Le constat humanitaire de la situation à Gaza. Entretien avec Alexandre Chatillon

A U.S. Air Force Air Mobility Command C-17 Globemaster III performs an airdrop of humanitarian aid over Gaza, March 29, 2024. Joint Base Charleston C-17s joined coalition aircraft to deliver aid to civilians impacted by the conflict in Gaza. The U.S. Air Force’s rapid global mobility capability enabled the expedited movement of critical, life-saving supplies to Gaza. (U.S. Air Force Photo)

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Alexandre Chatillon

Alexandre Chatillon, Lyna Ouandjeli

[Alexandre Chatillon] Je m’appelle Alexandre Chatillon. Il y a quatre ans, j’ai cofondé, avec deux autres personnes, l’ONG française Super-Novae, qui intervient dans des contextes de crise. Notre mission consiste à soutenir les jeunes vivant dans des environnements particulièrement précaires. Nous sommes présents en Libye, au Yémen, en Syrie, au Soudan, ainsi qu’à Mayotte. Notre action repose sur une conviction forte : offrir un emploi à des jeunes dans des zones en crise les encourage à devenir acteurs de paix, plutôt que de les laisser sombrer dans des dynamiques de violence ou les pousser à rejoindre des milices faute de perspectives. C’est le cœur de notre engagement. Par ailleurs, j’ai travaillé pour le Ministère des Affaires Étrangères ainsi que pour différentes instances onusiennes.

[Lyna Ouandjeli] Comment décrivez-vous la situation actuelle à Gaza, notamment en ce qui concerne l’accès aux besoins vitaux comme l’eau, la nourriture et les soins de santé ?

[Alexandre Chatillon] J’ai effectué deux missions à Gaza l’an dernier. Depuis maintenant trois mois, les autorités israéliennes interdisent à notre ONG d’entrer dans la bande de Gaza pour y poursuivre nos activités. Nous avons toutefois la chance de pouvoir compter sur une équipe locale, grâce à laquelle 1 000 enfants continuent chaque jour de se rendre à l’école, et 1 000 femmes bénéficient quotidiennement d’un soutien psychologique dans les camps. Notre action se poursuit, mais dans des conditions extrêmement difficiles. Pour illustrer la gravité de la situation, je peux dire que, dans le cadre de mon travail, j’ai été amené à intervenir dans de nombreuses zones de crise, mais Gaza est sans doute le territoire le plus éprouvant. Dans la plupart des conflits, il est possible pour les civils de fuir. À Gaza, cela est impossible : les habitants sont enfermés, empêchés de fuir par les autorités israéliennes. Il est essentiel de faire une distinction claire entre la population civile gazaouie et le Hamas. Ce dernier ne peut et ne doit pas être défendu. Les otages israéliens doivent être libérés : ils vivent dans des conditions insoutenables, tout comme les deux millions de civils enfermés dans la bande de Gaza.

Pour donner un exemple très concret, la semaine dernière, j’ai reçu une vidéo montrant un nourrisson de deux mois en train de mourir de faim. Je ne l’ai pas partagée, mais j’ai publié un message décrivant la gravité de la situation. Cette scène m’a profondément bouleversé, d’autant plus que je suis moi-même père de deux enfants. En tant qu’humanitaire, je suis confronté à ces réalités, mais il reste inacceptable qu’un bébé meurt faute de lait en poudre. La distribution de produits de première nécessité est chaotique, les foules sont nombreuses, les ressources insuffisantes. À Gaza, les enfants meurent non seulement sous les bombes, mais aussi de faim. Voilà la réalité actuelle sur le terrain.

[Lyna Ouandjeli] Comment, en tant qu’humanitaire, conciliez-vous neutralité de terrain et dénonciation des crimes de guerre ?

[Alexandre Chatillon] La situation est extrêmement difficile. Notre organisation a été fondée dans une logique d’action centrée sur les individus, pour les individus, en s’inspirant des principes du droit humanitaire international, dont la neutralité est une valeur cardinale. Cependant, face à ce qui se passe aujourd’hui à Gaza, il devient impossible de rester silencieux. Nous subissons directement les décisions unilatérales des autorités israéliennes, en particulier concernant l’entrée des convois humanitaires. Avant le 7 octobre 2023, environ 500 camions humanitaires entraient quotidiennement dans la bande de Gaza. Aujourd’hui, en pleine urgence humanitaire, ils ne sont plus qu’une trentaine à être autorisés à entrer chaque jour. Ce chiffre n’est pas lié à un manque de ressources, mais à une décision politique des autorités israéliennes, qui fixent arbitrairement des quotas.

