Le contrôle étatique des groupes armés irakiens pro-iraniens à l’épreuve du contexte régional post-7 octobre et du calendrier électoral irakien

Liberation of Fallujah by Iraqi Armed Forces and The People's Mobilization (Shi'a militias). Photo: Wikimediacommons

Auteur

Carole Massalsky

Carole Massalsky

Dans un contexte de tensions régionales croissantes et de recomposition politique interne en Irak, la question du démantèlement des milices irakiennes, et plus particulièrement des Forces de mobilisation populaire (FMP), s’impose comme un enjeu stratégique majeur et relance le débat sur la souveraineté étatique irakienne. L’environnement régional post-7 octobre, marqué par une reconfiguration de l’axe de la résistance iranienne, accentue la centralité de la question du contrôle étatique des groupes armés irakiens pro-iraniens, sous l’effet conjoint du durcissement des exigences américaines et d’un calendrier électoral irakien qui accentue la pression sur les autorités centrales.

Si l’ensemble des groupes armés non étatiques opérant en Irak est théoriquement concerné par cette problématique, la pression américaine cible en pratique principalement les milices chiites pro-iraniennes, et notamment celles intégrées aux FMP, perçues comme le principal vecteur de l’influence iranienne en Irak et comme le dernier bastion structuré de l’axe de la résistance. Les FMP constituent en effet un cadre institutionnel spécifique, regroupant une partie, mais non la totalité, des milices présentes sur le territoire irakien, aux côtés d’autres groupes armés chiites non intégrés ainsi que de milices sunnites, tribales ou locales. Dès lors, si la question du monopole de la violence se pose de manière générale, elle se concentre prioritairement sur ces milices pro-iraniennes, partiellement institutionnalisées, dotées de relais politiques, et bénéficiant d’une certaine légitimité sociale.

Dans ce contexte, la relance du débat sur la dissolution des groupes armés et leur intégration complète à l’État implique un processus supposant la disparition de leurs structures autonomes, la remise des armes et leur reconversion vers une activité strictement politique.

Dès lors, pourquoi cette question s’accélère-t-elle aujourd’hui ? Quels obstacles, à la fois structurels et conjoncturels, en entravent la mise en œuvre ? Et dans quelle mesure le démantèlement des FMP est-il à la fois réalisable et réellement pertinent au regard de la stabilité de l’Irak et de ses équilibres régionaux ? Pour répondre à ces questions, l’analyse propose d’examiner dans quelle mesure les conditions objectives, structurelles et conjoncturelles permettent la concrétisation effective d’un tel démantèlement et, au-delà de la seule faisabilité, d’en interroger la pertinence. Elle s’attachera également à identifier les facteurs ayant accéléré le débat sur le désarmement et la consolidation de l’autorité étatique, en particulier les exigences américaines et le contexte politico-électoral irakien actuel, dans le cadre d’une réflexion plus large sur la souveraineté étatique en Irak.

Le démantèlement des FMP : contraintes objectives, structurelles et conjoncturelles, et pertinence du débat

L’invasion américaine de 2003, marquée par la dissolution de l’armée, la débaasification et l’externalisation de la sécurité, a profondément désorganisé l’État irakien et créé les conditions d’une fragmentation durable, redéfinissant la souveraineté et le monopole de la violence dans l’Irak post-2003. Dans ce contexte, l’Iran a progressivement renforcé son influence en s’appuyant sur des réseaux politico-militaires chiites, consolidés après 2014 avec la création des FMP.

