Du partenariat stratégique à la rivalité géopolitique : l’évolution des relations turco-israéliennes sur la scène syrienne

Ministry of Foreign Affairs and Expatriates - Syria

Auteur

Saad Salloum

Saad Salloum

Les politiques turques et israéliennes à l’égard de la Syrie ont récemment connu un tournant radical : après une phase marquée par une convergence d’intérêts et la volonté commune de renverser le gouvernement de Bachar al-Assad, les divergences entre les deux parties se sont creusées. Les différentes approches stratégiques d’Ankara et de Tel-Aviv sur le dossier syrien et la guerre de Gaza a entraîné une nette montée des tensions, donnant lieu à un discours de plus en plus conflictuel. Cette escalade verbale reflète non seulement des frictions diplomatiques, mais aussi l’émergence d’une fracture stratégique plus profonde et une rivalité géopolitique croissante entre les deux puissances régionales. Après la consolidation du contrôle par les Forces démocratiques syriennes (FDS) sur de vastes zones du nord et de l’est de la Syrie, Ankara a placé le démantèlement de l’administration quasi autonome à l’est de l’Euphrate au sommet de son agenda de sécurité nationale. Toutefois, l’évolution rapide du conflit syrien a rapidement dépassé cet objectif restreint, transformant la Syrie en une vaste arène géopolitique où se confrontent désormais les visions turques et israéliennes de l’avenir politique et sécuritaire du pays.

Du point de vue israélien, l’influence croissante de la Turquie constitue un obstacle stratégique aux concessions que Tel-Aviv cherche à obtenir de Damas. Israël a donc tenté de remodeler les narratifs politiques et médiatiques à son avantage, présentant la Turquie comme la nouvelle menace supplantant le rôle de l’Iran dans le théâtre syrien. Si cette perception ne correspond que partiellement à la réalité du terrain, elle constitue néanmoins un instrument rhétorique et stratégique puissant, favorisant les objectifs régionaux et internationaux d’Israël.

Inversement, Ankara considère les interventions israéliennes comme un défi direct à ses ambitions en Syrie. L’approche turque repose sur le renforcement de l’autorité du gouvernement de Damas, non pas comme un soutien au régime lui-même, mais comme un moyen d’empêcher l’émergence d’un fédéralisme et de garantir sa primauté au sein de l’ordre politique syrien en devenir. Ce faisant, Ankara cherche à redéfinir l’équilibre des pouvoirs en Syrie, se positionnant à la fois comme garant de la souveraineté et comme arbitre central du paysage politique post-conflit.

Histoire des relations turco-israéliennes : de la coopération à la tension

Historiquement, les relations turco-israéliennes ont oscillé entre coopération et tension. En 1949, la Turquie a reconnu officiellement l’État d’Israël, devenant ainsi le premier pays à majorité musulmane à le faire. Au cours des décennies suivantes, la question des génocides a été centrale pour les deux pays : le génocide arménien notamment, constitue un événement fondateur pour la Turquie contemporaine, dont la diplomatie vise à en nier la réalité et à empêcher sa reconnaissance. De son côté, la Shoah pendant la Seconde Guerre mondiale a accéléré la création d’Israël en 1948.

Dans ce contexte, Israël a soutenu la position turque[1] niant le génocide arménien et a évité de provoquer Ankara en reconnaissant ce génocide. À titre d’exemple, le gouvernement israélien a exercé des pressions sur les organisateurs de la Conférence internationale sur la Shoah et les génocides, tenue à Tel-Aviv du 20 au 24 juin 1982 – le premier grand colloque dans le domaine des études sur les génocides – en raison de la présence de dossiers sur le génocide arménien, nié par la Turquie. Ankara a menacé, si la conférence se tenait à Tel-Aviv, de fermer ses frontières aux Juifs syriens et iraniens fuyant les persécutions, mettant ainsi leurs vies en danger[2]. Ces menaces ont poussé le ministère israélien des Affaires étrangères à tenter d’annuler la conférence ; le mémorial officiel de la Shoah en Israël, Yad Vashem, ainsi que de nombreux participants de premier plan, se sont retirés[3].