Cela rend notre travail quasi impossible. Nous continuons à agir, mais dans des conditions qui nous empêchent de remplir correctement notre mission. Et il est de plus en plus difficile de ne pas le dénoncer.

[Lyna Ouandjeli] Le droit humanitaire est-il encore un outil efficace face à des conflits de cette intensité, ou devient-il symbolique ? La situation actuelle à Gaza constitue-t-elle selon vous un cas d’usage de la famine comme arme de guerre ?

[Alexandre Chatillon] Les violations du droit international humanitaire (DIH) sont quotidiennes à Gaza. Il s’agit de bombardements visant des civils, de l’empêchement de l’acheminement de l’aide humanitaire, ou encore de l’obstruction à l’accès aux soins de santé. Il suffit de suivre l’actualité pour en constater l’ampleur. La levée de cette stratégie israélienne ne dépend pas uniquement d’Israël, elle se joue aussi à Washington, dans le Bureau ovale. Tant que Donald Trump continuera de soutenir Benyamin Netanyahou (que ce soit pour des raisons de realpolitik, d’intérêts stratégiques ou commerciaux comme la vente d’armes), toute solution durable devra passer par un infléchissement de la position américaine.

Netanyahou est soutenu aujourd’hui par l’extrême droite israélienne. Un mois après le cessez-le-feu de janvier, les exactions ont repris : les bombardements ont recommencé, et l’entrée de l’aide humanitaire a de nouveau été bloquée pendant un mois et demi. Le jour même où les convois ont enfin été autorisés à entrer, des militants d’extrême droite se sont allongés sur la route pour bloquer les camions à l’entrée de Gaza. C’est cet électorat que Netanyahou cherche à satisfaire. Ces exactions se poursuivent quotidiennement, avec la bienveillance ou du moins la complaisance de Donald Trump, dont la vision unilatérale des relations internationales a contribué à affaiblir les normes multilatérales. Avec son arrivée au pouvoir, les principes diplomatiques fondés sur le respect du droit international se sont effondrés : retrait du financement de l’ONU, agressivité vis-à-vis de l’Iran, mépris des canaux traditionnels de négociation entre États…

Aujourd’hui, à Gaza, le droit international semble suspendu, et tout semble permis.

[Lyna Ouandjeli] Pensez-vous que la CPI ou d’autres juridictions internationales soient en mesure de répondre aux violations observées à Gaza ? Ou bien sommes-nous dans un vide juridique de fait ?

[Alexandre Chatillon] La Cour pénale internationale (CPI) a été saisie très tôt par l’Afrique du Sud afin de poursuivre Benyamin Netanyahou. Pourtant, cette mobilisation n’a pour l’instant eu aucun effet concret. La CPI, comme d’autres institutions internationales telles que l’OMS ou les agences onusiennes, repose sur la coopération volontaire des États parties au Statut de Rome. Si les États-Unis, qui n’ont pas ratifié ce statut, décident de ne pas respecter les règles du droit international, aucune instance ne peut véritablement les y contraindre. Aujourd’hui, les États-Unis exercent un monopole de fait sur la violence légitime à l’échelle mondiale, sans égard pour le droit international ou les principes fondamentaux des relations internationales.

En ce mois de juin 2025, il est peu probable que ces institutions parviennent, à court terme, à faire appliquer leurs décisions. Mais j’ose espérer qu’à plus long terme, dans dix ans peut-être, les responsables des milliers de morts causés par ces politiques et ces actions devront rendre des comptes devant la justice. Le temps de la justice est souvent déconnecté du temps des événements, mais il n’est pas pour autant inexistant. J’espère que la CPI finira par traduire Benyamin Netanyahou en justice, et que ce dernier sera un jour détenu pour ses crimes.

[Lyna Ouandjeli] Comment les familles monoparentales que vous avez rencontrées survivent-elles dans un tel contexte ? Quelles sont leurs priorités, leurs peurs, leurs espoirs ?

