[Lyna Ouandjeli] L’entretien du 25 juin 2025 portera essentiellement sur des questions concises centrées sur les relations entre la Turquie et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), avec, en complément, deux brèves interrogations liées à l’actualité, notamment concernant les tensions entre l’Iran et Israël, ainsi que les prises de position récentes du président Erdoğan sur ces sujets. L’objectif est avant tout de poser un cadre général, sans entrer dans des développements trop longs, afin de fournir aux auditeurs quelques éléments de contexte essentiels. Dans cette perspective, j’ai préparé une série de questions. La première vise à offrir un rappel historique succinct des origines et de l’évolution du conflit entre la Turquie et le PKK, afin de permettre une meilleure compréhension de la genèse et des dynamiques de cette confrontation prolongée. Quelles sont les principales causes historiques du conflit opposant la Turquie au PKK, et de quelle manière la politique sécuritaire turque à l’égard du mouvement kurde a-t-elle évolué depuis les années 1980 ?
[Ahmet İnsel] La relation entre l’État turc et le PKK s’inscrit dans un cadre historique plus large, marqué par les revendications portées par une partie de la population kurde, notamment en ce qui concerne la reconnaissance de leur identité culturelle. Parmi les demandes récurrentes figurent l’usage de la langue kurde dans l’espace public, le droit à l’apprentissage en langue maternelle, et la reconnaissance officielle de l’identité kurde dans le cadre de la République turque. L’apparition du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) à la fin des années 1970 ne constitue donc pas le premier épisode de confrontation entre l’État turc et des mouvements kurdes. Dès les premières décennies de la République, plusieurs soulèvements kurdes ont été réprimés avec une extrême sévérité, dans le cadre de vagues successives de contestation et de répression1. Le PKK émerge dans un contexte politique particulièrement troublé, caractérisé par une polarisation violente entre organisations d’extrême droite et groupes révolutionnaires de gauche. Les fondateurs du PKK étaient issus de cette mouvance de gauche radicale, prônant une lutte armée contre le pouvoir central. Le mouvement voit le jour en 1977-1978, dans un climat de guerre civile larvée. Dès ses débuts, le PKK s’oppose aux autres organisations kurdes, parfois de manière violente, dans un environnement marqué par une pluralité de courants revendicatifs : certains prônant l’indépendance, d’autres une reconnaissance des droits kurdes au sein même de la République turque.
Anticipant le coup d’État militaire du 12 septembre 1980, la direction du PKK, menée par Abdullah Öcalan, quitte la Turquie pour s’exiler en Syrie. C’est depuis l’extérieur que le mouvement prépare sa stratégie armée. Les premières actions revendiquées du PKK en territoire turc débutent à l’été 1984, peu après la transition officielle vers un gouvernement civil libéral de droite. Ces premières attaques, visant des casernes militaires dans des localités proches de la frontière irakienne, marquent le début d’un conflit armé de longue durée entre le PKK et les forces de sécurité turques. Les années 1990 voient une intensification notable de la violence. Cette décennie est marquée à la fois par une militarisation accrue du conflit et par de graves violations des droits humains : disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires, déplacements de population et destructions de villages kurdes sont largement documentés. Le PKK, de son côté, mène également des actions armées particulièrement dures. Quelques tentatives de négociation ont ponctué cette période, notamment en 1993 avec un premier cessez-le-feu, mais ces démarches échouent systématiquement. L’un des principaux obstacles réside dans le refus persistant de l’État turc d’envisager une quelconque reconnaissance des revendications kurdes dans le cadre du dialogue avec le PKK, considéré officiellement comme une organisation terroriste.
