Le 22 décembre 2025 marquait les cinq ans de la signature de la Déclaration Tripartite entre le Maroc, les Etats-Unis et Israël, inaugurant la normalisation israélo-marocaine. Le week-end précédant cet anniversaire, plusieurs manifestations opposées aux accords d’Abraham ont éclaté dans une dizaine de villes marocaines, dont Rabat, Tétouan, Tanger, et Meknès. En dépit de son impopularité chez une partie des Marocains et de la position d’équilibriste du Maroc vis-à-vis de la question palestinienne, en particulier depuis le début du génocide à Gaza, la normalisation israélo-marocaine s’est développée au cours de ces cinq dernières années. D’abord sous le feu des projecteurs médiatiques, où on célébrait avec foisonnement les visites d’officiels israéliens et la signature d’accords bilatéraux, puis discrètement depuis le 7 octobre 2023. Une coopération qui couvre les sphères militaire, économique, sécuritaire, culturelle, universitaire… Car des enjeux stratégiques s’y rattachent, et non des moindre pour le royaume.
Des enjeux stratégiques : Le Sahara occidental, la coopération militaro-sécuritaire et technologique
Contrairement à la première normalisation entre le royaume et l’Etat hébreu datant de 1994, qui fut rompue en 2000[1] suite aux manifestations massives en soutien à la deuxième Intifada, les accords d’Abraham ont tenu bon, malgré l’opération militaire génocidaire d’Israël à Gaza. Car rappelons que la normalisation israélo-marocaine, conçue par l’administration Trump, est de nature transactionnelle : en échange de la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le territoire du Sahara occidental, le royaume acceptait d’officialiser ses relations avec Israël, premier allié des Etats-Unis au Moyen-Orient. L’appui américain au plan d’autonomie marocain[2] a permis des avancées importantes en faveur de la souveraineté marocaine sur le territoire saharien. A partir de 2021, un grand nombre de pays, notamment européens, dont l’Espagne, la France et la Grande-Bretagne, ont apporté leur soutien à l’initiative marocaine. Certains vont même ouvrir des représentations diplomatiques dans les villes de Dakhla et Laâyoune, à l’instar de Bahreïn, des Emirats arabes unies et du Tchad. La victoire diplomatique du royaume est particulièrement consacrée lors du vote de la résolution 2797 par le conseil de sécurité de l’ONU, le 31 octobre 2025. La résolution onusienne, rédigée par une plume américaine, plébiscite le plan d’autonomie marocain comme cadre normatif des futures négociations entre les parties du conflit, tout en reconduisant pour un an la mission de la Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO).
Outre les avancées diplomatiques sur le dossier saharien, le rapprochement avec Israël à ouvert la voie à de nouvelles fenêtres de coopération pour la valorisation du Sahara occidental. En effet, depuis les début des années 2000, le royaume déploie une politique de développement intense de “ses provinces du Sud”, via des investissements massifs. Entre 2021 et 2022, des accords d’exploration d’hydrocarbures dans les côtes atlantiques du Sahara et de production de l’hydrogène vert sont conclus avec les entreprises israéliennes Ratio Petroleum, NewMed Energy et H2Pro. Une coopération technologique affichée est également en œuvre depuis 2020, notamment dans les secteurs agricole, des énergies renouvelables et de la gestion de l’eau, opérés par les géants israéliens Netafim, Gandyr et NewMedEnergy dans tout le Maroc. Par ailleurs, les échanges commerciaux ont continué d’augmenter de façon significative depuis 2020.
Mais c’est surtout sur le volet militaro-sécuritaire que les deux Etats coopèrent le plus et ce, depuis le début de leurs rapports. Les liens israélo-marocains se sont tissés dès l’indépendance du pays, en 1956. Ils ont pris un tournant sécuritaire dès le règne du roi Hassan II en 1961, incluant l’organisation de l’émigration juive marocaine[3] et une coopération entre l’intelligentsia marocaine et le Mossad israélien contre l’opposition de gauche marocaine[4]. En échange, le royaume a alimenté les services secrets israéliens d’informations stratégiques, par exemple lors du sommet arabe de 1965 à Rabat. Les accords d’Abraham n’ont fait que renforcer et afficher au grand jour la coopération militaro-sécuritaire déjà ancienne entre les deux pays, se traduisant par la signature d’un accord de défense en 2021, des exercices militaires conjoints et l’augmentation des achats de technologies d’armements auprès d’entreprises israéliennes.
