Le 16 mai 2024, la Représentante spéciale de la mission politique des Nations Unies en Irak, Jeanine Hennis-Plasschaert, a annoncé la fin de son mandat, impliquant un probable futur retrait de la MANUI (Mission d’assistance des Nations Unies pour l’Irak) sur l’ensemble du territoire irakien, à l’éventuelle exception peut-être de la région du Kurdistan qui la considère comme un garde-fou international contre les crises humanitaires, sociales, politiques et sécuritaires. Le gouvernement irakien n’a quant à lui pas manifesté la volonté de maintenir la mission, selon le Premier ministre irakien Mohammed Chia’ Al-Soudani. Le mois dernier, le Conseil de sécurité des Nations unies a décidé du retrait de la MANUI à la demande de Bagdad. Bien que les missions de l’ONU nécessitent l’approbation de l’État hôte, la décision unanime du Conseil de sécurité a pris acte de cette demande et a décidé de prolonger le mandat de la mission de l’ONU pour une ultime période de 19 mois, jusqu’au 31 décembre 2025, ce après quoi ses opérations cesseront sur le territoire irakien.
Dans son dernier discours, Jeanine Hennis-Plasschaert a noté que l’Irak en 2024 progresse rapidement, avec un environnement sécuritaire de plus en plus stable, et que la communauté internationale assiste à un pays en pleine croissance dans les domaines des services et de la reconstruction. Cependant, elle a souligné que les éléments armés hors-la-loi représentent un défi pour l’État irakien, insistant également sur la nécessité urgente d’élections dans la région du Kurdistan. Al-Soudani a prononcé une déclaration critique le 10 mai, adressée au Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, demandant la fin des activités de la MANUI après plus de deux décennies de missions politiques, sécuritaires et de développement variés. Le Premier ministre et les partis qui le soutiennent au sein du Cadre de Coordination estiment que les justifications de la présence de la mission de l’ONU en Irak ne sont plus valables, compte tenu des développements positifs et des réalisations des gouvernements irakiens successifs. Cependant, cette perspective est uniquement soutenue par les partis chiites, les partis sunnites et kurdes ayant eux exprimé des inquiétudes concernant un futur départ de la MANUI.
Malgré cette position, le gouvernement irakien souligne l’importance de coopérer avec les 22 agences spécialisées des Nations Unies opérant en Irak selon le Mécanisme de Coordonnateur résident. Ce dispositif bénéficie d’un soutien quasi-absolu des partis chiites qui influencent le gouvernement, les décisions politiques et le Parlement, sans tenir compte des positions des forces sunnites et kurdes, qui ont exprimé leurs vives préoccupations à plusieurs reprises.
Selon le Parti irakien « Al-Hal » cette décision nécessiterait une révision approfondie. Il souligne également que la MANUI est parfois influencée par des intérêts politiques, partisans et personnels. Jeanine Hennis-Plasschaert a, selon le Parti, joué un rôle dans l’orientation et la direction de la mission en favorisant les gouvernements successifs. En revanche, les principaux partis kurdes dans la région du Kurdistan, notamment le Parti Démocratique du Kurdistan, l’Union Patriotique du Kurdistan, le Mouvement du Changement, le Groupe Islamique du Kurdistan et l’Union Islamique du Kurdistan, souhaitent unanimement le maintien de la mission onusienne, craignant que la prédominance chiite ne sacrifie les intérêts des Kurdes, des sunnites et des minorités en Irak.
Toutefois, Al-Soudani et les partis qui le soutiennent n’en tiennent pas compte. Le Premier ministre irakien s’est récemment entretenu au téléphone avec le Secrétaire général de l’ONU António Guterres; dans le cadre de cette communication, les deux interlocuteurs ont échangé leurs opinions quant à la fin de la MANUI en Irak. Al-Soudani a réitéré sa déclaration selon laquelle il « apprécie les efforts des Nations Unies et de leur mission en Irak ». Ce dernier commentaire a suscité l’étonnement des composantes politiques civiles dans le pays, ainsi que des organisations de la société civile, qui redoutent que l’absence de la MANUI n’entraîne une diminution de l’attention portée aux Droits de l’Homme et aux questions humanitaires. Dans la pratique quotidienne, tous les domaines montrent clairement un besoin impérieux d’une garantie internationale. L’Irak n’a pas enregistré de progrès dans de nombreux domaines, notamment avec de nouveaux indicateurs qui confirment que le pays occupe une position basse en matière de démocratie. De plus, il subsiste un besoin continu de soutien pour les groupes marginalisés et affectés par la détérioration économique, sans oublier la limitation persistante du rôle des journalistes et des activistes dans les domaines de la formation de l’opinion et de l’expression.