Au début des années 1990, l’État turc a accordé une reconnaissance limitée de l’usage public de la langue kurde, sans pour autant permettre son enseignement dans les établissements scolaires. Aucune avancée significative n’a suivi cette mesure symbolique. Dans les années 2000, la situation s’est quelque peu apaisée, mais c’est surtout un tournant majeur survenu en 1999 qui a profondément reconfiguré les dynamiques du conflit : sous la pression de la Turquie, la Syrie a exigé le départ d’Abdullah Öcalan, chef du PKK. Après plusieurs mois d’errance diplomatique à la recherche d’un asile politique, Öcalan est arrêté en février 1999 à Nairobi, avec la complicité des services occidentaux, notamment américains, et remis aux autorités turques. Il est depuis détenu en Turquie, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité incompressible. À partir de sa détention, Öcalan initie une évolution idéologique progressive du PKK. L’objectif initial de création d’un État kurde indépendant est abandonné au profit d’un projet de transformation démocratique des États où vivent les Kurdes — principalement la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran. Ce nouveau paradigme, qu’Öcalan nomme « confédéralisme démocratique », repose sur la mise en place d’autonomies locales, notamment culturelles et politiques, sans remettre en cause les frontières des États existants. Du point de vue de l’État turc, les revendications kurdes portées par le PKK ont été dès les années 1990 recodées dans le langage de la sécurité comme une menace de « terrorisme séparatiste », en remplacement de l’ancien discours sur « l’anarchie ». Ce changement discursif a permis une répression plus systématique et juridiquement encadrée. La Turquie a ainsi adopté une législation spécifique en matière de lutte antiterroriste, distincte du Code pénal, qui suspend un grand nombre de libertés fondamentales. Cette législation a justifié l’instauration d’un régime sécuritaire centré sur l’objectif déclaré de lutte contre le terrorisme.
Par ailleurs, si le PKK s’est affirmé comme une organisation politico-militaire, il a également eu recours à des tactiques que l’on peut qualifier d’attentats terroristes — attentats suicides, attaques à la bombe — menés directement ou par des groupes affiliés. En réponse, l’État turc a engagé des opérations extralégales, y compris des assassinats ciblés, visant les cadres et membres du PKK. Le conflit armé, bien que ponctué de phases d’accalmie, s’est poursuivi par épisodes, particulièrement intenses durant les années 1990 et les années 2010. Depuis plusieurs années, la présence militaire du PKK en territoire turc est devenue marginale ; l’organisation est désormais principalement implantée dans les montagnes de Qandil, à la frontière irako-iranienne, et dans certaines régions du nord de la Syrie. C’est dans ce contexte qu’a émergé une nouvelle séquence politique. En octobre 2024, le président du Parti d’action nationaliste (MHP), Devlet Bahçeli, a publiquement révélé l’existence de discussions entre Öcalan et les services turcs. Selon ses déclarations, Öcalan serait prêt à appeler à la fin de la lutte armée et à la dissolution du PKK, ouvrant la voie à une « Turquie sans terreur ». Cette déclaration a été suivie, en février 2025, d’un appel d’Öcalan à mettre fin à la lutte armée. En mai 2025, à l’issue de son douzième congrès, le PKK a officiellement annoncé l’abandon de la lutte armée comme stratégie politique et la dissolution de son organisation. Toutefois, cette décision ne marque pas la fin de l’engagement politique kurde, mais plutôt une transition vers des formes de mobilisation non violentes, centrées sur les revendications culturelles et politiques. Malgré cette évolution majeure, aucune avancée concrète n’a été enregistrée du côté de l’État turc. Les conditions de détention des leaders kurdes, y compris des maires élus du Parti démocratique des peuples (HDP) ou même du Parti républicain du peuple (CHP), restent inchangées. Nombre d’entre eux sont emprisonnés sur la base d’accusations de collusion avec une organisation terroriste. Ainsi, bien que le discours officiel valorise l’idée d’une Turquie libérée du terrorisme, aucune mesure tangible n’a été prise pour accompagner la fin annoncée de la lutte armée. Cette asymétrie entre l’initiative politique kurde et l’inertie de l’État de Turquie illustre un blocage profond – à la fois épistémologique, culturel et historique. L’État turc, façonné par des décennies de rhétorique nationaliste et de diabolisation des revendications kurdes, reste paralysé à l’idée d’une quelconque reconnaissance, même minimale, des droits culturels ou politiques des Kurdes. Dans ce contexte, la sortie du conflit semble suspendue à une volonté politique encore absente, malgré l’opportunité historique qui se présente.
