Les divers enjeux d’un processus de paix réactivé entre la Turquie et les Kurdes

U.S. Secretary of Defense Chuck Hagel, center left, meets with Turkish President Recep Tayyip Erdogan, center right, at the Turkish presidential palace in Ankara, Turkey, Sept. 8, 2014. (DoD photo by Glenn Fawcett/Released)

Auteur

Elsa Tulin Sen

Elsa Tulin Sen, Lyna Ouandjeli

Aujourd’hui, la Turquie reste dominée par la figure omniprésente de son président Recep Tayyip Erdoğan. Au pouvoir depuis maintenant plus de deux décennies, il conserve un contrôle maîtrisé sur les institutions du pays. Toutefois, des questions se posent quant à sa succession, notamment avec les élections prévues en 2028, voire plus tôt si un scrutin anticipé est organisé. Dans ce contexte d’incertitude institutionnelle, de fragilité économique et de volonté de stabilisation tant interne que régionale dans un Moyen-Orient en perpétuelle ébullition, une évolution inattendue semble donc submerger la possible relance d’un processus de paix entre Ankara et les Kurdes. Cette initiative ne fait l’objet d’aucune formalisation institutionnelle à ce stade, même si l’appel lancé par Abdullah Öcalan depuis l’île-prison d’Imrali en février 2025 a été reçu comme un signal. Cet article explore ces dynamiques à travers un retour sur les précédents historiques, l’appel d’Öcalan, et les conséquences régionales, notamment en Irak et en Syrie.

Retour sur les 10 points de Dolmabahçe et son échec

L’initiative de Dolmabahçe, lancée en février 2015, constitue une tentative de résolution du conflit kurdo-turc. Ce processus avait réuni des représentants du gouvernement turc et des membres du Parti démocratique des peuples (HDP), autour de dix principes censés servir de base à une résolution pacifique du conflit. Ces points, inspirés en partie par des idées d’Öcalan, incluaient des éléments relatifs à un projet d’État démocratique pluraliste, avec une reconnaissance des droits civiques, culturels et politiques des Kurdes, ainsi qu’un engagement à rédiger une constitution plus inclusive. Les 10 points recouvraient des thématiques abordant la définition d’une citoyenneté dite « libre », la reconnaissance des identités multiples, de l’égalité hommes-femmes, la protection de l’environnement ou encore un cadre constitutionnel renouvelé. Ce texte ainsi que les réunions qui l’ont accompagné, avaient pour objectif de démilitariser progressivement le conflit tout en esquissant une refondation du contrat social turc sur des bases pluralistes. En revanche, l’élan de 2015 fut interrompu peu de temps après par la « guerre des tranchées »[1]. Cette nouvelle stratégie, portée par une mouvance kurde, consistait à bloquer l’accès des grandes villes kurdes à l’armée et aux forces de sécurité turques en creusant des tranchées, avant de déclarer certaines zones comme autonomes vis-à-vis d’Ankara. Initialement marginalisée et impulsée par des groupes de jeunes militants kurdes, cette tactique a rapidement été reprise et légitimée par une frange importante des forces politiques kurdes en Turquie. Ce basculement constitue un tournant majeur : il traduit une perte de confiance profonde dans la capacité de l’État turc à mettre en œuvre une solution politique durable à la question kurde. Le PKK a d’ailleurs qualifié cette séquence de nouvelle phase de « guerre révolutionnaire populaire ». La guerre des tranchées a ainsi illustré les ambiguïtés persistantes et structurelles du mouvement kurde en Turquie. Après plus de quinze années marquées par un discours de résolution pacifique du conflit, fondé sur la démocratisation de l’État turc, une partie du mouvement a opéré un revirement stratégique radical, optant pour une logique de confrontation visant à paralyser un État perçu comme irrémédiablement hostile à la reconnaissance des droits kurdes[2].

Ainsi, l’État turc adopte dès lors une posture plus rigide et autoritaire sur le pays et plus particulièrement à l’égard de l’opposition kurde en intensifiant considérablement les violations des droits de l’homme, les opérations militaires et autres restrictions. Le HDP est criminalisé, des milliers de militants sont arrêtés, les municipalités kurdes quant à elles placées sous tutelle et en finalité, une intensification des opérations militaires contre le PKK dans le sud-est du pays. Par conséquent, l’État reprend la main sur l’agenda kurde, réduisant au silence une perspective de paix.

