Syrie : le désarmement des Kurdes, ou la fin du moment Rojava

Source: RUDAW

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Le 25 août 2026, au palais présidentiel de Damas, le commandant des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) Mazloum Abdi a annoncé la dissolution de son organisation et son intégration à l’armée syrienne. L’annonce clôt un cycle ouvert par l’accord du 10 mars 2025 entre Abdi et le président de transition Ahmed al-Charaa, précipité par l’offensive militaire de janvier 2026 sur Alep, Raqqa et Deir ez-Zor, et scellé par l’accord-cadre du 30 janvier 2026. Au 3 septembre, la mise en œuvre reste toutefois suspendue à plusieurs verrous : le statut militaire des combattantes du YPJ, la nomination d’un vice-ministre à Damas chargé du dossier, et le degré réel d’autonomie locale laissé aux zones à majorité kurde. Cet article revient sur le contenu du compromis conclu entre Damas et les Kurdes syriens, sur ses implications pour l’équilibre régional – Turquie, États-Unis, Israël, processus de paix avec le PKK – et le replace dans la perspective longue de la question kurde, en le comparant à la trajectoire, autrement plus institutionnalisée mais tout aussi fragile, du Kurdistan irakien, dont Adel Bakawan a montré la vulnérabilité structurelle malgré trente années d’autonomie constitutionnelle. Il s’interroge, enfin, sur ce que cette clôture du moment rojavien annonce pour l’avenir du mouvement national kurde dans son ensemble.

Du triomphe à la dissolution : chronique d’un basculement

Le 25 août 2026, dans une mise en scène soigneusement réglée au palais présidentiel El Chaab, Mazloum Abdi a annoncé la dissolution des FDS « en tant que force militaire indépendante[1] ». À ses côtés, le président de transition Ahmed al-Charaa a salué un jour « historique », l’envoyé spécial américain pour la Syrie a repris le même qualificatif[2]. Abdi a résumé le sens qu’il entendait donner à ce basculement : passer « de l’ère des armes à l’ère de la paix[3] ». L’événement n’a rien d’une improvisation. Il clôt un cycle ouvert dès le 10 mars 2025, quand Abdi et al-Charaa avaient signé, au lendemain de la chute de Bachar al-Assad, un accord-cadre prévoyant l’intégration progressive de l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) et de son bras militaire dans les institutions de l’État syrien. Pendant près d’un an, ce texte est resté largement lettre morte : Damas exigeait une absorption individuelle des combattants dans l’armée régulière, quand les FDS revendiquaient une intégration par blocs de brigades, seule garantie selon elles d’une préservation de leur chaîne de commandement et, in fine, d’une forme d’autonomie locale.

Le désaccord a failli tourner à l’affrontement généralisé. En effet, en janvier 2026, l’armée syrienne lance une offensive en plusieurs phases qui, en moins de trois semaines, fait basculer le rapport de force : prise du quartier kurde de Cheikh Maqsoud à Alep, extension vers Maskanah et Deir Hafer, puis percée décisive avec la capture de Tabqa, du barrage de l’Euphrate et des champs pétroliers de Raqqa, cette dernière ville tombant aux mains de forces tribales alliées à Damas. Deux cessez-le-feu successifs échouent avant qu’un accord global, signé le 30 janvier 2026, ne fixe le cadre de sortie de crise : réorganisation des FDS en trois brigades sous l’autorité du ministère de la Défense (dont une brigade dédiée à Kobané, rattachée administrativement au gouvernorat d’Alep), déploiement des forces du ministère de l’Intérieur à Hassaké et Qamichli, garanties culturelles et linguistiques pour la population kurde[4]. C’est ce texte que l’annonce du 25 août vient, sept mois plus tard, mettre en lumière.

Au 3 septembre, un accord encore largement virtuel

Neuf jours après la cérémonie de Damas, la dissolution proclamée des FDS demeure, sur le terrain, davantage un acte politique qu’une réalité opérationnelle. Trois blocages structurent le dossier. Le premier concerne le statut des combattantes des Unités de protection de la femme (YPJ) : Damas ne leur propose que des postes de police au sein du ministère de l’Intérieur, quand les intéressées revendiquent un maintien dans des fonctions militaires (négociation qui a occupé une bonne part des sept mois écoulés sans être tranchée)[5]. Le deuxième tient à un point d’apparence technique mais lourd de sens politique : la nomination, à Damas, d’un vice-ministre chargé du suivi de l’intégration, dont le report successif retarde la mise en place des structures prévues par l’accord de janvier. Le troisième est quel degré d’administration locale sera réellement toléré à Hassaké et à Qamichli une fois les forces de sécurité centrales déployées ? Abdi lui-même avait reconnu, dès janvier, que « le dossier de l’intégration pourrait prendre du temps », tout en affichant sa confiance dans son aboutissement[6].