Dans les années 1990 et au début des années 2000, les relations se sont développées de manière significative : les deux parties ont établi des partenariats militaires et économiques, incluant exercices conjoints et échanges de renseignements. Cette période, qualifiée « d’années d’or », a été marquée par un renforcement de la confiance mutuelle et une intensification de la coopération en matière de libre-échange, formation militaire, contrats d’armement, transferts de technologies et partage de renseignements.

Cependant, cet élan positif n’a pas duré. Les développements politiques ont rapidement généré de nouvelles tensions. L’incident du navire « Mavi Marmara » en 2010 a marqué un tournant négatif : dix Turcs ont été tués à bord d’une flottille tentant de briser le blocus de Gaza. Les tensions se sont aggravées en raison du soutien croissant de la Turquie à la cause palestinienne et de ses critiques acerbes de la politique israélienne à Gaza. Les évènements du 7 octobre ont ouvert un nouveau chapitre de dégradation, malgré des tentatives de détente : rétablissement des relations diplomatiques, échange d’ambassadeurs et visite du président israélien Isaac Herzog à Ankara en mars 2022, la première en quatorze ans. Selon Ankara, la poursuite par Israël de crimes génocidaires à Gaza et son mépris des appels et décisions internationaux ont conduit la Turquie, en août 2024, à demander formellement à rejoindre le dossier de l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice contre les dirigeants israéliens, marquant une transition vers un niveau de confrontation juridique et diplomatique ouvert. Par ailleurs, la chute du régime du président Bachar al-Assad le 8 décembre 2024 a créé un vide de pouvoir que la Turquie et Israël ont cherché à exploiter, conduisant à la situation actuelle. Alors que la Turquie a soutenu les groupes d’opposition – notamment Hayat Tahrir al-Sham – après leur prise de contrôle de Damas, Israël s’est concentré sur la sécurisation de ses frontières et l’empêchement du redéploiement de forces hostiles dans son voisinage, transformant la crise syrienne d’un problème local en un conflit régional multidimensionnel.

Les événements suivants ont accentué les tensions : en août 2025, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a reconnu le génocide arménien lors d’un entretien radiophonique – une première en Israël, bien qu’aucune décision officielle de la Knesset ne l’ait entérinée. Ce geste a été perçu comme une escalade envers la Turquie, notamment en raison du soutien politique d’Ankara au Hamas et à Hayat Tahrir al-Sham, qui contrôle de facto Damas, face aux projets israéliens de reconfigurer la géopolitique syrienne et de fragmenter le territoire. Sous l’effet de tensions accumulées, et en raison des politiques israéliennes contraires aux intérêts turcs en Syrie ainsi que de ses crimes présumés à Gaza, Ankara a annoncé la fermeture de son espace aérien aux avions israéliens (y compris militaires et gouvernementaux) et décidé de rompre les relations commerciales avec Tel-Aviv. Cette mesure, véritable escalade dans les relations bilatérales, pourrait avoir d’importantes répercussions économiques, d’autant que la Turquie traverse une période économique difficile et que la pression sur Israël serait forte si la mesure était pleinement appliquée : le commerce bilatéral a atteint environ 7 milliards de dollars en 2023 ; la Turquie était le cinquième fournisseur d’Israël ; les exportations israéliennes vers la Turquie s’élevaient entre 1,5 et 1,6 milliard de dollars ; et les produits turcs représentaient environ 6 % des importations totales d’Israël.

En rétrospective, le facteur palestinien n’a pas été déterminant dans l’évolution des relations turco-israéliennes, bien qu’il ait exercé une influence notable. Toutefois, l’entrée de la Syrie dans l’orbite d’influence turque introduit une dimension nouvelle et plus complexe, susceptible d’avoir des répercussions politiques profondes sur la nature future de ces relations.

Développements récents

Après la chute du gouvernement de Bachar al-Assad, la scène syrienne a connu une série d’évolutions révélant clairement la profondeur du différend turco-israélien. Parmi les plus significatives figurent l’intensification des opérations militaires israéliennes, avec plus de 950 frappes aériennes menées contre divers sites en Syrie depuis l’effondrement du gouvernement syrien, et l’occupation de nouvelles zones dans le sud du pays, avec plus de 450 violations terrestres de la souveraineté syrienne. Avec l’éclatement de conflits entre Bédouins et Druzes et la tentative des forces syriennes d’intervenir à Soueïda, Israël a intensifié ses opérations en Syrie intérieure. Le 16 juillet 2025, elle a mené des raids visant plusieurs zones, dont des installations gouvernementales au cœur de Damas. Le Premier ministre Benyamin Netanyahou a justifié ces opérations en affirmant qu’Israël était « déterminé à empêcher que l’on porte atteinte aux Druzes en Syrie, en vertu de l’alliance fraternelle profonde qui nous lie à nos citoyens druzes en Israël ».

