérieur, au croisement de trois dimensions imbriquées : idéologique, territoriale et sécuritaire. Pour une partie de l’élite politique israélienne, ce territoire correspond au cœur historique du pays, appelé Judée-Samarie, ce qui lui confère une portée symbolique dépassant largement les considérations purement militaires[5]. La Cisjordanie, tout d’abord est un espace juridiquement fragmenté et politiquement hybride : il est cogéré par Israël et l’Autorité palestinienne depuis les accords d’Oslo (1993-1995), dans un cadre institutionnel aujourd’hui affaibli et incapable de contenir l’essor de dynamiques parallèles. En pratique, les arrangements d’Oslo (division en zones A, B, C) se sont érodés, d’une part sous l’effet de l’expansion continue des implantations israéliennes, et d’autre part avec l’érosion de la légitimité de l’Autorité palestinienne à Ramallah jugée corrompue par 81 % des Palestiniens, tandis que 75 % d’entre eux réclament la démission du président Abbas[6].

La Cisjordanie est ainsi devenue l’un des fronts les plus inflammables parmi les huit, en raison d’un bouillonnement interne alimenté par plusieurs facteurs convergents : intensification de la colonisation israélienne : le nombre de colons en Cisjordanie (hors Jérusalem-Est) dépasse désormais 737 332, et la coalition au pouvoir depuis 2022 entend doubler ce chiffre pour atteindre un million[7]. De nombreux projets de nouveaux logements et avant-postes ont été approuvés, battant des records malgré les condamnations internationales, ce qui alimente le ressentiment palestinien ; annexion de fait de secteurs stratégiques : des pans entiers de la Cisjordanie font l’objet d’une intégration graduelle à Israël. En 2020, le gouvernement avait même envisagé l’annexion formelle de 30 % du territoire (notamment la vallée du Jourdain et les grands blocs de colonies) avant de suspendre ce projet sous pression internationale ; multiplication des violences sur le terrain : les affrontements impliquant colons israéliens et civils palestiniens se sont accrus de manière dramatique. En 2023, les attaques de colons contre des Palestiniens ont atteint des niveaux sans précédent, souvent perpétrées en présence passive de l’armée israélienne. Réciproquement, les tirs palestiniens visant des soldats ou colons israéliens se sont intensifiés, faisant de cette région un foyer de violence quasi-quotidienne.

Cette instabilité endogène ouvre un espace d’ingérence extérieure croissant, dont l’Iran cherche à tirer parti pour fragiliser Israël. Téhéran agit en coulisses via plusieurs canaux : la contrebande d’armes, le financement de réseaux affiliés au Hamas et au Jihad islamique, et la structuration de cellules opérationnelles en Cisjordanie. Graduellement, ces efforts visent à transformer la Cisjordanie en un front potentiellement à haute intensité. En octobre 2025, Israël a annoncé avoir déjoué une vaste opération iranienne de convoyage d’armes vers la Cisjordanie, mettant la main sur des dizaines d’explosifs, drones, lance-missiles antichars, fusils d’assaut et munitions destinés à alimenter des attaques contre des cibles israéliennes.

Dans l’imaginaire sécuritaire israélien, la Cisjordanie se distingue donc comme un front charnière : ni extérieur ni périphérique, mais intérieur, central et décisif pour la stabilité à long terme d’Israël. Sa singularité tient au fait qu’y se superposent une logique idéologique ancienne (convoitise nationaliste et religieuse de la « Judée-Samarie »), une conflictualité quotidienne endémique, et une compétition régionale exacerbée À ce titre, la Cisjordanie représente l’un des espaces les plus sensibles et potentiellement les plus déterminants de la recomposition stratégique en cours au Moyen-Orient. Sa stabilité ou son embrasement pèsera lourd sur l’avenir sécuritaire d’Israël, tout en conditionnant la perspective d’une résolution du conflit israélo-palestinien.

Yémen : maîtriser la projection balistique des Houthis

Le Yémen des Houthis (Ansar Allah), appuyé par l’Iran, est un acteur majeur de l’axe de la résistance. Ce mouvement zaïdite a émergé dans les années 1990 avant de s’imposer comme une force importante lors de la guerre civile yéménite. Après avoir pris le contrôle de la capitale Sanaa en 2014, les Houthis ont affronté dès 2015 une coalition militaire arabe menée par l’Arabie saoudite, celle-ci cherchant à rétablir le gouvernement yéménite internationalement reconnu. La guerre au Yémen a provoqué des dizaines de milliers de morts et une grave crise humanitaire, mais semblait s’orienter vers une désescalade ces dernières années. Une trêve fragile a émergé à partir de 2022, suivie d’efforts diplomatiques accrus. En mars 2023, l’accord de Pékin rétablissant les relations entre Riyad et Téhéran a ouvert la voie à des négociations directes entre l’Arabie saoudite et les Houthis. 