Des ambitions de normalisation chaleureuse
Au-delà des aspects sécuritaires et économiques, les accords d’Abraham ont de surcroît pour vocation l’établissement d’une normalisation chaleureuse entre les sociétés des Etats arabes signataires et Israël, souhaitant dépasser les échecs des normalisations égyptiennes et jordaniennes, qualifiées de “froides”. Car la vision trumpienne du nouveau Moyen-Orient est celle d’une région où Israël ne serait plus perçu comme un ennemi. Au Maroc, les liens judéo-marocains sont convoqués pour conférer une dimension affective à la normalisation[5]. Celle-ci était présentée à ses débuts comme l’occasion pour le Maroc de renouer avec la communauté israélienne d’origine marocaine, qui s’élève à près de 700 000. Il s’agissait bien entendu d’encourager le tourisme israélien au royaume, via la réhabilitation et la valorisation du patrimoine juif marocain mais aussi de légitimer aux yeux des Marocains ce rapprochement avec un État jusque-là considéré sous le prisme du conflit israélo-palestinien.
Ainsi, le Maroc a mobilisé sa nouvelle identité plurielle – amazigh, arabe, hébraique, hassani – inscrite à la Constitution de 2011[6], au service d’un storytelling habillement conçu, axé sur la promotion du dialogue, de l’ouverture interculturelle et de la tolérance envers les Israéliens d’origine marocaine. En parallèle, une stratégie pédagogique visant à éduquer les Marocains sur la coexistence judéo-marocaine est déployée à plusieurs niveaux. Par exemple, depuis septembre 2020, les programmes d’enseignement intègrent l’histoire juive marocaine, jusque-là éludée. Plusieurs partenariats universitaires israélo-marocains se sont noués, ponctués par des échanges académiques. Le tissu associatif de promotion de la pluralité culturelle est également mobilisé, organisant des voyages en Israël et la rencontre entre jeunes marocains et israéliens, via des activités culturelles, artistiques ou sportives.
Opposition populaire et question palestinienne
Les manifestations opposées à la normalisation ont débuté dès le lendemain de l’annonce par le président américain Donald Trump de la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental et de l’officialisation des relations diplomatiques entre le royaume et l’Etat hébreu, dans son tweet du 10 décembre 2020. Si elles étaient découragées durant les premiers temps suivant la normalisation via l’instauration d’un climat restrictif par les autorités marocaines, elles sont tolérées voire encouragés depuis le début de la guerre à Gaza. Lors des manifestations, les accords d’Abraham sont décriés comme une trahison à la cause palestinienne. On dénonce également le caractère asymétrique de la coopération militaire et économique avec Israël, pointant le fait que c’est l’Etat hébreu qui exporte son expertise technologique au Maroc. Le conflit israélo-palestinien reste préeminent, compliquant le développement de relations “chaleureuses” entre Marocains et Israéliens. Les accords d’Abraham naissants ont d’abord été bousculés par l’affaire de Sheikh Jarrah à Jérusalem et la guerre de Gaza de mai 2021. Le rapprochement officiel est également heurté par l’intensification des violences israéliennes dans les Territoires Palestiniens Occupés (TPO) en 2023, en particulier après la victoire de l’extrême droite israélienne. Mais c’est le génocide à Gaza qui a brisé les efforts de création de liens “people to people” entre Marocains et Israéliens. Selon l’Arab Barometer, seuls 7% des marocains se déclarent en faveur des accords d’Abraham en 2024, contre 31% en 2022.
