Alexandre Aoun est un spécialiste des mouvements non étatiques et des transformations du monde arabe, il nous emmène, dans cet article, dans les coulisses de ce qui se joue à Ali al-Taher. Basé au Liban, où il vit au quotidien les conséquences de cette guerre, notre chercheur nous livre une grille de lecture particulièrement pertinente pour saisir les dimensions militaires, politiques et géopolitiques de la bataille qui se déroule autour d’Ali al-Taher.
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La crête d’Ali al-Taher est devenue en quelques mois l’un des principaux points de fixation de la guerre au Liban-Sud. L’enjeu dépasse désormais largement la possession de quelques hauteurs situées à proximité de la ville de Nabatiyé. Ali al-Taher concentre plusieurs conflits simultanés. Celui qui oppose militairement Israël au Hezbollah, celui qui oppose l’État libanais au maintien d’un appareil armé autonome, mais aussi la confrontation régionale entre Israël et l’Iran, avec la présence supposée de Gardiens de la révolution aux côtés des combattants du parti chiite libanais. La situation a évolué les 3 et 4 septembre. L’armée israélienne affirme avoir obtenu un « contrôle opérationnel » de la crête, aussi bien en surface que dans deux réseaux souterrains. Selon elle, certains combattants du Hezbollah ont été tués et d’autres ont fui. Benjamin Netanyahu a affirmé que la position ne représentait désormais plus une menace pour Israël. Le Hezbollah n’a toutefois pas confirmé cette version et aucune vérification indépendante ne permet encore d’établir que l’ensemble du massif et de ses infrastructures est effectivement sous contrôle israélien.
Une position hautement stratégique pour le Hezbollah
Ali al-Taher culmine à environ 600 mètres, à une quinzaine de kilomètres de la frontière israélienne. Située à l’est de Nabatiyé, ville d’environ 40 000 habitants, et au nord du Litani, la crête domine les axes vers l’Iqlim al-Tuffah et les accès à la Békaa occidentale. Sa position en fait un point d’observation et de contrôle particulièrement important. Sur le terrain, son intérêt dépasse de loin sa seule topographie. Ali al-Taher constitue un point de jonction entre le front méridional et la profondeur du dispositif du Hezbollah. Sa perte rapprocherait concrètement la pression israélienne de Nabatiyé et de son arrière-pays chiite et repousserait vers le nord la ligne de défense du mouvement. C’est ce qui donne à la crête une valeur à la fois militaire, territoriale et psychologique.
Le Hezbollah a toujours considéré Ali al-Taher comme une position importante à défendre. Les affrontements de juin l’avaient déjà montré, avec plusieurs tentatives israéliennes d’approcher les hauteurs repoussées par des drones, des missiles antichars et des embuscades. Mais l’enjeu est surtout politique. Le mouvement craignait qu’un transfert de la zone à l’armée libanaise, sous pression israélienne, ne crée un précédent. Après Ali al-Taher, d’autres positions au nord du Litani, vers le Rihane ou Jabal Safi, pourraient à leur tour être visées. Une concession locale risquerait alors d’être perçue comme le début d’un démantèlement progressif de son dispositif. C’est probablement ce point qui permet le mieux de comprendre la rigidité du Hezbollah. Dans l’environnement politique et social du mouvement, Ali al-Taher n’est plus regardée comme une position parmi d’autres. Elle est devenue un précédent potentiel. Céder cette hauteur sous la pression militaire israélienne reviendrait à reconnaître qu’Israël peut, position après position, repousser vers le nord la présence militaire du Hezbollah. La question n’est donc pas seulement de savoir si la colline peut être défendue militairement, mais jusqu’où le mouvement peut accepter de reculer sans donner le sentiment que l’ensemble de son dispositif territorial commence à se défaire.
Le parti s’appuie aussi sur la résolution 1701, qui impose l’absence de forces armées autres que celles de l’État libanais et de la FINUL entre la Ligne bleue et le Litani. Ali al-Taher étant située au nord du fleuve, le Hezbollah estime qu’Israël cherche à étendre ses exigences sécuritaires au-delà de cette zone. Cet argument reste toutefois incomplet, la résolution 1701 rappelant aussi les engagements liés au désarmement des groupes armés.