La donne change radicalement à partir du 7 octobre 2023. En réaction à la guerre déclenchée par l’attaque du Hamas contre Israël, le leader houthi Abdel-Malek al-Houthi avertit dès le 10 octobre que si les États-Unis interviennent aux côtés d’Israël, le Yémen répliquera militairement. Le mouvement Ansar Allah s’aligne alors ouvertement sur l’axe de la résistance et annonce le 31 octobre sa participation directe au conflit en soutien aux Palestiniens de Gaza. Les Houthis revendiquent l’envoi d’un nombre important de drones et de missiles balistiques vers le sud d’Israël, en menaçant de poursuivre ces frappes tant que l’agression contre Gaza continuerait.

La riposte d’Israël ne se fait pas attendre. Tsahal déploie ses systèmes anti-missiles Arrow pour intercepter les engins houthistes au-dessus de la mer Rouge. Parallèlement, l’aviation israélienne mène des frappes préventives pour détruire les rampes de lancement et dépôts d’armes au Yémen, ciblant notamment le port stratégique d’Hodeidah ainsi que l’aéroport de Sanaa. Les États-Unis épaulent ces efforts : leur marine de guerre a abattu à plusieurs reprises des drones et missiles provenant du Yémen, et des frappes aériennes occidentales ont visé des bases houthis début 2024 afin de sécuriser la navigation en mer Rouge. L’Arabie saoudite partage également cette préoccupation et soutient la surveillance internationale du corridor maritime, les rebelles ayant démontré leur capacité à menacer le trafic commercial transitant par la région.

Cette posture préventive d’Israël et de ses alliés reflète la crainte de voir le Yémen se muer en base avancée pour des frappes à longue portée orchestrées par Téhéran. Les Houthis, bien qu’affirmant agir de leur propre chef, disposent d’un arsenal largement soutenu par l’Iran : lors d’un défilé militaire en septembre 2023 à Sanaa, ils ont exhibé des missiles de conception iranienne capables d’atteindre le territoire israélien. En neutralisant dès maintenant ces menaces balistiques et navales émanant du Yémen, Israël cherche non seulement à réduire la profondeur stratégique de l’influence iranienne, mais aussi à protéger les routes maritimes internationales cruciales transitant par la mer Rouge et le détroit de Bab el-Mandeb.

Syrie : prévenir une menace sunnite et l’emprise turque

Après treize années de guerre, la Syrie de Bachar al-Assad constituait la grande artère qui reliait l’axe de la résistance chiite de Téhéran à Beyrouth via Bagdad et Damas. Ce corridor permettait à l’Iran et à ses milices d’acheminer armes, financements et conseillers vers le Hezbollah libanais ; Deir ez-Zor, sur l’Euphrate, formant le pont terrestre clé de cette « autoroute[8] ». La survie du régime Assad offrait donc à Téhéran une profondeur stratégique et un moyen de consolider son influence sur le Levant. Pour Israël, cette présence iranienne en Syrie représentait une menace directe : la progression des bases, dépôts d’armes et milices affiliées plaçait des forces hostiles aux portes du Golan. La réaction israélienne a été d’engager une campagne de frappes systématiques contre les dépôts d’armements, les convois et les positions iraniennes et du Hezbollah en Syrie. Cette stratégie vise à éradiquer la capacité de projection iranienne et à priver le Hezbollah de sa ligne logistique. Le but n’était pas seulement de dissuader Téhéran mais aussi de préparer les conditions d’un effondrement du régime Assad, dont la survie dépendait du soutien iranien. De fait, la priorité d’Israël en Syrie est d’empêcher l’établissement d’une infrastructure militaire stratégique iranienne ; depuis 2017, Tsahal intensifie ses frappes contre ces sites.