Inversement, la position turque s’est durcie : le ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a déclaré sur la chaîne locale NTV que « la Turquie a averti qu’elle interviendrait pour empêcher le morcellement de la Syrie, après avoir constaté que certains groupes exploitent les évènements de Soueïda ». Dans le même esprit, le ministre de la Défense, Yaşar Güler, a annoncé, au début de l’effondrement du gouvernement Assad, la volonté de son pays d’apporter un soutien militaire à la Syrie. Avec l’escalade de représailles sur la côte syrienne, la poursuite des combats entre Druzes et Bédouins au sud, et la persistance des FDS à maintenir leurs zones sous contrôle avec un appui direct américain, le besoin d’une coopération sécuritaire et militaire plus étroite entre Ankara et Damas est devenu impératif.

Cependant, la réalité sur le terrain montre que l’armée syrienne fait face à d’importants défis : mauvaise formation, institutions effondrées, absence de structure professionnelle, sans parler des allégeances idéologiques et des idées radicales dominantes au sein des groupes armés ayant remplacé l’armée régulière. Tout cela rend difficile le rétablissement de la sécurité et le contrôle des frontières, faisant peser une charge supplémentaire sur la Turquie dans ses efforts pour bâtir des forces syriennes capables d’opérer de manière institutionnelle. En parallèle, Israël a intensifié son intervention en Syrie, que ce soit par un soutien politique et militaire aux Druzes ou par l’ouverture possible de canaux avec les forces kurdes au nord, sans compter la poursuite des bombardements aériens, devenus la principale menace pour l’unité de l’État syrien. Cette intervention s’appuie sur un discours de « protection des minorités contre les groupes extrémistes », employé pour justifier l’expansion israélienne dans la région, comme l’illustrent les événements de Soueïda. Cette intervention s’est encore accentuée le 28 août 2025, lorsque les forces israéliennes ont bombardé des sites syriens après la découverte d’appareils d’espionnage israéliens au Jabal Mana‘, près de Damas, et autour de Masyaf, provoquant une nouvelle escalade militaire. Parallèlement, le 13 août 2025, les ministères syrien et turc de la Défense ont signé un accord de sécurité. À la lumière de la chronologie des événements et des déclarations turques, l’accélération des interventions israéliennes n’a pas entravé le rapprochement syro-turc ; elle a plutôt poussé Damas à se blottir davantage contre Ankara comme option stratégique pour contrebalancer les pressions.

Dans le cadre de cet accord sécuritaire, Ankara a effectivement commencé à former des forces syriennes. Des rapports publiés par Middle East Eye indiquent que la Turquie a formé environ 300 agents syriens lors d’une première phase et prévoit d’étendre le programme à plus de 5 000 personnels, signalant un passage des relations syro-turques d’une simple coordination politique à l’établissement de partenariats sécuritaires et militaires directs. Le bombardement israélien de Doha peut également être interprété comme un message adressé à la Turquie : le différend turco-israélien est désormais imbriqué de la scène palestinienne au front syrien. Du point de vue israélien, l’objectif principal est de neutraliser toute menace émanant de la Syrie ou de la Palestine. Même après ce bombardement, des fuites dans les médias israéliens ont suggéré que Tel-Aviv avait initialement envisagé de frapper des dirigeants du Hamas en Turquie. Ces développements illustrent l’expansion de la compétition turco-israélienne, en particulier en Syrie, devenue un théâtre majeur du conflit régional entre les deux pays.