Certes, le royaume a continué d’afficher une solidarité constante aux Palestiniens. Les actions culturels et sociales de l’agence Bayt Mal al Quods[7] présidée par le roi Mohammed VI, à destination des Palestiniens de Jérusalem, sont très médiatisées au Maroc. En outre, les manifestations millénaires de solidarité aux Gazaouis à Rabat sont l’occasion de démontrer un appui national sans faille à la cause palestinienne. Aux prémices de la normalisation, plusieurs médias et officiels marocains ont affirmé que le rapprochement avec Israël permettrait au Maroc de jouer un rôle de médiateur en faveur de la question palestinienne, grâce à ses liens privilégiés avec sa diaspora israélienne. En mars 2024, le royaume s’est félicité d’être le premier pays à acheminer une aide humanitaire à Gaza par voie terrestre, en raison de sa coopération avec les autorités israéliennes. Cependant, si le Maroc a multiplié les condamnations à l’égard d’Israël depuis le début de la guerre de Gaza, il a parallèlement approfondi son partenariat stratégique avec Israël, de manière feutrée. L’Etat hébreu est ainsi devenu le 3ème exportateur d’armements au Maroc en 2024, d’après l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm. Quant aux échanges commerciaux, ils ont atteint près de 240 millions de dollars la même année. Le BDS marocain a mis en lumière l’accostage de navires de Maersk transportant des armes à Israël au port de Tanger en 2024 et 2025. En novembre 2025, les vols directs entre les deux pays, suspendus depuis octobre 2023, ont repris.
Conclusion
La normalisation israélo-marocaine reste un sujet trouble au Maroc. L’opposition à la normalisation est portée par des activistes de gauche et issus de mouvances islamistes et s’exprime de manière ponctuelle, suivant les faits de guerre en Palestine, dans un climat dissuasif à une opposition trop franche aux accords d’Abraham. Pour beaucoup de marocains, les avancées diplomatiques sur le dossier saharien, première cause nationale du royaume, le renforcement des capacités militaires marocaines grâce aux technologies israéliennes dans un contexte d’une rivalité croissante avec le voisin algérien sont perçus comme positifs, la normalisation avec Israël étant en quelque sorte un “mal nécessaire”.
La mouvance ultranationaliste proche du Makhzen prône quant à elle la voie de “Taza avant Gaza” ou la prépondérance des intérêts nationaux, en particulier via une présence importante sur les réseaux sociaux marocains. Mais les récents mouvements de protestation civile de la Genz 212 montrent que chez beaucoup de jeunes citoyens marocains, les accords d’Abraham gardent une empreinte négative. Leurs revendications sociales mêlent appels au démantèlement de la corruption et de la normalisation, considérés comme les deux faces d’une même pièce.
Notes
[1] Morocco has so far aligned its official position toward Israel with that of the Arab League, which since 2002 has made the normalization of relations with the Hebrew State conditional on withdrawal from the Occupied Palestinian Territories (OPT) captured in 1967 and the establishment of a Palestinian state, in accordance with King Abdullah Al Saud’s Peace Initiative.
[2] Proposed by Morocco in 2007 to the UN General Assembly, it includes administrative autonomy for the Saharan territory under Moroccan sovereignty.
[3] The Moroccan authorities, in connection with the Hebrew Immigration Associated Service, facilitated the emigration of Moroccan Jews to Israel in exchange for substantial financial compensation. For further reading, see: Bensimon, Agnès, Hassan II et les Juifs, Éditions Seuil, 1991.
[4] Notably during the assassination of the Moroccan opposition figure Mehdi Ben Barka in Paris in 1965.
[5] Friang Thomas, L’impensé des accords d’Abraham Rapport et Entretiens, Open diplomacy, 2023
[6] In the preamble of the 2011 Constitution, promulgated following the February 20th movement, it states that the unity of the country is “forged from the convergence of its Arab-Islamic, Amazigh, and Sahrawi-Hassani components, enriched and nourished by its African, Andalusian, Hebrew, and Mediterranean influences.”
[7] Founded in 1997 by King Hassan II, it is affiliated with the Al-Quds Committee, which is part of the Organization of Islamic Cooperation (OIC).