L’effondrement d’Assad en décembre 2024 a toutefois ouvert un nouveau chapitre. Le pouvoir a été pris par Ahmed al-Sharaa – ancien chef de Hayat Tahrir al-Cham (HTS), jadis connu sous le nom d’Abu Mohammed al-Julani. Après avoir rompu avec l’État islamique (2013) puis avec al-Qaïda (2016), HTS a exercé une administration islamiste plus « pragmatique » à Idlib. Al-Sharaa a troqué son treillis pour un costume et s’est proclamé président de la nouvelle Syrie. Cette normalisation ne gomme pas son passé jihadiste, mais elle s’accompagne d’un changement d’alliances : la nouvelle administration a saisi des cargaisons d’armes destinées au Hezbollah et a annoncé la fin de la coopération stratégique avec l’Iran. Le départ des Iraniens prive ainsi le Hezbollah de sa route d’approvisionnement à travers la Syrie. Pour Israël, la menace chiite est donc en voie d’éradication, mais une autre inquiétude apparaît : la construction d’un régime islamiste sunnite aux portes d’Israël, dont la stabilité interne reste fragile et dont les intentions à long terme sont incertaines.

Un second péril découle de l’emprise croissante de la Turquie en Syrie. Ankara a été un soutien déterminant de l’insurrection ayant renversé Assad et maintient un fort contrôle dans le Nord du pays. Cette présence militaire turque, conjuguée à l’appui du président Recep Tayyip Erdoğan au Hamas et à la mouvance des Frères musulmans, inquiète profondément Israël, qui redoute l’installation de bases turques en Syrie et voit dans cette ambition une source de friction potentielle, tant en Syrie que sur les dossiers méditerranéens[9]. Conscients que la Turquie reste un allié de l’OTAN et qu’un affrontement direct de la Syrie serait périlleux, Israéliens et Turcs ont renoué un canal de communication grâce à la médiation américaine afin d’éviter toute escalade.

Face à ces deux risques ; un pouvoir sunnite né de la mouvance djihadiste et l’emprise turque, Israël privilégie une diplomatie sécuritaire pragmatique. De ce fait, Israël négocie avec Damas un accord de sécurité visant à instaurer un mécanisme suspendant les frappes et à garantir la protection de la minorité druze. Les discussions portent sur des zones démilitarisées et sur le maintien d’une liberté d’action aérienne en cas de nouvelles menaces. Dans le même temps, la médiation américaine vise à contenir les ambitions turques et à empêcher un face-à-face direct ; Washington et Tel-Aviv cherchent à définir avec Ankara des lignes rouges en Syrie, tout en travaillant avec al-Sharaa pour stabiliser le sud du pays. Les accords en préparation répondent à une logique de gestion de fronts : ils visent à neutraliser l’axe chiite, à prévenir l’émergence d’un émirat jihadiste au cœur du Levant et à limiter l’influence d’Ankara, afin que le théâtre syrien ne redevienne pas une menace active dans la mosaïque des huit fronts sécuritaires auxquels Israël fait face.

Irak : la bataille silencieuse contre les milices pro-iraniennes

Depuis le 7 octobre 2023, l’Irak est devenu un front silencieux dans la confrontation qui oppose Israël à l’axe de la résistance. La coalition de milices pro-iraniennes, regroupées sous le label la résistance islamique en Irak, a revendiqué un nombre croissant d’attaques contre Israël : 35 frappes en septembre 2024 et 47 en octobre, utilisant drones et missiles et causant des pertes militaires. Ces actions visent à montrer une solidarité avec le Hezbollah et à prouver leur capacité à frapper des installations en Galilée et au port d’Eilat. Israël répond par des opérations discrètes et se tient prêt à neutraliser les centres logistiques et les cadres de ces groupes, multipliant ainsi les frappes ciblées. Sur le terrain, Tsahal mise sur la décapitation des milices. Le 21 juin 2025, un raid attribué à Israël a abattu Haider al-Musawi, chef de la sécurité de la brigade Kata’ib Sayyid al-Shuhada, ainsi qu’un cadre du Hezbollah libanais, alors qu’ils traversaient la frontière irano-irakienne[10]. Cette élimination illustre la stratégie israélienne consistant à frapper les dirigeants des milices afin de désorganiser leurs réseaux et d’entraver les transferts d’armes. De tels coups portés à la hiérarchie de la résistance irakienne s’ajoutent aux sabotages et opérations clandestines qui visent à empêcher ces groupes de constituer un front ouvert. Un dirigeant chiite a confirmé à l’auteur de cet article, le 18 novembre 2025 en Irak, que si Israël n’est certes pas encore entré dans une guerre ouverte avec l’Irak, il n’en demeure pas moins qu’il frappe silencieusement, et presque quotidiennement, les cadres dirigeants des milices irakiennes.