Aujourd’hui, dix ans plus tard, les conditions intérieures ont changé. En effet, Ankara fait face à une crise économique profonde depuis 2018 qui ne cesse de s’aggraver, et cherche à consolider son contrôle sur la zone kurde du pays, tout en essayant d’avoir une influence sur la région et notamment son voisin syrien. Dans cette optique, des discussions informelles auraient été entamées sur les conditions d’une réintégration progressive des guérilleros du PKK, à commencer notamment par les plus jeunes et les plus âgés, dans le cadre d’un processus de démilitarisation sous supervision internationale. Il serait ainsi pertinent de partager quelques extraits des informations publiées par le groupe médiatique du Kurdistan irakien, Rudaw, dans son édition du 12 mai dernier :

Les armes seront livrées sous la supervision de la Turquie à Souleimaniye et Erbil. Près de 300 hauts responsables du PKK seront envoyés dans des pays tiers comme l’Afrique du Sud et la Norvège. Environ 4 000 citoyens turcs seront accueillis à la frontière turque par étapes … Öcalan restera à İmralı. Il n’y aura pas de pays garants comme les États-Unis et la France. Les membres du PKK bénéficieront également de la nouvelle loi sur les exécutions, et des dispositions seront prises pour garantir la libération des personnes âgées et en souffrance. Selon l’évolution du processus, un terrain d’entente sera recherché au Parlement pour rédiger une nouvelle Constitution, la législation pénale sera réorganisée et, lorsqu’un consensus social sera trouvé ultérieurement, une amnistie partielle pourrait également être à l’ordre du jour.

Cette ouverture s’inscrit dans une logique plus ou moins asymétrique puisqu’aucune demande spécifique ne semble avoir été formulée par les organisations kurdes, affaiblies tant politiquement que militairement. Le calendrier et les modalités du processus semblent être intégralement contrôlés par l’État turc, qui filtre les annonces et sélectionne ses interlocuteurs. Derrière cette relance plusieurs hypothèses peuvent être discutées. Soit le gouvernement turc cherche à garantir une transition douce et maîtrisée en sécurisant le pays pour les élections de 2028 probablement en faveur d’Erdoğan ou de la personne/candidate qui sera soutenue par lui ; soit à travers une stratégie d’apaisement ciblé et de “médiateur” régional, Erdoğan tente de restaurer une légitimité suffisante pour une nouvelle réforme constitutionnelle lui permettant ainsi de se représenter. Dans cette configuration, les Kurdes se montrent peu revendicatifs sur le plan pragmatique, soit par épuisement ou par prudence stratégique.

Ainsi, l’appel d’Öcalan de février 2025 demandant la démilitarisation du PKK, bien que prudent, pourrait indiquer une volonté d’ouvrir un nouveau cycle, plus technocratique que politique. L’objectif principal pour l’État turc semble être d’éviter toute agitation armée ou frontalière.

Les enjeux régionaux de ce processus

Depuis l’adoption de la Constitution irakienne en 2005, les Kurdes d’Irak disposent d’une autonomie reconnue sous la dénomination de la Région du Kurdistan Irakien, ou encore le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK). Malgré le référendum d’indépendance de 2017, qui s’est soldé par un échec diplomatique, les dirigeants kurdes privilégient désormais le statu quo pour eux-mêmes, c’est-à-dire préserver l’autonomie sans chercher l’indépendance immédiate. Toutefois, aujourd’hui, Nechirvan Barzani (PDK) et Bafil Talabani (UPK) se disent prêts à soutenir la paix entre Ankara et les Kurdes de Turquie. Ils ont accueilli très favorablement l’appel d’Öcalan, et ont participé au congrès de Souleymanieh en mai 2025, affirmant une solidarité prudente sans volonté d’ingérence. Il est possible de constater que leur positionnement vise à stabiliser la région tout en renforçant leur rôle de médiateurs, sans pour autant jouer un rôle actif entre les deux parties.