Instituées en 2014 pour lutter contre l’État islamique, les FMP se sont rapidement imposées comme un acteur central du paysage politico-socio-sécuritaire irakien ; leur rôle dans la défaite de l’organisation jihadiste leur a initialement conféré une légitimité populaire, bien que celle-ci se soit depuis largement érodée. Elles constituent un ensemble hétérogène de milices aux affiliations idéologiques diverses, principalement chiites mais aussi sunnites et issues de minorités, s’inscrivant dans la continuité d’un secteur sécuritaire historiquement marqué par des appareils parallèles, une logique qui s’est amplifiée après 2003 ouvrant la voie à un ordre milicien structuré. La loi n°40 de 2016 a institutionnalisé les FMP en les plaçant sous l’autorité directe du Premier ministre, sans pour autant les intégrer aux ministères régaliens, consacrant l’existence d’une force armée parallèle : intégrées à l’État, elles conservent cependant une large autonomie organisationnelle, politique et idéologique, avec leur propre administration, budget et chaîne de commandement, ce qui limite considérablement tout contrôle centralisé. Si certaines unités coopèrent avec les Forces de sécurité irakiennes, d’autres poursuivent des logiques internes ou transnationales, notamment pro-iraniennes. Cette ambiguïté institutionnelle rend durablement floues les frontières entre étatique et non étatique, d’autant que les FMP ont développé des attributs quasi étatiques et exercent localement des fonctions sécuritaires, administratives et sociales parfois perçues comme plus efficaces que celles de l’État.

L’hybridité structurelle et fonctionnelle des FMP reflète un système de pouvoir irakien fragmenté, où les frontières entre institutions officielles, milices armées, et partis politiques sont structurellement brouillées. Bien que le cadre législatif irakien interdise toute militarisation du champ politique, cette exigence est restée largement théorique : les principales milices disposent de relais politiques institutionnels. Les organisations Badr, Asa’ib Ahl al-Haqq et Kata’ib Hezbollah sont respectivement liées aux partis Badr, Sadiqoun et Hoquq, piliers du Cadre de coordination chiite, aux côtés du parti Dawa de Nouri al-Maliki, fortement influencé par Faleh al-Fayyadh, le chef de la Commission des FMP. Cette imbrication permet aux FMP de prolonger leur pouvoir militaire par des moyens institutionnels, d’influencer les décisions clés de l’État et d’entraver toute réforme du secteur sécuritaire.

La question de la faisabilité et de la pertinence du désarmement et de la réintégration des milices ne peut être posée de manière classique dans un contexte où, en Irak[1], « l’État devient milice, les milices deviennent l’État, et elles possèdent l’État ». Les FMP ne peuvent être appréhendées ni comme de simples forces auxiliaires ni comme des acteurs non étatiques périphériques : elles constituent un ensemble fluide, adaptatif et profondément enraciné dans les structures de pouvoir, reliant responsables politiques, hauts fonctionnaires, réseaux économiques, figures religieuses et organisations civiles. Bien au-delà de groupes armés ordinaires, elles forment une institution à part entière, exerçant une autorité locale, contrôlant des circuits économiques formels et informels et participant pleinement à la vie politique. Elles ne sont donc pas une anomalie, mais un acteur central de la recomposition de l’État irakien, brouillant durablement les frontières entre légalité institutionnelle et autonomie factionnelle, souveraineté nationale et logiques transnationales.

Les échecs répétés des approches fondées sur les sanctions, les réformes juridiques ou l’intervention militaire tiennent moins à leur mise en œuvre qu’à une lecture inadaptée de l’État irakien, qui fonctionne comme un réseau distribué de pouvoirs plutôt que comme un État centralisé. Toute réforme durable doit reconnaître que les FMP sont à la fois le produit et l’un des acteurs du système : les exclure ou chercher à les neutraliser isolément ne peut produire de solution viable. Une approche structurelle est donc nécessaire, fondée sur une compréhension fine des réseaux et de leurs interconnexions, ainsi que sur une reconnaissance encadrée des FMP comme institution sécuritaire soumise à des règles de gouvernance, de transparence et de responsabilité. Plus largement, toute réforme crédible doit viser l’ensemble du système étatique irakien et articuler de manière cohérente les dimensions politiques et sécuritaires, en partant du fonctionnement réel de l’État plutôt que de modèles normatifs abstraits.