[Lyna Ouandjeli] Dans le prolongement de ce que vous avez évoqué concernant les gestes que l’État de Turquie pourrait poser pour accompagner concrètement la décision du PKK de renoncer à la lutte armée et de se dissoudre, une interrogation majeure se pose : l’État turc pourrait-il envisager une révision du statut carcéral d’Abdullah Öcalan, voire sa libération conditionnelle, en tant que signe d’ouverture et de volonté de dialogue dans le cadre d’un processus de paix durable ? Ou, au contraire, cette hypothèse demeure-t-elle totalement exclue du point de vue d’Ankara, en raison du poids politique et symbolique que représente Öcalan, rendant toute perspective de remise en cause de son incarcération irréaliste à court ou moyen terme ?
[Ahmet İnsel] Dans l’immédiat, il semble plus réaliste de s’attendre à des gestes symboliques et juridiques concrets de la part de l’État turc, notamment en ce qui concerne la libération des maires kurdes démocratiquement élus, actuellement détenus sous l’accusation « d’intelligence avec une organisation terroriste ». Si le PKK venait effectivement à cesser toute activité armée et que son démantèlement était acté, il deviendrait difficilement justifiable, d’un point de vue légal comme politique, de maintenir en détention des milliers de personnes au titre de liens supposés avec une organisation qui n’aurait plus d’existence opérationnelle sur le territoire turc. La question d’Abdullah Öcalan, en revanche, se pose dans des termes sensiblement différents. D’après les éléments disponibles, il n’aurait pas exprimé, à ce stade, le souhait d’être libéré ou transféré hors de l’île-prison d’Imralı, où il bénéficierait de conditions de sécurité jugées préférables. Une évolution plausible consisterait donc en une transformation progressive de son régime de détention : celui-ci pourrait s’orienter vers un modèle semi-ouvert, comme cela était le cas pour Imralı avant son affectation exclusive à Öcalan. Une telle évolution impliquerait une liberté accrue de circulation, un accès plus régulier à des visiteurs – qu’il s’agisse d’acteurs politiques, de journalistes ou d’anciens cadres du PKK – ainsi qu’une restauration de ses canaux de communication avec l’extérieur.
Notons à ce titre que des aménagements ont déjà été amorcés : la présence, à ses côtés, de plusieurs prisonniers politiques volontaires du PKK, chargés de former une sorte de secrétariat informel, marque une inflexion dans la gestion de son isolement. Cependant, aucune mesure concrète en ce sens n’a été adoptée à ce jour. Une réforme du Code pénal, notamment de la législation antiterroriste, qui aurait pu ouvrir la voie à une évolution de la situation, a été reportée – alors qu’elle était annoncée pour juin, elle a été repoussée à l’automne 2025. Ce report témoigne des fortes hésitations du pouvoir exécutif, tiraillé entre plusieurs impératifs contradictoires. D’un côté, le président Erdoğan pourrait escompter, dans une perspective électorale, un bénéfice politique auprès de l’électorat kurde en s’engageant dans un processus de résolution du conflit. De l’autre, un tel engagement risquerait de lui aliéner une partie significative de sa base électorale nationaliste, au profit de forces ultranationalistes concurrentes. Cette tension, déjà observée lors de la séquence politique de 2015, freine aujourd’hui toute avancée significative. Elle met en lumière un blocage profond, à la fois idéologique et structurel, qui entrave toute reconnaissance des revendications kurdes, même les plus élémentaires, sans qu’elles soient perçues comme des menaces à l’unité de l’État.