C’est dans ce contexte que Bagdad tente d’éviter que l’Irak ne devienne un champ de bataille ouvert. En mars 2025, le ministre des Affaires étrangères Fouad Hussein a reconnu que son gouvernement avait reçu plusieurs messages signalant l’intention d’Israël de lancer des attaques contre l’Irak, mais qu’en dialoguant avec Washington et d’autres capitales, il avait réussi à empêcher ces frappes. Il a souligné que la priorité de l’Irak est de rester à l’écart du conflit malgré sa proximité géographique avec l’Iran et a confirmé que la coopération avec les États-Unis se poursuit.

La vulnérabilité irakienne procède également de sa géographie et de son histoire politique. En 2023, le commandement des gardes-frontières rappelait que l’Irak assure la sécurité d’environ 1 500 km de frontière commune avec l’Iran. Cette configuration n’a toutefois pas empêché Téhéran, depuis 2003, de s’imposer comme l’acteur prépondérant en Irak, en s’appuyant sur cette continuité territoriale ainsi que sur des liens religieux et politiques anciens. L’influence iranienne a progressivement pénétré les sphères politique, sécuritaire et économique, tandis que le soutien apporté aux milices et aux partis chiites a permis à ces derniers d’occuper des postes stratégiques et de se substituer, en partie, à des institutions nationales fragilisées.

Cette emprise a progressivement fait de l’Irak un véritable État-milice, où les structures gouvernementales formelles se trouvent subordonnées à des formations armées chiites alignées sur Téhéran. Aucun président, aucun gouvernement n’y est désigné sans leur assentiment ; les exécutifs se succèdent, mais l’État-milice, lui, demeure. Dans ces conditions, l’identité nationale irakienne s’effrite au profit d’affiliations sectaires, tandis que l’armée nationale peine à rivaliser avec la puissance organisationnelle et coercitive des groupes paramilitaires. L’Irak ainsi dominé par ses milices constitue un pilier central de l’axe de la résistance. Dès lors, Israël s’attache à neutraliser ces réseaux et à prévenir l’éventuelle ouverture d’un nouveau front direct en provenance de Bagdad.

Iran : la confrontation ouverte comme levier de domination régionale

Depuis la proclamation de la République islamique en 1979, les dirigeants iraniens ont élaboré un macro-récit eschatologique dans lequel la Révolution se présente comme l’avant-garde d’une confrontation finale contre les États-Unis et Israël. Rompant brutalement avec l’époque du chah, l’ayatollah Khomeiny a relégué Israël au rang de Petit Satan, les États-Unis étant le Grand Satan, et fait de l’État hébreu la cible privilégiée d’une propagande religieuse imprégnée d’hostilité. Dans ce nouvel imaginaire révolutionnaire, la République islamique entendait devenir le centre du monde musulman en soutenant toutes les formes de résistance à Israël, depuis le Hezbollah libanais jusqu’aux groupes palestiniens. Ce discours vise à présenter l’éradication d’Israël comme l’accomplissement d’une promesse divine et à mobiliser la société iranienne autour d’une cause extérieure qui transcende les clivages internes.

L’attaque du 7 octobre 2023 perpétrée par le Hamas a semblé offrir une occasion de mettre ce récit à l’épreuve. Les milices pro-iraniennes au Liban et en Syrie ont multiplié les escarmouches contre Israël, tandis que l’Iran renforçait son soutien à l’axe de la résistance. Mais ces confrontations périphériques ont finalement débouché, pour la première fois, sur un choc direct entre Téhéran et Israël. Au début de juin 2025, l’armée israélienne a lancé une série de frappes ciblées en réponse à l’attaque de l’Iran contre des intérêts israéliens ; ce cycle d’hostilités, qui s’est achevé après douze jours par un cessez-le-feu, est désormais qualifié de guerre des douze jours. Il a marqué la première confrontation ouverte entre les deux États, rompant avec des décennies de guerre de l’ombre.