La pertinence du débat sur le désarmement des milices irakiennes se pose également dans un contexte régional conjoncturel marqué par les tensions récentes en Syrie, notamment entre Damas et les Kurdes du Rojava, sur les territoires administrés par les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes, dans le nord-est de la Syrie. La menace jihadiste n’a pas disparu et connaît des formes de résurgence localisée, tandis que le transfert de détenus affiliés à l’État islamique depuis la Syrie vers l’Irak accroît la pression sur un appareil sécuritaire, judiciaire et pénitentiaire encore fragile. Dans plusieurs zones périphériques et disputées, les forces régulières irakiennes ne disposent pas, à court terme, de capacités suffisantes pour se substituer pleinement aux dispositifs de contrôle territorial, de renseignement local et de réaction rapide assurés par certaines composantes des FMP. Il existe dès lors un risque objectif à envisager le démantèlement des milices irakiennes dans le contexte sécuritaire actuel.

Dans ces conditions, un démantèlement rapide ferait peser un risque de vide sécuritaire susceptible d’être exploité par des réseaux jihadistes, tout en affaiblissant la capacité de l’État à gérer la détention et la surveillance des combattants transférés depuis la Syrie. Le problème n’est donc pas le principe du démantèlement en tant que tel, mais son inadéquation temporelle compte tenu du niveau actuel de la menace et de l’insuffisance des capacités étatiques à s’y substituer. Se pose également la question de l’opportunité d’une confrontation accrue avec des milices ayant contribué à la défaite de l’État islamique aux côtés de la coalition internationale, dans un contexte marqué par un risque persistant de résurgence jihadiste en Irak et en Syrie, d’autant plus sensible que les forces américaines ont quitté l’Irak, à l’exception du contingent stationné à la base de Harir à Erbil, dont le retrait est prévu pour novembre 2026.

Accélération du débat sur le démantèlement des FMP : pression américaine, positionnements des acteurs irakiens et calendrier électoral

Avant le 7 octobre 2023, l’attention américaine se concentrait principalement sur les milices représentant une menace directe pour les intérêts des États-Unis. La montée des tensions régionales, dans un contexte d’affrontement croissant avec l’Iran et de la volonté américaine d’en finir avec l’axe de résistance iranien, a progressivement élargi le périmètre de cette pression, qui s’est déplacée vers le gouvernement irakien, les milices armées et leurs relais politiques institutionnels.

À mesure que progressait le calendrier de retrait des troupes américaines d’Irak, les exigences de Washington se sont durcies, et le démantèlement des milices avec l’affirmation du monopole étatique sur l’usage de la force sont devenues des conditions implicites de ce processus. Si le retrait, entamé en 2023, a été annoncé comme achevé à la mi-janvier 2026, à l’exception du Kurdistan, la question des milices reste largement non résolue et continue de faire l’objet d’une pression américaine soutenue. Cette pression s’est matérialisée au cours de l’année 2025 par une série de signaux politiques et institutionnels : avertissements lors de communications bilatérales entre responsables américains et irakiens, demandes d’exclusion de six groupes armés irakiens du futur gouvernement, inscription de quatre milices pro-iraniennes supplémentaires sur la liste des Foreign Terrorist Organizations (FTO), ainsi que des visites répétées sur le terrain de la colonelle Stephanie Bagley, attachée de défense à l’ambassade américaine, notamment au moment des attaques contre des infrastructures énergétiques en Irak et au Kurdistan en 2025.

Le durcissement de la position américaine a atteint son paroxysme avec la menace de restreindre, voire de suspendre, l’accès de l’Irak à ses revenus pétroliers, ainsi qu’avec l’évocation de frappes ciblées ; le souvenir de l’assassinat de Qassem Soleimani et d’Abu Mahdi al-Muhandis en 202012 demeure à cet égard un rappel de la crédibilité de ces menaces. Le levier financier lié aux revenus pétroliers [3] constitue dès lors un instrument de pression majeur, pris très au sérieux à Bagdad au regard de ses conséquences économiques potentielles. Cette pression s’est institutionnalisée avec l’adoption de la National Defense Authorization Act (NDAA) pour l’exercice 2026 (S.2296), votée en octobre 2025 et promulguée fin décembre. Le texte conditionne l’aide sécuritaire américaine au contrôle effectif des milices armées, en prévoyant le gel de 50 % des fonds alloués à l’Office of Security Cooperation in Iraq (OSC-I) tant que le secrétaire à la Défense n’a pas certifié des progrès jugés crédibles, transférant ainsi la charge de la preuve à Bagdad. Le déblocage des fonds repose sur trois critères cumulatifs : la réduction vérifiable des capacités opérationnelles des milices pro-iraniennes non intégrées, via un processus de DDR (Désarmement, Démobilisation et Réintégration) publiquement vérifiable ; le renforcement effectif de l’autorité et du contrôle opérationnel du Premier ministre sur l’ensemble des forces de sécurité ; et l’ouverture d’enquêtes et de poursuites judiciaires contre les acteurs armés opérant hors de la chaîne de commandement officielle et impliqués dans des attaques ou des activités illégales. Cette dernière exigence, particulièrement controversée, vise explicitement à mettre fin à l’impunité des factions responsables d’attaques contre les intérêts de la coalition et des missions diplomatiques, tout en qualifiant formellement les milices chiites irakiennes de « proxies iraniens ».