La MANUI a été créée après l’arrivée des forces américaines et le renversement du régime de Saddam Hussein en 2003. Son quartier général est resté établi dans la Zone Verte fortement sécurisée de Bagdad, afin d’aider à développer les institutions irakiennes, soutenir le dialogue politique et les élections ainsi que promouvoir les Droits de l’Homme. Depuis l’occupation américaine, le gouvernement irakien cherche progressivement à mettre fin aux opérations de plusieurs missions internationales, notamment la coalition dirigée par les États-Unis, créée en 2014 pour faire face à l’État islamique, ainsi que celle des Nations Unies mise en place pour aider à renforcer la responsabilité concernant les crimes du groupe terroriste. Les milieux politiques, sociaux et les regroupements d’activistes signalent unanimement que Jeanine Hennis-Plasschaert a dépassé les limites dans ses relations avec les Kurdes, en plus de soutenir les sunnites, les groupes civils et les nouveaux partis laïques formés après les manifestations populaires du « mouvement Tishreen » en octobre 2019. Elle a également été très critique à l’égard des factions armées, considérées comme les bras armés des partis politiques.
En même temps, Jeanine Hennis-Plasschaert est accusée par de puissantes factions chiites au pouvoir d’avoir joué un rôle ambigu dans la gestion des affaires irakiennes. Bien qu’elle exprime des critiques sur la corruption, elle est accusée d’implication à travers l’un de ses conseillers. De plus, la mission a été accusée de mal comprendre la situation en Irak, ce qui l’a amenée à faire l’éloge du gouvernement de Mustafa al-Kadhimi tout en critiquant la diminution de la démocratie et des libertés. Elle a également salué les progrès en matière de services et de sécurité tout en continuant de critiquer les groupes armés qui représentent le pouvoir des partis politiques en place. Par conséquent, il se pourrait que J. Hennis-Plasschaert se soit retrouvée dans une situation délicate où ses positions fluctuantes reflètent en réalité les oscillations de la communauté internationale concernant la question irakienne. Il semble cependant qu’elle ait contrarié certains au sein du pouvoir, ce qui a conduit les autorités à décider de se séparer définitivement d’elle et de sa mission.
Par ailleurs, les véritables préoccupations sur le rôle futur de la délégation portent notamment sur sa participation à la supervision des prochaines élections législatives prévues pour la fin de l’année prochaine, en 2025. Cela est particulièrement pertinent étant donné que tous les indicateurs suggèrent le retour à l’activité politique de Moqtada al-Sadr, le leader du mouvement Sadriste, après une absence de deux ans en raison de ses difficultés à former un gouvernement, d’autant plus qu’il a obtenu le plus grand nombre de sièges au Parlement. Si al-Sadr revient effectivement au sein de l’arène politique, il participera aux élections et exigera probablement la présence d’une mission des Nations Unies pour surveiller et superviser les élections, afin de prévenir toute fraude ou manipulation des résultats. Cette demande n’est pas soutenue par les autres partis chiites qui cherchent à rivaliser avec al-Sadr, que ce soit par des élections honnêtes ou par un vote manipulé. Leur principale préoccupation dans la période à venir est d’empêcher al-Sadr de former un gouvernement, ce qui les placerait dans une position délicate qu’ils cherchent à éviter. Nous pourrions alors assister à une phase d’isolement politique entachée de problèmes de sécurité.
Le gouvernement d’Al-Soudani cherche à fermer les sections des élections, des affaires politiques et des Droits de l’Homme de la MANUI, tout en maintenant le rôle de Coordonnateur résident de Nations Unies en place. À Bagdad, les activistes et les journalistes estiment que le départ de la délégation signifie l’absence d’un regard international surveillant et supervisant la situation instable en Irak, souvent exacerbée par des conflits politiques qui dégénèrent parfois en démonstrations militaires armées par certaines factions. Certains diplomates et responsables des Nations unies expriment également des inquiétudes concernant les Droits de l’Homme et la responsabilité dans un pays classé parmi les plus corrompus au monde.