[Alexandre Chatillon] Dans les pays où nous intervenons qui sont pour la plupart arabo-musulmans, nous observons une solidarité sociale bien plus marquée que celle que l’on perçoit aujourd’hui en Europe. Il s’agit d’une solidarité familiale, communautaire, territoriale, mais aussi transgénérationnelle. Bien que nos actions ne ciblent pas spécifiquement les familles monoparentales, ce sont souvent elles qui paient le plus lourd tribut dans les contextes de conflit. Nous menons des interventions globales à l’échelle de la société.

À Gaza, par exemple, nous apportons un soutien psychologique aux femmes et menons des actions de sensibilisation aux violences faites aux femmes dans les camps. Les situations de conflit, les tensions permanentes et la promiscuité favorisent l’émergence de comportements violents. À travers ce travail, nous espérons contribuer à apaiser les tensions, à soulager la souffrance des femmes, et, par extension, celle des familles monoparentales et des communautés dans leur ensemble.

[Lyna Ouandjeli] Comment vos missions sont-elles préparées sur le plan logistique pour notamment venir en aide à ces familles monoparentales ? Comment les femmes, souvent devenues chefs de famille, parviennent-elles à assurer la survie de leurs enfants dans ces conditions ?

[Alexandre Chatillon] Nous ne disposons pas actuellement de programme spécifiquement dédié aux familles monoparentales à Gaza. Il est d’ailleurs très difficile de distinguer les femmes des familles dans ce contexte, car l’ensemble de la population a aujourd’hui besoin d’aide. Si je prends un peu de recul, c’est pourtant un axe de travail que nous avions développé en 2022 et au début de l’année 2023. À cette période, nous menions un programme d’accompagnement ciblé pour des femmes cheffes de famille (environ 200 femmes). Il comprenait un bilan de compétences, une analyse du marché local de l’emploi, puis un programme de formation adapté pour faire correspondre les compétences existantes des participantes aux besoins identifiés.

Ce projet, mis en œuvre dans la bande de Gaza, avait permis d’accompagner 200 femmes. Malheureusement, il a dû être interrompu à la suite des événements du 7 octobre 2023. Malgré cela, certaines rencontres nous rappellent le sens de notre engagement. En mars dernier, alors que je me rendais dans un camp de déplacés à Gaza pour évaluer les besoins sur place, une femme a reconnu le nom de notre ONG sur notre véhicule. Elle s’est approchée pour nous remercier, car elle faisait partie des 200 bénéficiaires de notre programme l’année précédente. Dans une situation aussi tragique, ce genre d’échange donne du sens à notre action et nous rappelle que notre travail reste utile.

[Lyna Ouandjeli] Quels parallèles faites-vous entre la situation humanitaire à Gaza et celle d’autres régions en guerre du MENA (comme le Yémen, la Syrie ou le Soudan) ?

[Alexandre Chatillon] La situation en Libye n’est en rien comparable à celle de Gaza. Il ne s’agit pas d’une crise humanitaire à proprement parler. Le pays connaît une fragilité économique persistante, malgré une croissance soutenue depuis une dizaine d’années, ainsi qu’un risque sécuritaire réel. Mais sur le plan humanitaire, la situation reste relativement contenue. Au Yémen, en revanche, la crise humanitaire est bien réelle, notamment dans les zones contrôlées par les Houthis, comme la région d’Hadramout. Le pays fait face à une fragilité économique structurelle importante. De nombreux financements internationaux sont mobilisés pour répondre aux besoins humanitaires, mais, malgré leur ampleur, la situation ne peut être comparée à celle de Gaza. Je ne souhaite pas établir une hiérarchie dans la souffrance humaine. Mais, si je devais parler en toute franchise, je préférerais aujourd’hui être Yéménite que Gazaoui, tant les conditions de vie à Gaza sont devenues inhumaines.

To cite this article: « Le constat humanitaire de la situation à Gaza. Entretien avec Alexandre Chatillon » by Alexandre Chatillon, Lyna Ouandjeli, EISMENA, 30/07/2025, [https://eismena.com/analysis/le-constat-humanitaire-de-la-situation-a-gaza-entretien-avec-alexandre-chatillon/?lang=fr].

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