Face à cette pression accrue, les milices irakiennes pro-iraniennes sont confrontées à un dilemme structurel : une incitation croissante à l’intégration étatique afin de préserver leurs acquis politiques et institutionnels, combinée à une dépendance persistante à l’outil armé, perçu comme indispensable à la protection de leurs intérêts stratégiques. Dans ce contexte, le désarmement est largement appréhendé comme un risque existentiel, susceptible d’entraîner une perte d’influence politique, économique et sécuritaire.

Un consensus fait toutefois défaut parmi les groupes armés et leurs relais politiques. Plusieurs groupes majeurs, notamment Asa’ib Ahl al-Haqq, Harakat Ansar Allah al-Awfiya’, Jund al-Imam, Kata’ib Sayyid al-Shuhada’ et Kata’ib al-Imam ‘Ali, se sont montrés, à des degrés divers, ouverts à des discussions portant sur une coopération visant à restreindre les armes au profit de l’État. À l’inverse, la ligne dure incarnée par les factions les plus radicales, notamment Kata’ib Hezbollah et Harakat al-Nujaba a réaffirmé son opposition au désarmement, ou l’a strictement conditionné au rétablissement complet de la souveraineté irakienne, entendue comme le retrait préalable de l’ensemble des forces étrangères du territoire.

Cette position[4] repose sur une définition extensive de l’ingérence, laquelle inclut désormais certains acteurs sécuritaires irakiens perçus comme alignés sur Washington, notamment les peshmergas du Kurdistan, de plus en plus présentés par ces factions comme des relais indirects de la présence militaire américaine et accusés de contribuer à une remise en cause de la souveraineté irakienne. Néanmoins le retrait des forces américaines à la mi-janvier 2026 devrait affaiblir cet argumentaire et renforcer, au moins partiellement, la marge de manœuvre du gouvernement central dans les négociations.

Parallèlement, ces groupes armés disposent de relais politiques structurés au sein du Cadre de coordination, principal bloc parlementaire chiite. Les élections du 11 novembre 2025 ont renforcé cette présence institutionnelle, avec des résultats significatifs pour l’Alliance al-Sadiqoun, (liée à Asaïb Ahl al-Haqq, 27 sièges), le Parti Badr (18 sièges) et le Parti Hoquq (lié à Kataïb Hezbollah, 6 sièges). Or, Washington a exigé que ces groupes, désormais tous désignés comme FTO, soient exclus du processus de formation du futur gouvernement par l’intermédiaire de leurs bras politiques. Le succès électoral de ces formations affiliées aux milices permet d’éclairer le positionnement plus conciliant adopté par certains de leurs dirigeants face aux exigences américaines, dans une tentative de conversion du capital électoral en légitimité politique durable.

Dans ce cadre, plusieurs responsables[5] ont publiquement affirmé leur adhésion de principe au monopole étatique des armes. L’enjeu pour ces factions est de poursuivre l’extension de leur influence par des canaux institutionnels reconnus, en s’appuyant sur leurs relais parlementaires directs ou indirects au sein du Cadre de coordination et de se positionner en vue d’une normalisation politique progressive fondée sur la légitimité électorale.

