Le 7 janvier 2025, le département du Trésor américain a imposé des sanctions contre Mohammad Hamdan Daglo Mousa (Hemedti), le dirigeant des Forces de Soutien Rapide (FSR), et sept sociétés basées aux Émirats Arabes Unis (EAU) qui font des affaires avec les FSR. Ces sanctions sont révélatrices du rôle joué par les EAU dans le conflit soudanais.

Entre les EAU et les FSR, un partenariat économico-militaire de long terme
Déclenché en avril 2023, ce conflit est une guerre civile régionalisée qui a fait plus de 13 millions de déplacés et plus de 4 millions de réfugiés en seulement deux ans. Le général al-Burhan, chef de l’armée, et le général Hemedti, chef des Forces de Soutien Rapide (FSR), la plus grande milice du pays, s’opposent dans une guerre synonyme de massacres de masse et de famine.
Dans les coulisses de cette guerre, les Émirats arabes unis (EAU) jouent un rôle-clé bien qu’ils s’en défendent officiellement. Dès 2023, cet État du Golfe a pris fait et cause pour les FSR. Il est à la fois leur fournisseur et leur argentier. Fournisseur d’armement mais aussi de combattants. L’approvisionnement en armes lourdes des FSR provient des EAU. Cet approvisionnement est effectué par des avions cargos en provenance d’Abou Dhabi qui transitent souvent par les aéroports de Bosaso en Somalie et Berbera au Somaliland et atterrissent dans la partie orientale de la Libye et du Tchad ainsi qu’à l’aéroport de Nyala, la capitale du Sud-Darfour contrôlée par les FSR. Dès 2023, les EAU ont acheminé des armes aux FSR par la voie des airs en utilisant l’aéroport de la ville tchadienne d’Amdjarass, sous le couvert d’une soi-disant mission d’aide humanitaire. A partir du mois de novembre 2024, des mercenaires colombiens appelés les « Loups du Désert » ont été signalés aux côtés des milices. Selon toute vraisemblance, ces derniers sont recrutés par les autorités émiraties qui ont déjà employé des mercenaires colombiens dans d’autres conflits (Yémen, Libye, Somalie). Depuis le début de 2025, les FSR ont lancé des attaques de drones loin de leurs bases visant des villes jusqu’à Port-Soudan et des infrastructures (barrages, etc.). Les drones à longue distance chinois dont ils disposent semblent avoir été fournis par les EAU, tout comme les systèmes de défense anti-aériens qui leur ont permis d’interrompre le ravitaillement aérien du bastion d’el-Fasher et de s’en emparer à la fin du mois d’octobre de cette année. Malgré l’embargo sur les armes de l’ONU, les EAU équipent un des belligérants en armement et en expertise militaire.
Si la voie d’approvisionnement EAU-Est du Tchad a joué un rôle important au début du conflit, deux autres voies logistiques ont été ouvertes depuis : EAU-Est de la Libye et EAU-Sud-Darfour (Nyala). Ces voies d’approvisionnement des FSR sont rendues possibles par le réseau d’alliés des EAU dans la région. En effet, le général Haftar, qui contrôle la partie orientale de la Libye, a aussi été soutenu par les EAU contre le gouvernement de Tripoli et les EAU ont obtenu l’accord du régime tchadien pour acheminer des armes contre rémunération. Les EAU auraient également approché le gouvernement centrafricain pour utiliser l’aéroport de Birao, situé non loin de la frontière du Sud-Darfour. Outre l’approvisionnement, les EAU accueillent des entités chargées de la propagande numérique des FSR. Derrière la propagande numérique des FSR, des fermes à trolls ont été identifiées dans les Émirats avant même la guerre et Facebook a supprimé certains comptes qui violaient ses règles.
Loin d’être seulement militaire, la relation entre les autorités émiraties et les FSR était et est encore économique. D’une part, la contrebande d’or qui a fait la fortune et la puissance du général Hemedti est écoulée à Dubaï depuis plusieurs décennies ; d’autre part, à partir de ce commerce, le chef des FSR et sa famille ont construit un réseau d’affaires tentaculaires dont les EAU sont le centre nerveux. Avant la guerre, plusieurs rapports ont mis en lumière le commerce de l’or florissant entre des sociétés dubaïotes, la firme soudanaise de négoce d’or Al Gunade (contrôlée par la famille de Hemedti) et les zones minières artisanales contrôlées par les FSR (les mines du Jebel Amer, du Nord-Darfour et du Sud-Darfour). Par ailleurs, l’empire commercial de Hemedti et de sa famille s’étend du Soudan aux EAU. Leurs entreprises soudanaises ont des filiales et des partenaires au sein de cet émirat. Un réseau complexe de sociétés entre les EAU et le Soudan permet de dissimuler leurs mouvements de fonds entre les deux pays. Selon toute probabilité, le trésor de guerre de la famille Hemedti est placé dans des banques aux EAU. Ce faisant, le général est non seulement un allié militaire de Mohammed bin Zayed contre une armée soudanaise sous influence des Frères Musulmans mais il est aussi un partenaire d’affaires.