Les objectifs stratégiques d’Israël en Syrie

Pour appréhender les perspectives de la rivalité turco-israélienne, il est nécessaire de considérer les objectifs stratégiques de chaque partie. La vision israélienne en Syrie s’oppose fondamentalement à l’approche turque. Cela est apparu clairement lors de la rencontre, le 28 août 2025 en Galilée, entre Benyamin Netanyahou et le chef spirituel des Druzes d’Israël, le cheikh Mowafaq Tarif, ainsi que plusieurs notables druzes, au cours de laquelle le Premier ministre a exposé les priorités d’Israël sur la scène syrienne :

  • Protection des communautés druzes : Cela inclut la province de Soueïda et les zones s’étendant du Golan au sud de Damas, Israël cherchant à se présenter comme protectrice des minorités face aux violences sectaires.
  • Création d’une zone démilitarisée : S’étendant du plateau du Golan à Soueïda, afin d’empêcher les menaces de s’approcher des frontières israéliennes.
  • Mise en place d’un couloir humanitaire : Reliant Israël à Soueïda, sous médiation américaine, pour fournir des secours et renforcer l’influence israélienne.

Netanyahou s’est adressé au chef de Hayat Tahrir al-Sham, Abou Mohammed al-Joulani : « Je ne suis pas naïf. Je comprends parfaitement à qui nous avons affaire et à quoi nous sommes confrontés », assurant qu’« il y aura un règlement », et que tout accord devra garantir la sécurité des Druzes. Ce langage indique une stratégie visant à transformer le Sud en zone d’influence et de tampon israélienne. Certains observateurs y voient une étape d’un projet plus large appelé « corridor de David » jusqu’à l’Euphrate ; pour l’heure, les efforts semblent cantonnés à Soueïda, et le discours de protection des Druzes confère une légitimité à ces orientations. L’indiscipline des combattants du « nouvel armée syrienne » et les crimes commis dans le sud et l’ouest du pays servent des agendas extérieurs d’ingérence en Syrie.

Des fuites concernant les discussions à Paris entre Israël et la Syrie rapportent les exigences de Netanyahu dans le cadre d’un accord de sécurité : restrictions militaires dans le sud de la Syrie, interdiction de déployer des armes lourdes et équipements majeurs, prévention d’un réarmement massif de l’armée syrienne, liberté d’action opérationnelle pour Israël en Syrie, et renonciation par la Syrie au Golan. S’ajouterait une clause informelle visant à interdire l’établissement de bases militaires turques en Syrie. Il semble qu’Israël cherche ultimement à affaiblir la Syrie et à en faire un État soumis et facilement pénétrable, un « punching-ball » qu’il pourrait frapper à volonté.

Les objectifs stratégiques de la Turquie en Syrie

Les données actuelles indiquent que les relations turco-syriennes tendent vers un degré d’intégration plus poussé. Le soutien consultatif et la formation fournis par Ankara pourraient évoluer vers l’établissement de bases militaires en territoire syrien. Si l’accord de sécurité signé entre la Turquie et la Syrie est appliqué, Ankara disposerait d’une capacité directe de supervision de la réforme de l’institution militaire syrienne et de réponse aux menaces telles que les FDS. À ce jour, la Turquie exerce une influence directe au sein des institutions de sécurité syriennes ; lors de la dernière formation de 300 agents, un porte-parole du gouvernement syrien a même indiqué ne pas avoir été informé, ce qui reflète l’étendue de l’influence turque sur l’appareil militaire.nCependant, les ambitions turques en Syrie heurtent les calculs sécuritaires régionaux complexes d’Israël, dont l’approche consiste à empêcher le renforcement des capacités militaires syriennes. La construction d’un appareil de sécurité centralisé en Syrie contredit donc directement les lignes stratégiques de Tel-Aviv.

Par ailleurs, la Turquie considère tout entité dotée d’une autonomie dans le nord de la Syrie comme une menace pour sa sécurité nationale. L’établissement d’une autonomie kurde en Syrie, aux côtés du fédéralisme en Irak, pourrait inciter à terme la société kurde en Turquie à revendiquer une autonomie similaire. À ce sujet, le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, rappelant les événements entre Druzes et Bédouins dans le sud syrien, a déclaré : « Nous mettons en garde toute partie contre des actions visant à la désagrégation ou à la partition. Beaucoup de choses peuvent être discutées par les voies diplomatiques, et elles le sont déjà avec tous les groupes et toutes les parties. Mais si vous dépassez ces limites et recourez à la violence pour diviser le pays et le déstabiliser, nous considérerons cela comme une menace directe à notre sécurité nationale et agirons en conséquence. Discutez de ce que vous voulez, de vos revendications ; nous apporterons tout le soutien possible à cet égard, mais si vous franchissez ces bornes, nous ne tolérerons aucune menace à notre sécurité. »