Le 20 décembre 2025, le président du Conseil supérieur de la magistrature, Faïq Zidan, est intervenu publiquement en indiquant que les chefs des factions armées s’étaient accordées pour coordonner leurs efforts en vue du renforcement du contrôle étatique sur les armes et avaient accepté de coopérer sur la question du monopole de l’État sur l’usage de la force. Il les a remerciés de leur adhésion à ses recommandations, appelant au respect de l’état de droit, à la limitation de la détention des armes à l’autorité étatique et à la priorisation d’une action strictement politique. Cette prise de position a suscité des réactions critiques de la part de responsables américains, notamment du représentant Joe Wilson, qui a dénoncé ce qu’il a qualifié de complaisance du système judiciaire irakien à l’égard des factions armées, estimant qu’un pouvoir judiciaire indépendant ne saurait remercier des groupes armés pour leur coopération sans révéler l’existence de relations institutionnelles durables avec des acteurs miliciens. Quelques jours plus tard, à la fin du mois de décembre 2025, alors même que l’envoyé spécial américain Mark Savaya faisait état de signaux diplomatiques interprétés comme allant dans le sens d’un désarmement, une mobilisation[6] de la base militante des FMP à Bagdad est venue contredire ces interprétations. Plusieurs milliers de combattants et de partisans des groupes armés y ont publiquement affirmé leur refus de tout processus de désarmement, malgré les pressions internationales.

Dans le cadre des commémorations de l’assassinat de Qassem Soleimani et d’Abou Mahdi al-Muhandis début janvier 2026, Faïq Zidan a formulé un cadrage discursif visant à légitimer le principe du monopole étatique sur les armes sans remettre en cause la valeur symbolique et politique des sacrifices consentis par les combattants. Le désarmement y est présenté comme une continuité morale de leur engagement passé, et la transition du combat armé vers l’État de droit comme un devoir national adapté aux défis actuels de l’Irak. En mobilisant la mémoire des martyrs et en rappelant les victoires contre l’État islamique, ce discours articule reconnaissance des sacrifices et réaffirmation des impératifs d’unité nationale, de souveraineté et de reconstruction étatique fondée sur le droit, la justice et le développement. L’argument central repose ainsi sur l’idée que la fidélité aux luttes passées implique désormais la consolidation de l’autorité étatique, plutôt que la perpétuation de la détention des armes en dehors de l’État.

Le Premier ministre Mohammed Shia al-Sudani a adopté un registre comparable, en saluant la lutte contre le terrorisme menée par les deux figures commémorées, tout en rappelant que la limitation des armes à l’autorité de l’État relève d’un choix souverain irakien, affranchi de toute ingérence extérieure, et constitue l’un des piliers structurants du programme gouvernemental, en conformité avec les orientations de la plus haute autorité religieuse chiite du pays.

Cette tentative de recadrage institutionnel a toutefois été immédiatement contestée par les factions armées. Dans un communiqué commun, le Comité de coordination de la Résistance irakienne, regroupant Kata’ib Hezbollah, Asa’ib Ahl al-Haqq, Kata’ib Sayyid al-Shuhada’, Kata’ib Karbala, Ansar Allah al-Awfiya’ et Harakat al-Nujaba, a réaffirmé le caractère sacré des armes de la résistance dans un pays toujours considéré comme occupé, rejetant toute discussion relative au désarmement tant que le territoire ne soit pas totalement libéré de toute forme d’occupation. Cette prise de position met en évidence un apparent revirement de certains groupes tels qu’Asa’ib Ahl al-Haqq, Harakat Ansar Allah al-Awfiya’ et Kata’ib Sayyid al-Shuhada’, qui avaient pourtant précédemment laissé entrevoir des dispositions plus ouvertes à la négociation et au compromis.

Trois mois après les élections législatives du 11 novembre 2025, l’Irak a formellement respecté le calendrier constitutionnel dans sa phase parlementaire initiale, les blocs sunnites s’étant rapidement accordés sur la désignation du président du Parlement, Haibat al-Halbousi, et de ses deux vice-présidents, Adnan Faihan et Farhad Amin Salim Atrushi. Cette apparente fluidité institutionnelle masque toutefois des lignes de fractures persistantes, comme l’illustre l’opposition ferme des États-Unis à la nomination d’Adnan Faihan comme premier vice-président, en raison de son statut de chef du bloc al-Sadiqoun, aile politique d’Asaïb Ahl al-Haqq, principale milice chiite pro-iranienne intégrée au sein des FMP.