[Lyna Ouandjeli] Je vous remercie pour votre réponse. Ma question suivante porte sur les opérations militaires récentes, menées malgré l’annonce d’un cessez-le-feu intervenu – sauf erreur – au mois d’avril ou de mai. Dans ce contexte, comment comprendre que, malgré cette déclaration unilatérale de cessation des hostilités, l’armée turque ait poursuivi, à plusieurs reprises, des frappes et opérations ciblées en Irak et en Syrie, visant et tuant des membres du PKK ? Comment cette dynamique peut-elle s’articuler, ou à l’inverse entrer en contradiction, avec la perspective d’un véritable dialogue de paix entre l’État de Turquie et les représentants ou anciens cadres du PKK ?
[Ahmet İnsel] Dans ce contexte, il est difficile de parler véritablement d’un processus de paix. S’agissant du théâtre syrien, les affrontements entre les Forces démocratiques syriennes (FDS) – soutenues en partie par des composantes proches du PKK – et l’armée turque, ou les groupes armés parrainés par cette dernière, ont semblé cesser à la mi-mai. Depuis, la situation reste figée, sans confrontation directe mais également sans évolution politique notable : les zones comme Afrin et d’autres régions du nord de la Syrie demeurent sous occupation turque. En revanche, en Irak, les frappes turques contre les positions du PKK se poursuivent de manière constante. Le PKK, de son côté, affirme adopter une posture strictement défensive, ne répondant pas militairement à ces attaques. Il convient de rappeler ici un point fondamental : le cessez-le-feu a été déclaré unilatéralement par le PKK. Il ne s’agit donc pas d’un accord bilatéral ou d’un cadre de négociation réciproque. L’État turc, en l’occurrence le gouvernement dirigé par Recep Tayyip Erdoğan, n’a à aucun moment reconnu ce cessez-le-feu ni exprimé une quelconque volonté d’entrer en négociation.
Au contraire, la position d’Ankara reste résolument unilatérale : elle consiste à exiger la fin de la lutte armée, la reddition et l’auto-dissolution du PKK, sans pour autant proposer d’engagements en retour – qu’il s’agisse de concessions politiques, juridiques ou symboliques. Dans ces conditions, il devient difficile d’envisager une dynamique crédible de paix. La fin de la lutte armée du PKK constitue indéniablement un tournant potentiellement décisif pour la Turquie, susceptible d’ouvrir une ère de normalisation et de démocratisation. Mais pour que cette rupture avec le cycle de la violence ait un sens durable, encore faut-il que l’État de Turquie accompagne cette évolution d’un cadre politique concret, mettant fin à la logique de l’état d’exception sécuritaire et aux politiques répressives justifiées par la « menace terroriste ». À défaut, le scepticisme reste de mise.
[Lyna Ouandjeli] Il est en effet frappant d’observer le rôle de médiation qu’a pu jouer le gouvernement régional du Kurdistan irakien, et en particulier Nechirvan Barzani, dans le cadre des échanges entre le président Erdoğan et Abdullah Öcalan. Ce rôle intermédiaire, quoique discret, semble avoir pesé dans la séquence politique récente. Dès lors, ma question porte sur les répercussions concrètes de l’appel lancé par Abdullah Öcalan le 27 février 2025, suivi du congrès du PKK qui s’est tenu à Souleimaniye entre le 5 et le 7 mai. Plus précisément, quelles pourraient être les implications de cette décision d’abandon de la lutte armée sur l’ensemble du champ kurde régional – en particulier à l’égard des Kurdes de Syrie, sachant que les Unités de protection du peuple (YPG), bien qu’autonomes dans leur fonctionnement, partagent des affinités idéologiques et organisationnelles profondes avec le PKK ? Et par ailleurs, comment cette évolution est-elle perçue ou susceptible d’être exploitée par les autorités du Kurdistan irakien, dans un contexte régional en recomposition ? De façon plus générale, quels pourraient être les effets de ce tournant sur l’équilibre géopolitique kurde dans la région ?