Quant à la Fédération auto-proclamée du nord de la Syrie, plus connue sous le nom de Rojava à la suite de l’unification de trois cantons kurdes au Rojava, quasiment administré depuis la guerre contre l’État islamique par le PYD (lié au PKK), elle constitue aujourd’hui une entité autonome de facto, même si elle reste non reconnue et marginalisée par le régime syrien et la communauté internationale. Les accords récents entre les commandants kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS) et le gouvernement par intérim d’Ahmed al-Charaa, laissent entrevoir une possible normalisation des relations. L’un des aspects de cet accord est d’intégrer les forces kurdes au sein de l’armée syrienne, signe d’un rapprochement mais qui reste fragile. Selon les toutes premières réactions, il parait qu’Ankara opte pour un optimisme prudent et il serait difficile de dire que la Turquie considère le rapprochement entre les Kurdes de Syrie et le gouvernement intérimaire de Syrie comme une menace directe, du moins pour l’instant. Il est également révélateur, voire paradoxal, de constater que Recep Tayyip Erdoğan lui-même a qualifié l’accord du 10 mars 2025, conclu entre le gouvernement intérimaire syrien et les FDS de « pas dans la bonne direction ». Dans cette optique, la démilitarisation progressive du PKK en Turquie notamment et l’éventuelle situation du Rojava pourraient être utilisés comme leviers diplomatiques dans le dialogue avec Damas. Une coordination tripartite Turquie-Syrie-Kurdes n’est donc pas impossible, à condition néanmoins que le statut de l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie reste contrôlé.


Le processus de paix qui semble s’esquisser entre Ankara et les Kurdes de Turquie repose moins sur une reconnaissance identitaire que sur une volonté sécuritaire. Il s’agit d’un accord de paix mais sous l’optique d’une stratégie d’endiguement et de normalisation sous contrôle de l’État turc. L’appel d’Öcalan, les signaux en provenance du GRK, et les repositionnements en Syrie sont autant d’éléments qui indiquent une volonté régionale d’éviter l’escalade et l’échec. Cette hypothèse semble être plus vraie avec le lancement d’une guerre contre l’Iran il y a quelques semaines qui montre que la région du Moyen-Orient est très instable et pour être vainqueur il faut éviter que l’escalade vienne chez soi. Encore une fois, le processus entre les Kurdes de Turquie et l’État turc reste fragile. Il n’est ni structuré juridiquement, ni accompagné d’un cadre politique clair. L’absence de revendications explicites côtés kurde pourrait révéler une attente stratégique.

Notes

[1] Here one could also make the argument that the gains made by Syrian Kurds in terms of autonomy in their country led to a reassessment of the political and ideological line of Turkey’s Kurdish political class, including PKK fighters, which had strived since early 2000 to develop a peaceful solution to the Kurdish question, not through autonomy but rather through Turkey’s democratisation.

[2] Elsa Tulin Sen, « Le conflit syrien : un élément perturbateur du mouvement social kurde en Turquie », Confluences Méditerranée, vol. 117, no. 2, 2021, pp. 195-209.

To cite this article: « Les divers enjeux d’un processus de paix réactivé entre la Turquie et les Kurdes » by Elsa Tulin Sen, Lyna Ouandjeli, EISMENA, 09/07/2025, [https://eismena.com/analysis/les-divers-enjeux-dun-processus-de-paix-reactive-entre-la-turquie-et-les-kurdes/?lang=fr].

Les informations et opinions contenues dans les articles publiés sur le site web d’EISMENA n’engagent que leurs auteurs et ne sauraient engager la responsabilité de l’institut.

Partager cet article

Articles connexes

Le coût européen de la République islamique : six lignes que personne n’a additionnées

Maneli Mirkhan

Trump contre Netanyahu : comment le Liban est devenu une monnaie d’échange dans les négociations entre les États-Unis et l’Iran

Adel Bakawan

L’opération Epic Fury : régionalisation du conflit, crise énergétique et recomposition géopolitique

Edgar de Barbeyrac

Un champ de bataille par procuration : la dépossession territoriale du Liban (1948–2026)

Maxime Lechat

Ormuz : Du Chaos Juridique à un Régime ad hoc ?

Olivier Lasmoles

Les pays du Golf arabique : point de bascule ou point de rupture ?

Sardar Aziz