Dans ce contexte déjà polarisé, la désignation, le 24 janvier 2026, par le Cadre de Coordination de l’ancien[7] Premier ministre Nouri al-Maliki, personnalité controversée, comme candidat à la tête du prochain gouvernement, à la suite du retrait de Mohammed Shia al-Sudani, a cristallisé les tensions avec Washington. Les États-Unis ont menacé de retirer tout soutien politique, économique et sécuritaire à l’Irak en cas de retour de Maliki au pouvoir, invoquant son bilan passé jugé délétère et sa proximité avec les milices pro-iraniennes, avertissements aussitôt rejetés par Maliki et plusieurs responsables politiques comme des ingérences étrangères et une atteinte à la souveraineté irakienne. Le choix de Maliki, surprenant pour une fonction traditionnellement attribuée à un gestionnaire administratif plutôt qu’à un décideur politique autonome, traduit néanmoins la volonté d’imposer une personnalité forte dans un contexte de recomposition politique et sécuritaire, ses liens avec les milices chiites ayant probablement pesé face aux risques de résurgence jihadiste et au transfert de milliers de prisonniers jihadistes vers des prisons irakiennes.

Le processus électoral reste cependant bloqué par le report de la désignation du président de la République[8], étape indispensable à la nomination du Premier ministre et à la formation du gouvernement, une impasse liée aux divisions internes entre les partis kurdes sur le choix du candidat présidentiel. Cette situation complique davantage la formation du gouvernement, d’autant que Washington a affirmé qu’aucun groupe armé ne serait toléré au sein du futur cabinet et a transmis une liste de cinquante-huit députés associés à la République islamique d’Iran, assortie de menaces de sanctions visant l’État irakien, y compris ses revenus pétroliers, et d’une suspension de toute coopération si l’un de ces députés obtenait un portefeuille ministériel.

En bloquant la formation du gouvernement, le report de la désignation présidentielle suspend de facto toute décision institutionnelle majeure, notamment sur le démantèlement des milices. Le flou entretenu par les milices et certains responsables irakiens apparaît dès lors comme un instrument permettant de gagner du temps face à la pression américaine, à la fois jusqu’à la formation du gouvernement et dans la perspective des élections de mi-mandat américaines de 2026, susceptibles de réduire l’urgence accordée à ce dossier. L’éviction de l’émissaire américain Mark Savaya affaiblit encore la capacité de Washington à transformer sa position en contrainte immédiate, renforçant un statu quo qui offre aux FMP et aux élites irakiennes un espace stratégique pour retarder des décisions radicales, préserver leur influence et gérer le dossier selon leur propre calendrier, tout en maintenant l’apparence du respect des obligations institutionnelles et internationales.

Conclusion : Que révèle le débat sur le désarmement des milices irakiennes ?

Le débat sur le désarmement des milices irakiennes révèle moins l’existence d’un acteur hybride isolé que la nature profondément hybride de l’État irakien lui-même. Les FMP participent à la recomposition des structures étatiques en s’intégrant aux institutions tout en contournant les logiques bureaucratiques classiques, brouillant durablement la frontière entre acteurs étatiques et non étatiques. Leur autonomie relative, leurs relais politiques et leurs connexions transnationales en font à la fois un vecteur d’influence iranienne et le produit d’une organisation hybride marquée par la fragmentation du champ politico-sécuritaire, la compétition interinstitutionnelle et le clientélisme. Loin de constituer une anomalie, les FMP incarnent un mode de gouvernance dans lequel les fonctions régaliennes sont partagées, disputées et co-gérées entre plusieurs centres de pouvoir, rendant inopérante l’opposition classique entre État et milice. Dès lors, l’enjeu analytique n’est pas de trancher entre étatisation ou autonomie des FMP, mais de comprendre comment elles redessinent concrètement les lignes de la souveraineté au sein d’un État post-conflit fonctionnant comme un réseau distribué de pouvoirs. Toute réforme durable ne peut donc se limiter au seul traitement des milices : elle doit porter sur l’ensemble de l’appareil étatique, fondée sur l’analyse des connexions entre acteurs en compétition pour le pouvoir, et sur une compréhension de l’Irak tel qu’il fonctionne réellement, plutôt que selon un idéal normatif de souveraineté centralisée.