Dans le même esprit, Hakan Fidan a renouvelé, le 13 septembre 2025, sa mise en garde contre l’exploitation de l’intervention israélienne en Syrie, déclarant : « Nous offrons à Damas comme aux YPG l’occasion de régler leurs questions par eux-mêmes ; en même temps, nous attendons d’eux qu’ils contribuent à renforcer la stabilité générale en Syrie et qu’ils répondent à nos préoccupations sécuritaires. » Il est donc possible d’affirmer que, tout en s’opposant à la partition de la Syrie, la Turquie craint l’émergence d’une seconde entité autonome kurde, en plus du Kurdistan irakien à sa frontière sud, et cherche à asseoir une influence sécuritaire lui permettant de peser sur la décision politique syrienne.

Le rôle d’équilibre des États-Unis et les dynamiques régionales

Les États-Unis jouent un rôle majeur de contrepoids entre les positions turques et israéliennes sur le dossier syrien. Ils cherchent à remodeler la Syrie selon leurs intérêts stratégiques via une double approche :

  • Imposer des conditions sécuritaires à Damas : en s’alignant sur les exigences israéliennes afin de garantir certaines concessions.
  • Offrir une fenêtre à la direction de Hayat Tahrir al-Sham : en accordant au « système » de Joulani une « chance » conditionnée par un accord sécuritaire syro-israélien.

La vision américaine diffère de l’israélienne, conférant à Washington le dernier mot pour orienter les politiques de ses alliés. Tandis qu’Israël privilégie les impératifs de sécurité et d’expansion, les États-Unis mettent l’accent sur une stabilité régionale plus large. Une question clé demeure : la Syrie sera-t-elle restructurée en État centralisé ou adoptera-t-elle un modèle fédéral ? Les préférences de l’ancien président américain Donald Trump et de son homologue turc Recep Tayyip Erdoğan montrent une certaine convergence sur ce point. La stratégie turque est étroitement liée au succès de Hayat Tahrir al-Sham :son échec compromettrait les plans d’Ankara. Dans ce contexte, le ministre Hakan Fidan a cherché, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité du 15 février 2025, à mobiliser un soutien contre les YPG (noyau des FDS). La Turquie avait auparavant tenté de le faire par ses forces et par l’Armée nationale syrienne, puis s’est tournée vers l’« empowerment » de HTS comme force militaire. Les résultats de cette approche restent incertains ; si le soutien de Trump à Joulani reculait ou si un accord syro-israélien se concrétisait, la marge de manœuvre turque serait réduite.

Les États-Unis s’emploient actuellement à organiser une rencontre entre le dirigeant syrien Ahmad al-Shar‘a et Benyamin Netanyahou, avec la participation de Donald Trump, en marge de la prochaine Assemblée générale de l’ONU à New York. La mise en œuvre prévue de l’accord du 10 mars entre Ahmad al-Shar‘a et Mazloum Abdi d’ici la fin de l’année ajoute une pression supplémentaire, ce qui transparaît dans le ton plus ferme d’Erdoğan et de Fidan. Devant le Parlement turc, Fidan a dénoncé l’expansion israélienne sur le Golan et ses provocations, affirmant le refus d’Ankara de laisser exploiter les composantes de la société syrienne. Le 26 août 2025, lors des célébrations de Manzikert, Erdoğan a réitéré son engagement à protéger le peuple syrien – en particulier les Kurdes – sous la garantie de la Turquie, soulignant que les forces alignées sur Ankara et Damas prévaudraient.

Le 4 septembre 2025, le ministère turc de la Défense a averti les FDS que le non-respect de leur engagement à s’intégrer dans l’armée syrienne « constitue une menace pour l’unité de la Syrie et pour notre sécurité nationale ». La presse turque évoque qu’Israël utilise les Druzes dans le sud et le PKK le PKK dans le nord. À plusieurs reprises, la Turquie a menacé de ne pas permettre la fragmentation de l’unité syrienne, visant l’autonomie au nord. Cependant, le soutien continu des FDS par la coalition internationale dirigée par les États-Unis limite les options d’Ankara tant que les rapports de force ne changent pas. La Turquie intensifie ses efforts pour contraindre ces forces à satisfaire ses conditions, et les pressions devraient s’accentuer d’ici la fin de l’année, selon l’orientation de la politique américaine et la possibilité d’un accord syro-israélien.