Cette lenteur n’est pas seulement bureaucratique, elle traduit une asymétrie de pouvoir désormais assumée par Damas, qui n’a plus besoin de composer avec les FDS comme avec un partenaire militaire incontournable. Un fait qu’a explicité l’envoyé américain en jugeant que le rôle des FDS avait « largement expiré » dès lors que le gouvernement syrien pouvait assumer seul les responsabilités de sécurité dans le Nord-Est. Le rapport de force s’est inversé en un peu plus d’un an : partenaire indispensable de la coalition internationale contre l’État islamique jusqu’en 2019, pivot de facto d’une administration autonome depuis 2013, la force kurde négocie aujourd’hui les conditions de sa propre dissolution.

Une région qui a changé de calcul

Ce basculement ne s’explique pas par la seule relation bilatérale entre Damas et les Kurdes syriens : il est le produit d’une recomposition régionale d’ensemble. La Turquie a pesé de tout son poids en faveur d’une intégration rapide et sans contrepartie territoriale, considérant depuis toujours les FDS comme le prolongement syrien du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Cette lecture a été renforcée, paradoxalement, par l’appel d’Abdullah Öcalan de février 2025 à la dissolution du PKK dans le cadre du processus de paix engagé avec Ankara. Ce processus turco-kurde, resté largement disjoint du dossier syrien dans le débat public, a en réalité ôté aux FDS l’un de leurs rares leviers de négociation : celui de se présenter comme un acteur dont le sort engagerait la stabilité de la paix kurdo-turque elle-même.

En parallèle, le retrait progressif du parrainage américain a joué un rôle tout aussi déterminant. Washington, qui avait fait des FDS son partenaire de référence dans la lutte contre Daech, a réorienté sa relation vers le nouveau pouvoir issu de la chute d’Assad, jugeant la mission des FDS accomplie. Israël, de son côté, a signé avec les nouvelles autorités syriennes un accord sécuritaire qui a réduit d’autant son intérêt stratégique à soutenir une entité kurde autonome au nord-est du pays. Ainsi, du jour au lendemain, Ankara, Washington, Tel-Aviv et Damas se sont retrouvés, chacun pour des raisons distinctes, à pousser dans le même sens : celui de la dissolution négociée plutôt que du statu quo autonomiste. Pour Fabrice Balanche, la manœuvre d’al-Charaa s’inscrit dans un projet plus large de recentralisation d’un territoire fragmenté par treize années de guerre civile, dont l’absorption des FDS n’est qu’une pièce parmi d’autres[7]. Les Kurdes syriens, dépourvus de profondeur territoriale continue et privés d’un parrain extérieur constant, sont redevenus une variable d’ajustement dans une négociation qui les dépasse largement.

Kurdistan irakien, Rojava : deux autonomies, deux formes d’échec

La tentation est grande de mesurer l’expérience rojavienne à l’aune de celle du Kurdistan irakien, seule entité kurde à avoir jamais obtenu une reconnaissance durable au sein d’un État arabe. Le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) dispose, depuis 2005, d’un statut fédéral inscrit dans la Constitution irakienne, d’un parlement, d’une armée propre – les peshmergas –, et de relations diplomatiques de fait avec plusieurs capitales occidentales. Alors que le Rojava, lui, n’a jamais disposé d’un tel ancrage. Son autonomie est née d’un vide sécuritaire : celui laissé par le retrait de l’armée syrienne du Nord-Est en 2012, puis consolidée par la nécessité, pour la coalition internationale, de disposer d’un partenaire au sol contre Daech. Cette autonomie de fait n’a jamais été constitutionnalisée ni même formellement reconnue par un pouvoir central syrien, qu’il fût baasiste ou, aujourd’hui, issu de la mouvance d’al-Charaa. Or cette asymétrie de statut n’a pas empêché les deux expériences de buter, à quelques années d’écart, sur des fragilités structurelles comparables. Adel Bakawan et Jean Marcou l’ont montré : la question kurde ne peut être pensée comme un bloc, tant les trajectoires irakienne, syrienne, turque et iranienne demeurent chacune verrouillées par la logique propre de leur État-hôte et par les rivalités internes au mouvement national kurde lui-même[8]. Le cas irakien l’illustre à sa manière : malgré son autonomie constitutionnelle, le Kurdistan irakien reste, selon l’analyse qu’en donnait déjà Bakawan en 2017, prisonnier d’un duopole politique – le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) – et d’une économie de rente pétrolière qui ont ensemble vidé de sa substance la promesse d’un État de facto[9]. 