Mais en contradiction avec la politique de Beyrouth
La situation juridique interne a profondément changé depuis le début de 2026. En mars dernier, à la suite des premières frappes du Hezbollah visant Israël en représailles à l’assassinat d’Ali Khamenei, le Conseil des ministres libanais a décidé d’interdire les activités militaires et sécuritaires du Hezbollah, de lui demander de remettre ses armes à l’État et de charger l’armée de mettre en œuvre le processus de monopole des armes, y compris au nord du Litani. Le maintien d’une infrastructure militaire autonome à Ali al-Taher ne s’inscrit donc plus seulement dans un différend d’interprétation de la résolution 1701. Il entre directement en contradiction avec la décision prise par le gouvernement libanais.
De surcroît, en septembre 2025, l’armée libanaise avait présenté « Bouclier de la Nation » (Dir‘ al-Watan) au gouvernement pour mettre en œuvre le monopole des armes par l’État. Il prévoyait une récupération progressive des armes détenues par les groupes armés, en premier lieu le Hezbollah, selon plusieurs zones géographiques. La première phase concernait le sud du Litani, où l’armée a étendu son contrôle, démantelé des infrastructures et saisi des armes. La deuxième devait s’étendre à la zone située entre le Litani et le fleuve Awali. Les phases suivantes doivent ensuite couvrir Beyrouth et sa banlieue, puis les autres régions du pays jusqu’à la Békaa.
Sur le terrain, cette divergence entre la lecture de Beyrouth et celle du Hezbollah apparaît désormais comme l’un des éléments centraux du dossier. La bataille ne se résume plus à une opposition entre Israël et le parti chiite. Elle met également à nu l’écart entre un État qui affirme vouloir reprendre la main sur la question des armes et une organisation qui continue à considérer certaines positions comme relevant directement de sa propre sécurité. Ali al-Taher devient ainsi un révélateur de la crise d’autorité qui traverse le Liban. Le problème n’est plus seulement de savoir qui contrôle une colline, mais qui est légitime pour décider de son usage militaire.
Présence des Gardiens de la révolution ?
La présence supposée de membres du Corps des Gardiens de la révolution islamique constitue probablement l’un des éléments les plus sensibles de la bataille. Plusieurs sources ont rapporté le 3 septembre que plus d’une douzaine de membres du CGRI, dont au moins deux officiers de haut rang, se trouvaient dans les installations souterraines aux côtés du Hezbollah. Cette information reste toutefois non confirmée de manière indépendante. Au-delà de sa vérification formelle, l’hypothèse est importante. Autour de Nabatiyé, elle renforce l’idée qu’Ali al-Taher ne serait pas seulement une position du Hezbollah, mais aussi un point d’articulation entre le dispositif militaire libanais du mouvement et son soutien iranien. La position de Téhéran montre en tout cas que l’Iran accordait une importance particulière au sort de la colline. L’Iran aurait fait transmettre aux États-Unis par Oman, vers la mi-août, un avertissement selon lequel une offensive israélienne de grande ampleur contre Ali al-Taher entraînerait une importante riposte iranienne. Le simple fait que Téhéran ait porté la question d’Ali al-Taher au niveau de sa confrontation avec Washington montre que la crête dépasse la seule défense locale du Hezbollah.
Il faut toutefois éviter de réduire l’éventuelle présence de membres du CGRI à celle de combattants venus renforcer ponctuellement les unités du Hezbollah. La nature même des infrastructures décrites à Ali al-Taher invite à une autre lecture. S’il s’agissait bien d’un site mêlant commandement, transmissions, drones et capacités souterraines, la présence iranienne aurait vraisemblablement répondu moins à une logique d’engagement direct qu’à une fonction de supervision, de conseil et de coordination opérationnelle. C’est aussi ce que semble indiquer l’évolution du fonctionnement interne du Hezbollah observée depuis le début du mois de mars 2026. Le mouvement est revenu à un mode d’organisation beaucoup plus clandestin, marqué par un cloisonnement accru entre ses structures politiques et militaires et par une réduction des circuits ordinaires de communication.
Dans les échanges et les éléments recueillis sur le terrain, la branche militaire apparaît ainsi fonctionner autour d’un noyau de commandement plus resserré, au sein duquel les cadres iraniens semblent avoir retrouvé un rôle plus direct dans la planification et la coordination des opérations.
La guerre d’usure imposée par Israël
Pendant plusieurs semaines, Israël semble avoir privilégié une stratégie d’usure plutôt qu’une attaque frontale contre les tunnels. Les forces israéliennes ont progressivement renforcé leur contrôle des reliefs environnants et maintenu une forte pression aérienne et d’artillerie. Des efforts ont également été signalés pour isoler les combattants retranchés et compliquer le ravitaillement de la position.