Dénoncer les EAU et perturber l’approvisionnement aérien des FSR
Dès le début de la guerre, l’armée soudanaise a accusé publiquement les EAU de soutenir les FSR. Grâce à ses propres renseignements confirmés par les rapports de l’ONU et d’autres organisations, elle a tenté de faire condamner Abou Dhabi par le Conseil de sécurité des Nations Unies en mars 2024. Elle a également appelé les pays voisins à bloquer le réapprovisionnement militaire des FSR. Ses tentatives ont échoué (notamment par la puissance considérable des Émirats face à al-Burhan), tout comme ont été vaines les pressions polies de l’administration Biden sur les autorités émiraties. Malgré des preuves évidentes, ces dernières continuent de nier toute implication dans ce conflit et d’approvisionner les FSR.
Compte-tenu de son échec sur le terrain diplomatique, le général al-Burhan a pris des mesures de rétorsion diplomatiques, financières et militaires. Il a rompu les relations diplomatiques avec les EAU en mai 2025 ainsi qu’avec le Tchad et le Kenya et annulé le contrat de 6 milliards signé en 2022 par Abu Dhabi Ports Group and Invictus Investment pour construire un nouveau port sur la côte soudanaise. Il récuse la formule du Quartet comme médiateur du conflit. En effet, le Quartet est composé par l’Égypte, l’Arabie Saoudite, les États-Unis et les EAU. La récente proposition d’une trêve proposée par ce groupe d’États a été rejetée par l’armée soudanaise qui refuse que les EAU soient « juges et parties » du conflit – omettant au passage le rôle joué par l’Égypte à leurs côtés. Symboliquement, le 9 novembre, la délégation soudanaise a quitté la conférence de l’organisation des Nations Unies pour le tourisme après l’élection d’un représentant des EAU comme secrétaire général. Par ailleurs, les autorités soudanaises ont entamé une action contre les EAU pour complicité de génocide devant la Cour Internationale de Justice à La Haye.
Mais c’est surtout sur le terrain militaire que la pression monte. Après le bombardement de la résidence (vide) de l’ambassadeur émirati à Khartoum en 2024, l’armée soudanaise tente de réduire l’approvisionnement aérien des FSR. En 2025, au moins trois avions cargos ont été abattus à proximité de l’aéroport de Nyala. Au début du mois de mai 2025, l’armée soudanaise a affirmé avoir tué des officiers émiratis lors d’une frappe contre un avion-cargo. De même le 6 août 2025, un avion-cargo qui venait de se poser à l’aéroport de Nyala a été abattu par des jets de l’armée soudanaise. D’après cette dernière, cet avion transportait des mercenaires colombiens ainsi que de l’équipement militaire qui provenaient des EAU. L’approvisionnement aérien des FSR fait clairement partie des objectifs des forces aériennes soudanaises.
Conclusion
Les massacres après la prise d’el-Fasher par les FSR ont provoqué un regain d’intérêt international sur cette guerre et jeté une lumière crue sur son sponsor émirati. Désormais il y a des appels à boycotter les EAU en raison de leur rôle dans la plus grande guerre africaine. Toutefois rien ne garantit que cela suffira à infléchir leur position sur ce conflit. En effet, les raisons de leur soutien au chef des FSR n’ont pas changé : il est un partenaire économique et leur partenaire militaire pour lutter contre une armée soudanaise qu’ils considèrent infiltrée par les Frères Musulmans.
Paradoxalement, la flotte d’avions cargos approvisionnant les deux belligérants soudanais opère majoritairement des EAU. En effet, de nombreuses sociétés de fret aérien sont basées aux EAU ou ont basé leur flotte dans ce pays. Très souvent, la même compagnie livre des armes aux deux camps, démontrant que les EAU n’appliquent pas l’embargo de l’ONU sur les armes à destination du Soudan et laissent prospérer le trafic d’armes à partir de leur territoire.