Ce constat permet d’éclairer les positions et discours profondément contradictoires formulés au nom de la souveraineté irakienne et de manière largement dogmatique. D’un côté, les États-Unis exercent une pression croissante sur l’État irakien, combinant injonctions politiques et menaces explicites afin d’imposer le démantèlement des milices, en particulier pro-iraniennes, tout en faisant preuve d’une ingérence décomplexée. Cette posture s’accompagne d’une invocation récurrente du monopole légitime de la violence et de la souveraineté que l’État irakien serait sommé de retrouver, alors même que Washington n’hésite pas à brandir des représailles, notamment en cas de retour de Nouri al-Maliki au poste de Premier ministre, en raison de sa proximité avec la République islamique d’Iran et les factions pro-iraniennes. À partir de 2025, les États-Unis cherchent ainsi à réinvestir le dossier irakien non pas dans une perspective de reconstruction d’un État centralisé, mais dans une logique de contention de l’influence iranienne au sein d’un système institutionnel qu’ils ont eux-mêmes contribué à fragmenter depuis 2003. Dès lors, la souveraineté irakienne peut difficilement être réduite au seul démantèlement des FMP, tant l’ingérence américaine observée contredit cette ambition affichée et tant les milices sont désormais profondément imbriquées dans les structures de l’État. La place des groupes armés pro-iraniens s’inscrit ainsi moins dans un projet de reconstruction souveraine que dans une stratégie américaine visant prioritairement à limiter l’influence iranienne et le rôle politico-sécuritaire de ces factions, le démantèlement des FMP apparaissant comme un instrument de la politique régionale de Washington, en cohérence avec ses exigences formulées à l’égard de Téhéran, parmi lesquelles figure la fin du soutien iranien aux groupes armés dits de résistance à l’échelle régionale.

Dans ce contexte, le manque de consensus et les discours contradictoires des responsables miliciens et de plusieurs personnalités politiques traduisent un flou stratégique vraisemblablement entretenu par certaines factions et élites irakiennes afin de gagner du temps face à une pression essentiellement américaine, à la fois jusqu’à la formation du gouvernement, et en inscrivant le dossier des milices dans un horizon politique plus large, notamment en anticipation des élections de mi-mandat américaines de novembre 2026, susceptibles de modifier le degré de priorité accordé à cette question. Cette stratégie pourrait toutefois atteindre rapidement ses limites au regard de l’évolution récente de la situation en Iran, où les protestations et leur répression renforcent l’attention sur les milices pro-iraniennes. Toute action transfrontalière risquerait alors d’être interprétée comme un soutien direct à Téhéran, exposant l’Irak à une escalade régionale. Par ailleurs, même des accusations américaines non étayées affirmant que l’Iran s’appuierait sur les milices irakiennes pour réprimer les manifestations pourraient produire des effets politiques concrets, en alimentant les arguments en faveur du désarmement et en contribuant à légitimer d’éventuelles frappes ciblées. Dans le même temps, l’argument central de la ligne dure des milices chiites, qui conditionne toute négociation sur leur avenir au départ des forces étrangères, perd de sa pertinence depuis l’achèvement du retrait des troupes américaines en janvier 2026, à l’exception du Kurdistan, et le transfert des bases concernées sous le contrôle des forces de sécurité irakiennes. Dans ce contexte, la perspective d’un démantèlement et d’une intégration complète des groupes armés irakiens demeure largement indéterminé. Plusieurs trajectoires sont envisageables : une démilitarisation totale acceptée par l’ensemble des factions, une fragmentation entre courants les radicaux et pragmatiques, ou une escalade incontrôlée. Le scénario le plus probable reste toutefois une voie intermédiaire, dans laquelle les milices adopteraient une rhétorique centrée sur la souveraineté nationale, éviteraient toutes opérations transfrontalières et accepteraient, au moins partiellement, une forme de supervision étatique.