Le parallèle n’est pas seulement institutionnel, il est aussi stratégique. Dans les deux cas, l’autonomie kurde a prospéré tant qu’elle servait les intérêts d’un tiers – la coalition anti-Daech pour les FDS, l’équilibre pétrolier et anti-iranien pour le GRK – et s’est trouvée fragilisée dès que ce tiers a révisé son calcul. Le Rojava, cependant, n’a jamais bénéficié du même temps long institutionnel : quand le Kurdistan irakien a eu trois décennies pour se doter d’un embryon d’État avant d’affronter ses propres contradictions, l’expérience rojavienne n’en aura connu qu’une quinzaine d’années, prise en étau entre la guerre civile syrienne, l’hostilité turque et la versatilité du soutien occidental.

Perspectives : la question kurde à l’épreuve de la re-fragmentation

Que la dissolution des FDS soit ou non pleinement mise en œuvre dans les mois qui viennent, elle marque déjà une rupture symbolique : la fin du moment où un mouvement kurde pouvait espérer transformer un rapport de force militaire conjoncturel en statut politique durable. Le PKK a renoncé à la lutte armée sur injonction de son propre fondateur ; les FDS renoncent à leur autonomie de fait sur injonction d’un rapport de force qui leur est devenu défavorable ; le Kurdistan irakien, seule entité dotée d’un statut constitutionnel, s’enlise dans une crise de gouvernance qui interroge sa capacité à demeurer un modèle pour le reste du mouvement national kurde. Dans les trois cas, c’est moins la revendication kurde elle-même qui recule que sa traduction en instruments de puissance autonomes.

Trois inconnues domineront la suite : la première est celle de la sincérité de Damas dans l’application des garanties culturelles promises (enseignement du kurde, reconnaissance civile et éducative) qui, seules, donneraient un contenu tangible à l’« intégration » revendiquée par al-Charaa. La deuxième est celle de la cohésion interne du mouvement kurde syrien lui-même, désormais privé de son outil militaire unificateur et exposé aux mêmes logiques de fragmentation partisane que ses homologues irakien et turc. La troisième, enfin, tient à la région : la normalisation en cours entre Damas, Ankara et Tel-Aviv ne laisse, pour l’heure, aucune place à un acteur kurde autonome armé, un basculement qui pourrait s’avérer aussi déterminant pour l’avenir de la question kurde que ne le fut, en son temps, l’irruption de Daech. Reste une certitude : vingt ans après l’entrée en résistance de Kobané, la parenthèse rojavienne se referme non pas sur une défaite militaire, mais sur une reddition négociée, ce qui, pour un mouvement dont l’histoire s’écrit depuis un siècle sur la promesse toujours différée d’un État, n’est ni la première ni sans doute la dernière déconvenue.

Notes

[1] Al Jazeera, « Kurdish-led forces in Syria dissolve after merging with the army », aljazeera.com, 25 août 2026.

[2] La Libre, « Conflit en Syrie – La dissolution des forces kurdes en Syrie est « historique », dit l’envoyé spécial américain », lalibre.be, 26 août 2026.

[3] Al Jazeera, « Kurdish-led forces in Syria dissolve after merging with the army », art. cité ; voir aussi France 24, « Syrian Kurdish leader announces SDF dissolution after its integration… », france24.com, 25 août 2026.

[4] Syrian Observer, « SDF Integration into Syrian Ministry of Defense: Mazloum Abdi Outlines Agreement Mechanisms and Remaining Challenges », syrianobserver.com, 2026 ; « 2026 northeastern Syria offensive », Wikipédia, consulté le 3 septembre 2026.

[5] Al Jazeera, « Kurdish-led forces in Syria dissolve after merging with the army », art. cité.

[6] Syrian Observer, art. cité.

[7] Fabrice Balanche, « L’objectif du président al-Charaa est d’installer… », entretien, rts.ch, 2026.

[8] Adel Bakawan, Jean Marcou (dir.), La question kurde dans tous ses états, Orients stratégiques, n° 12, Paris, L’Harmattan, 2022.

[9]  Adel Bakawan, « Les fragilités du Kurdistan irakien », RAMSES 2018, Paris, Ifri/Dunod, 2017.

To cite this article: « Syrie : le désarmement des Kurdes, ou la fin du moment Rojava » by Loÿs de Pampelonne, EISMENA, 16/09/2026, [https://eismena.com/analysis/syria-the-disarmament-of-the-kurds-or-the-end-of-rojava-era/?lang=fr].

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