Ce conflit de douze jours a été d’une intensité inédite. Israël a visé les commandants du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI), des scientifiques du programme nucléaire et des sites de lancement de missiles ; l’offensive a été suivie de frappes américaines contre le complexe nucléaire de Fordo. En frappant ainsi le cœur de l’appareil sécuritaire iranien, Israël entendait désorganiser les capacités de projection du régime et neutraliser sa menace balistique. La mise hors de combat d’une trentaine de commandants et de dix-neuf scientifiques, la destruction de plusieurs dépôts de missiles et la neutralisation de centres de commandement ont profondément affaibli les réseaux de l’axe de la résistance. L’échec des milices alliées à changer le cours de la guerre a mis en évidence la vulnérabilité de ces relais et l’isolement stratégique de Téhéran.

Les douze jours d’affrontements entre ces deux États ont exposé les limites du pouvoir iranien, la fragilité de ses alliances et le fossé qui sépare l’État de la société. La confrontation a révélé que les contraintes structurelles liées à la survie du régime continuent de freiner Téhéran : l’Iran évite les escalades qu’il ne peut gagner et son axe de résistance, resté inactif, a été incapable de porter secours à la République islamique[11]. Cependant, certes, l’Iran a perdu des capacités militaires significatives, mais la République islamique a survécu et les appareils demeurent en place.

Qatar : l’attaque de Doha et l’élargissement du théâtre d’opérations

Le Qatar abrite, depuis plus d’une décennie, le bureau politique du Hamas. Ce bureau s’est installé à Doha avec l’accord des États-Unis : des responsables qataris ont rappelé à la presse que la décision de recevoir les chefs du Hamas était intervenue à la demande de Washington. L’émirat joue ainsi un rôle central de médiateur dans les négociations de cessez-le-feu et d’échanges d’otages entre Israël et le Hamas, rôle reconnu par Israël, l’Égypte et les États-Unis. Doha est par ailleurs un allié stratégique des États-Unis et héberge la plus grande base militaire américaine du Moyen-Orient, ce qui confère une dimension supplémentaire à sa diplomatie[12]. Le 9 septembre 2025, Israël a pourtant décidé de frapper ce sanctuaire diplomatique. Des F-15 et F-35 israéliens ont lancé des missiles sur un complexe résidentiel à Doha où se trouvaient des membres du bureau politique du Hamas. Selon les bilans concordants, cinq militants de rang intermédiaire ont été tués, ainsi qu’un officier des forces de sécurité qatariennes. Les dirigeants ciblés, dont Khalil al-Hayya, ont échappé à l’assassinat. La frappe est sans précédent : pour la première fois, un État membre du Conseil de coopération du Golfe est visé, constituant une violation flagrante de la souveraineté qatarienne.

L’attaque a suscité une condamnation quasi unanime. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, l’a qualifiée d’« atteinte flagrante à la souveraineté du Qatar » et a salué le rôle « très positif » de Doha dans les négociations pour la libération des otages. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres membres du CCG ont dénoncé une agression susceptible de miner les Accords d’Abraham et d’éroder la confiance entre Israël et ses partenaires arabes. Des capitales comme Le Caire et Amman ont également exprimé leurs inquiétudes, estimant que l’attaque contre un médiateur neutre ébranlait la crédibilité d’Israël et compromettait des mois de diplomatie régionale. En frappant Doha, Israël a franchi une ligne rouge aux yeux de plusieurs alliés, qui commencent à douter de la valeur des garanties sécuritaires proposées par Jérusalem.

Sur le plan militaire comme politique, l’opération est apparue comme un échec. D’un point de vue tactique, l’attaque a manqué sa cible principale : la plupart des dirigeants du Hamas ont survécu, et l’unique réussite a été l’élimination de proches collaborateurs de Khalil al-Hayya. D’un point de vue diplomatique, elle a provoqué la colère de Washington. Le président Donald Trump a dénoncé un bombardement « unilatéral » et « contre-productif », soulignant que frapper un allié engagé dans une médiation ne servait ni les intérêts des États-Unis ni ceux d’Israël. Lors de son départ de Tel Aviv pour Doha, le secrétaire d’État Marco Rubio a insisté sur le fait que le rôle de médiateur du Qatar restait indispensable et a exhorté Israël à privilégier la diplomatie. Le gouvernement qatari, de son côté, a condamné une « attaque lâche » et a affirmé qu’elle ne l’empêcherait pas de poursuivre sa médiation.