L’écart persistant entre le discours diplomatique en faveur du désarmement et les contraintes opérationnelles de terrain souligne ainsi le caractère fragile et inachevé de la transition vers un système sécuritaire pleinement intégré à l’État. Le transfert de milliers de prisonniers jihadistes vers des établissements irakiens renforce encore ces tensions, en accentuant les risques sécuritaires et en mettant en évidence les limites d’un désarmement rapide des milices dans un contexte de résurgence de la menace jihadiste.

Enfin, si l’affaiblissement de l’axe de la résistance, notamment du Hamas et du Hezbollah, ainsi que la chute du régime d’Assad ont conduit Téhéran à prendre conscience des limites opérationnelles de ses factions alliées et l’incitent à s’appuyer davantage sur sa propre dissuasion interne, il demeure improbable, voire infaisable, que ses liens, du moins idéologiques, avec ces factions, en particulier irakiennes, disparaissent. Cela reste vrai même dans un contexte où ces groupes s’ancrent de plus en plus dans une réalité militaire et politique spécifiquement irakienne, sous l’effet de contraintes structurelles et conjoncturelles, mais aussi de leurs propres intérêts stratégiques. Cette évolution tend plutôt à pousser Téhéran à diversifier et à renforcer parallèlement ses rapprochements stratégiques avec des puissances majeures telles que la Chine et la Russie.

Notes

[1] Adel Bakawan lors d’une table ronde « Les interferències externes i el nou context regional », 3ᵉ Escola d’Estiu Orient Mitjà (Barcelone), modérée par Xavier Cutillas, le 9 juillet 2025.

[2] The commander of Iran’s Qods Force, Qassem Soleimani, and the deputy head of the PMF, Abu Mahdi al-Muhandis, were killed in a targeted U.S. airstrike in Baghdad on 3 January 2020, as they were leaving the Iraqi capital’s international airport.

[3] The United States has de facto exerted decisive influence over Iraq’s oil revenues denominated in dollars since the 2003 invasion. Iraq’s oil income is deposited in an account held by the Central Bank of Iraq at the Federal Reserve Bank of New York. Although this account legally falls under the sovereignty of the Iraqi state, Washington retains supervisory authority and a lever of control over the financial flows transiting through it. Oil accounts for approximately 90% of Iraq’s state budget.

[4] In mid-December, Kata’ib Hezbollah thus stated that national sovereignty, internal security, and the end of any foreign interference constituted prerequisites for any discussion of the state’s monopoly on arms, reaffirming the right to resistance as long as forces described as occupying remained present.

[5] Qais al-Khazali (Asa’ib Ahl al-Haqq / the Sadiqoun Bloc) thus stated that his group adhered to the principle of restricting arms to the state, claiming that it had now become an integral part of it—a position also supported by Harakat Ansar Allah al-Awfiya’ and Kata’ib al-Imam ‘Ali.

[6] The gathering aimed to honour fighters killed in U.S. strikes, displaying funerary symbols and chanting slogans hostile to the United States and Israel.

[7] It would be his third term: Nouri al-Maliki served as Prime Minister from 2006 to 2014, then as Vice President from 2014 to 2015, and again from 2016 to 2018.

[8] In accordance with the Constitution, members of parliament must elect the President of the Republic within 30 days of the first parliamentary session, which took place on 29 December 2025; the election should therefore have occurred before 28 January 2026. The Constitution, however, provides neither legal sanctions nor an automatic mechanism in the event that this deadline is exceeded. Once elected, the new president then has fifteen days to appoint the candidate of the largest parliamentary bloc, the Coordination Framework, to form a government, which will have thirty days to establish a cabinet and present its program for a confidence vote.

To cite this article: « Le contrôle étatique des groupes armés irakiens pro-iraniens à l’épreuve du contexte régional post-7 octobre et du calendrier électoral irakien » by Carole Massalsky, EISMENA, 09/02/2026, [https://eismena.com/analysis/le-controle-etatique-des-groupes-armes-irakiens-pro-iraniens-a-lepreuve-du-contexte-regional-post-7-octobre-et-du-calendrier-electoral-irakien/?lang=fr].

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