Conclusion

Analyser l’arène syrienne en isolation de son contexte régional plus large pourrait suggérer une collision inévitable entre la Turquie et Israël. Cependant, un examen plus nuancé de la politique étrangère turque révèle une stratégie multidimensionnelle fondée sur l’équilibre, le pragmatisme et l’autonomie stratégique. Pendant les années de crise syrienne, Ankara a démontré une remarquable capacité à maintenir des liens solides avec Moscou, malgré de profondes divergences sur le dossier syrien et des tensions sévères après l’abattage d’un avion turc en 2012 et d’un appareil russe en 2015. Suite au déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, la Turquie a consolidé sa coordination avec la Russie dans les domaines de l’énergie et de la sécurité régionale, tout en maintenant simultanément ses engagements en tant que membre actif de l’OTAN, respectant le principe de défense collective. Dans le même temps, Ankara a conservé un degré considérable d’indépendance dans ses relations extérieures – s’engageant dans des différends persistants avec la Grèce, alliée de l’OTAN, sur les frontières maritimes et adoptant des positions divergentes de nombreux partenaires occidentaux, en particulier concernant Chypre.

Dans cette logique d’équilibre, les différends entre la Turquie et Israël sur les questions régionales, y compris la question syrienne, ne se traduisent pas par une confrontation directe. Leurs relations restent encadrées par des calculs stratégiques et des intérêts convergents, les deux parties continuant à maintenir des canaux de dialogue politique et sécuritaire pour prévenir un conflit ouvert. Cet équilibre délicat est en outre soutenu par le rôle des États-Unis en Syrie : Washington et Ankara convergent sur certains aspects de l’avenir syrien, notamment dans leur intérêt commun de limiter l’influence iranienne et de diminuer les capacités du Hezbollah au Liban, en partie par le soutien indirect à HTS comme contrepoids aux alliés régionaux de Téhéran. Dans ce cadre, chaque acteur mobilise ses leviers en Syrie pour faire avancer son agenda stratégique. La Turquie cherche à renforcer la position de HTS et d’autres groupes armés qu’elle a soutenus ces dernières années par l’assistance sécuritaire, tout en se présentant comme garant de la souveraineté syrienne face aux interventions israéliennes récurrentes. Inversement, les opérations militaires israéliennes ont involontairement offert à la Turquie un espace supplémentaire pour consolider sa présence sécuritaire dans le nord de la Syrie.

Israël, pour sa part, observe avec appréhension la coopération sécuritaire croissante turco-syrienne, conscient de l’expansion des capacités militaires et technologiques d’Ankara, susceptible de limiter l’efficacité des opérations israéliennes sur le territoire syrien. Par conséquent, Israël cherche à présenter la Turquie comme une menace régionale émergente, utilisant ce narratif pour influencer la politique américaine envers la Syrie et obtenir davantage de concessions stratégiques. Dans ce contexte, Israël considère la phase actuelle comme une opportunité de neutraliser le potentiel militaire résiduel de la Syrie via un cadre sécuritaire légitimant l’intervention israélienne continue sous prétexte de défense de ses frontières.

Notes

[1] Bedross Der Matossian(ed.), Denial of Genocides in the Twenty-First Century, Nebraska : : University of Nebraska Press, 2023. P.130

[2] Eldad Ben Aharon, A Unique Denial: Israel’s Foreign Policy and the Armenian Genocide, British Journal of Middle Eastern Studies. Vol. 42, No. 4 , 2015, pp. pp. 647–648.

[3] Israel W. Charny, . Israel’s Failed Response to the Armenian Genocide: Denial, State Deception, Truth Versus Politicization of History, Academic Studies Press, 2021

To cite this article: « Du partenariat stratégique à la rivalité géopolitique : l’évolution des relations turco-israéliennes sur la scène syrienne » by Saad Salloum, EISMENA, 09/12/2025, [https://eismena.com/analysis/du-partenariat-strategique-a-la-rivalite-geopolitique-levolution-des-relations-turco-israeliennes-sur-la-scene-syrienne/?lang=fr].

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