Cette séquence s’est achevée par un geste inhabituel : sous la pression de Washington, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a téléphoné à son homologue qatari pour présenter ses excuses. Cette contrition, rare dans l’histoire d’Israël, révèle l’ampleur du malaise créé par l’attaque de Doha. Même si le gouvernement israélien espère tourner la page, la cicatrice diplomatique demeure : les États du Golfe, l’Égypte et la Jordanie sont désormais plus prudents face aux initiatives israéliennes.

Conclusion

L’examen des huit fronts met en lumière une recomposition profonde de la stratégie sécuritaire israélienne après le 7 octobre 2023. L’État hébreu ne se limite plus à la défense de ses frontières : il mène des opérations offensives ciblées, frappe au-delà des théâtres traditionnels et cherche à façonner un environnement régional plus favorable à ses intérêts. La doctrine de préemption, entendue comme l’élimination des menaces avant leur matérialisation, se manifeste par des frappes anticipées au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen et même au Qatar, ainsi que par une confrontation directe avec l’Iran. Cette orientation procède d’un sentiment d’isolement croissant et de la conviction que ni la dissuasion classique ni la négociation ne suffisent face à un réseau d’acteurs non étatiques soutenus par un État hostile. Elle n’en comporte pas moins de risques majeurs : escalade régionale difficilement maîtrisable, atteintes potentielles au droit international et isolement diplomatique accru. Les fronts tendent désormais à se superposer dans une guerre mêlant ombre et lumière, où frappes préventives, opérations clandestines et pressions diplomatiques se répondent.

L’avenir dépendra de la capacité des acteurs régionaux et des grandes puissances à établir des garde-fous et à proposer une alternative politique crédible à cette dynamique conflictuelle, car les cessez-le-feu à Gaza, au Liban et même en Iran demeurent structurellement fragiles : ils peuvent à tout moment se rompre et laisser la guerre reprendre. 

Notes

[1]  Steinberg, James B., Michael E. O’Hanlon et Susan E. Rice. The New National Security Strategy and Preemption, Brookings Institution, 2002.

[2] Times of Israel Staff, « Mécontent du nom de la guerre – « Épées de fer » –, Netanyahu en propose d’autres », Times of Israel, 18 décembre 2023.

[3]  Hanin Ghaddar, « Hezbollah Miscalculations and the Gaza War », Washington Institute for Near East Policy, 12 octobre 2023.

[4]  Jonathan Spyer, « Israel’s Multi-Front War—and What Comes Next », Middle East Forum Online, 30 avril 2025.

[5]  Hugh Lovatt, Tahani Mustafa, « Averting West Bank Collapse: How to Revive Palestinian Politics », European Council on Foreign Relations (ECFR), 2023.

[6] Moran Stern, « Youth Frustrations, PA Legitimacy Crisis Are Amplifying West Bank Violence », The Washington Institute for Near East Policy, 2023.

[7] Hugh Lovatt, Tahani Mustafa, Op.cit.

[8] Omar Abu Layla, Iran’s Evolving Strategy in Eastern Syria, The Washington Institute for Near East Policy, 2024.

[9] Gallia Lindenstrauss, Turkey Is Not Iran, but It Is a Threat, INSS — INSS Insight No. 2061, 2025.

[10] Michael Knights, Ameer al-Kaabi & Crispin Smith, « Tripling of Iraqi Militia Claimed Attacks on Israel in October », The Washington Institute for Near East Policy, 2024.

[11] Ali Fathollah-Nejad, « The 12 Days of War That Didn’t Ignite the Middle East or the World », War on the Rocks, 2025.

[12] Urooba Jamal, « The price of mediation? How Qatar could respond to Israel’s attack », Al Jazeera, 2025.

To cite this article: « Israël face à huit fronts : quelle reconfiguration sécuritaire moyen-orientale ? » by Adel Bakawan, EISMENA, 21/07/2026, [https://eismena.com/analysis/israel-face-a-huit-fronts-quelle-reconfiguration-securitaire-moyen-orientale/?lang=fr].

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Cet article soutient que la Palestine subit une marginalisation stratégique au moment même où sa crise humanitaire, civique et territoriale s’aggrave. À Gaza, la détérioration ne peut plus être appréhendée adéquatement par le vocabulaire de l’urgence à court terme ; elle reflète l’érosion continue des conditions requises à une vie civile organisée. En Cisjordanie, un processus parallèle se déploie à travers la violence des colons, les restrictions de circulation, la pression foncière et la fragmentation progressive de la présence palestinienne.

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