[Ahmet İnsel] Le Kurdistan irakien, dans cette configuration, ne joue qu’un rôle périphérique. En effet, la région est dominée par le gouvernement du clan Barzani, dont les relations avec le PKK ont toujours été tendues, marquées davantage par la méfiance que par la solidarité idéologique ou stratégique. Si le PKK disposait de camps dans la région, ceux-ci étaient limités à des zones de refuge, elles-mêmes sous le strict contrôle des autorités kurdes irakiennes. On a même assisté par le passé à des épisodes de confrontation directe entre les deux parties. En revanche, c’est en Syrie que se concentre aujourd’hui l’essentiel des enjeux. Le gouvernement turc y mène une action déterminée visant à empêcher toute reconnaissance formelle d’une autonomie kurde ou l’émergence d’une entité politico-militaire kurde structurée. Ankara exerce en ce sens une pression constante sur le gouvernement d’Ahmed al-Charaa pour bloquer toute avancée en faveur d’une administration autonome portée par les Forces démocratiques syriennes (FDS), auxquelles les YPG sont affiliés.
Or, ces FDS constituent aujourd’hui les forces armées les plus solides, les plus nombreuses et les mieux organisées du nord de la Syrie. Dès lors, il est difficile pour le gouvernement syrien provisoire d’ignorer leur poids militaire et politique, ce qui crée une dynamique faite d’ambivalence, de blocages et d’hésitations. Dans ce contexte, la Turquie joue un rôle fondamental d’entrave aux négociations potentielles. Ainsi, on observe un déplacement du centre de gravité de la question kurde : celle-ci ne se joue plus uniquement au sein du territoire turc, mais se projette désormais principalement en Syrie. Pour l’État de Turquie, la véritable bataille du « post-PKK » se mène désormais sur le théâtre syrien, qui cristallise à la fois les enjeux sécuritaires, diplomatiques et identitaires liés à la question kurde.
[Lyna Ouandjeli] J’en arrive à mes deux dernières questions, qui concernent principalement la région du Moyen-Orient. Vous avez souligné que la question de la lutte armée kurde et le dialogue entre la Turquie et les Kurdes pourraient avoir des répercussions importantes en Syrie. Ma première question est donc la suivante : comment ce processus pourrait-il redessiner les équilibres kurdes au Moyen-Orient, en tenant compte des aspirations kurdes en Turquie, en Irak et en Syrie, qui, bien que différentes, peuvent être envisagées de manière globale ? Quel serait également l’impact de ce processus sur les Kurdes d’Iran, dont on dispose de moins d’informations ? Cet appel aurait-il une influence particulière sur eux ou non ? Ma seconde question porte sur la récente escalade entre Israël et l’Iran, encore d’actualité, notamment avec l’intervention américaine. Les États-Unis ont exprimé leur volonté de négocier avec l’Iran pour mettre fin au conflit, tandis qu’Israël semble vouloir y mettre un terme, affirmant avoir accompli les missions nécessaires concernant la destruction des sites nucléaires iraniens. Par ailleurs, Erdoğan a pris position en condamnant les attaques israéliennes en Iran et en défendant le droit de riposte iranien. Pourtant, ces dernières années, sa position vis-à-vis d’Israël a été assez ambivalente : entre des relations économiques et commerciales relativement cordiales et une posture plus critique, notamment depuis les événements du 7 octobre 2023 et la situation tragique à Gaza.
Pensez-vous qu’avec cette posture d’Erdoğan, Israël pourrait cibler la Turquie, certes différemment de ce qui se passe en Iran ? La Turquie pourrait-elle s’impliquer dans ce conflit entre l’Iran et Israël en apportant un certain soutien à Téhéran, malgré une histoire conflictuelle entre la Turquie et l’Iran – remontant à l’époque des empires ottoman et sassanide, puis plus récemment entre une république islamique et une Turquie qui se revendique démocratique ? Selon vous, la Turquie pourrait-elle offrir un appui plus marqué à l’Iran, ou restera-t-elle prudente, préférant se concentrer sur sa situation intérieure, notamment en vue de l’élection présidentielle de 2028 et de la possible candidature d’Erdoğan ? Ou au contraire, la Turquie adopterait-elle une posture plus détachée vis-à-vis des tensions actuelles au Moyen-Orient ? Je pose cette question assez large car j’ai pu lire, dans la presse et chez certains chercheurs, des analyses qui intègrent la Turquie dans ce contexte complexe entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Quelle est votre analyse, en tant que chercheur, à ce sujet ?