La topographie aide à comprendre cette temporalité. Ali al-Taher se prête mal à une prise rapide, surtout si l’adversaire dispose de galeries, de caches et de possibilités de circulation dans la profondeur. Ce que l’on observe dans la conduite de l’opération israélienne correspond davantage à une logique d’érosion progressive qu’à celle d’un assaut décisif. Il s’agit de couper les accès, surveiller les mouvements, maintenir la pression, user la position et n’engager une progression terrestre qu’une fois son coût devenu acceptable. Cette méthode dit aussi quelque chose de la prudence israélienne face à un site dont elle soupçonnait à la fois la valeur tactique et la sensibilité politique. Cette prudence peut également s’expliquer par le coût d’une bataille souterraine, mais aussi par le risque iranien. Si des officiers du CGRI se trouvaient réellement dans les tunnels, leur mort ou leur capture aurait pu transformer une bataille entre Israël et le Hezbollah en confrontation directe supplémentaire entre Israël et l’Iran. L’avertissement transmis par Téhéran via Oman doit être lu dans ce contexte.
Israël affirme désormais avoir réussi à neutraliser le principal dispositif souterrain. Mais « contrôle opérationnel » et occupation territoriale durable sont deux notions différentes. La géographie complexe du massif, les possibilités de circulation depuis l’Iqlim al-Tuffah et la capacité du Hezbollah à mener des attaques à distance signifient qu’une prise militaire ponctuelle ne garantit pas nécessairement la sécurisation définitive du secteur.
Quid de l’après Ali al-Taher ?
À ce stade, Ali al-Taher apparaît comme un condensé de la séquence libanaise actuelle. Pour le Hezbollah, l’enjeu est de préserver une ligne de défense et surtout d’empêcher qu’une concession locale ne soit interprétée comme le début d’un démantèlement plus large de son dispositif. Pour l’État libanais, la bataille rappelle que le monopole des armes n’est plus seulement une formule politique, mais une question qui se pose désormais concrètement sur le terrain. Pour l’Iran, elle mesure la capacité de son principal allié au Levant à conserver les positions jugées essentielles. Et pour Israël, elle pose la question de savoir jusqu’où pousser l’avancée au nord du Litani sans basculer ouvertement dans la constitution d’une nouvelle zone de sécurité. Pour le Hezbollah, conserver ou reconquérir Ali al-Taher permettrait d’abord de préserver une position dominante devant Nabatiyé et l’Iqlim al-Tuffah. Empêcher Israël de s’y installer démontrerait également que son avancée au Liban-Sud rencontre encore une limite. A contrario, la perte de la crête affaiblirait l’une des lignes de défense situées au nord du Litani et pourrait accroître les pressions sur d’autres infrastructures du mouvement.
Pour l’Iran, l’enjeu est différent mais lié. Si la présence du CGRI et son implication dans le dispositif sont confirmées, la perte d’Ali al-Taher constituerait un recul de sa profondeur stratégique au Liban. L’importance donnée par Téhéran au site et l’avertissement adressé à Washington montrent en tout cas qu’il ne s’agit pas seulement d’une affaire intérieure au Hezbollah. Pour Israël, une occupation durable d’Ali al-Taher offrirait l’avantage militaire le plus net. Elle permettrait de compléter le contrôle de plusieurs reliefs et de rapprocher son dispositif de Nabatiyé et de la profondeur territoriale du Hezbollah. Mais cette progression changerait également la nature politique de l’opération. Plus les positions conquises sont intégrées à une « zone de sécurité » permanente, plus Israël se rapproche de la constitution d’une nouvelle zone d’occupation au Liban-Sud plutôt que d’une simple campagne de destruction des infrastructures du Hezbollah.
Cette situation entre directement en tension avec l’autre volet de la résolution 1701. Celle-ci réclame le désarmement des groupes armés et le déploiement de l’État libanais, mais elle repose également sur le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du Liban. L’armée libanaise affirme régulièrement que les incursions, bombardements et occupations israéliennes entravent son déploiement et empêchent le retour à une situation sécuritaire stable. Il est très probable que le sort de la localité d’Ali al-Taher sera abordé lors des prochaines négociations prévues à la mi-septembre.