[Ahmet İnsel] Sur la première partie de la question, je n’ai pas beaucoup d’éléments précis, notamment concernant la situation actuelle du Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK). Quant à l’intervention israélienne, il faut vraiment faire preuve de prudence avant de faire des projections affirmant que cette intervention, couplée à celle des États-Unis, affaiblira le régime iranien et mènera à un changement de régime. Selon moi, nous sommes encore très loin de cette réalité. Il se peut même que cela provoque l’effet inverse, c’est-à-dire un renforcement d’un sentiment patriotique et nationaliste qui pourrait consolider un régime déjà fragilisé en termes de légitimité interne. Concernant la configuration kurde dans la région, il est vrai qu’une « carte kurde » existe, mais il ne faut pas en exagérer l’importance ni penser que les Kurdes forment un bloc homogène, uni idéologiquement et politiquement. Les situations sont très différentes entre la Turquie, la Syrie, l’Irak ou même l’Iran, et il faut toujours garder à l’esprit la diversité des réalités locales et identitaires. Ce qui est clair, c’est que dans chacun de ces pays, la majorité des Kurdes revendiquent la reconnaissance de leur identité. En Irak, cette reconnaissance existe déjà, avec un gouvernement autonome, une université en langue kurde et un enseignement officiel : c’est à ce jour le seul cas où les Kurdes disposent d’un quasi-État et où leurs revendications sont institutionnellement prises en compte. Dans les autres régions, ces revendications persistent, mais avec des modalités différentes selon les contextes. La lettre d’Abdullah Öcalan au congrès du PKK s’inscrit dans cette logique d’adaptation aux nouvelles réalités. Si certains passages historiques peuvent paraître invraisemblables, voire confus ou égocentriques, ses constats sur l’avenir sont pour moi plutôt réalistes. Par ailleurs, il ne faut pas exclure que les Kurdes puissent être instrumentalisés par des puissances locales ou étrangères : Israël, la Turquie, les États-Unis ou l’Iran pourraient chercher à les utiliser pour leurs propres intérêts. La grande question reste celle de l’avenir des territoires occupés par la Turquie en Syrie : la Turquie finira-t-elle par s’en retirer ? Cette interrogation demeure centrale. En définitive, la question kurde perdurera, sous différentes formes, et chaque puissance régionale continuera probablement à jouer sa carte kurde à sa manière. C’est donc aux Kurdes de définir une stratégie autonome, ce qui est loin d’être évident.
Pour ce qui est des relations Turquie-Israël, il faut éviter de céder à certains fantasmes. La posture d’Erdoğan, aussi bien que certaines déclarations de faucons israéliens, ne reflètent pas une volonté réelle d’affrontement direct. Israël n’a ni l’envie ni l’intérêt d’entrer en conflit ouvert avec la Turquie, et inversement, la Turquie n’a pas intérêt à s’engager dans une confrontation directe avec Israël. De manière indirecte, Erdoğan a soutenu le Hamas avec une grande fermeté, mais sans rompre complètement les liens économiques avec Israël, ce qui reflète cette ambivalence. Sur la question du conflit entre l’Iran et Israël, la position actuelle modérée de la Turquie est, selon moi, la plus rationnelle : ni soutien inconditionnel à l’Iran, ni justification des attaques unilatérales israéliennes. Cette posture, que certains pourraient juger opportuniste ou prudente à l’excès, correspond en réalité à une logique d’État visant à préserver ses intérêts stratégiques et sa stabilité interne.
[Lyna Ouandjeli] Merci beaucoup pour vos réponses. Elles sont toutes aussi bien détaillées et précises, et ça me permet du coup de mieux comprendre la situation en Turquie et la situation des Kurdes principalement de Turquie et leur impact sur la région de manière générale. Merci de votre temps. Passez une très bonne journée.
[Ahmet İnsel] Merci beaucoup. Au revoir.



