C’était une visite discrète. Aucune photo ni déclaration officielle du commandant de la Force iranienne al-Qods, Esmaïl Qaani, n’a filtré de la salle à Bagdad le 25 octobre. Mais en pleine campagne pour les élections législatives irakiennes, dont l’examen se tiendra le 11 novembre prochain, l’enjeu du voyage s’impose : empêcher le Cadre de coordination irakien – groupement de factions chiites pro-iraniennes qui ont permis au gouvernement d’accéder au pouvoir – de se fragmenter. « Il existe une vraie interrogation sur le futur d’alhakymyt alshayeiy, la gouvernance chiite au Moyen-Orient », assure Adel Bakawan, directeur de l’Institut européen d’études sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (EISMENA). Les rivalités intra-chiites sont en effet importantes sur l’échiquier politique irakien, et Téhéran est profondément préoccupé par leurs conséquences sur sa capacité à maintenir son influence et à préserver ses intérêts à Bagdad.
Un atout indispensable
Avec la décapitation de l’« axe de la résistance » au Liban et à Gaza, et son affaiblissement en Syrie et au Yémen, l’Irak apparaît comme le dernier tentacule encore intact entièrement connecté à l’œuvre politico-militaire iranienne. « La République islamique dispose encore de toutes les ressources nécessaires pour imposer ses propres intérêts en Irak, qui fait partie intégrante de sa sécurité nationale », affirme Adel Bakawan, alors que les deux pays partagent 1 500 kilomètres de frontières communes. Certes, les milices irakiennes du Hachd al-Chaabi – liées pour la plupart au Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) – ne sont pas intervenues lors de la guerre des douze jours de juin dernier contre Israël, mais leur poids sur le territoire irakien n’en demeure pas moins un enjeu de sécurité nationale pour Téhéran. « Idéologiquement, le fait que l’Irak soit un immense pays de 46 millions d’habitants est très important pour l’Iran. D’autant que les élites irakiennes partagent massivement l’idéologie des iraniens responsables », poursuit le chercheur. Sous intense pression depuis l’activation, le 27 septembre dernier, du mécanisme de « snapback » et le rétablissement des sanctions onusiennes, l’économie iranienne dépend encore davantage de l’Irak par lequel des milliards de dollars de pétrole iranien déguisé en or noir irakien transitent en contrebande vers les marchés internationaux.
Le jour même de la visite d’Esmaïl Qaani à Bagdad, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a appelé le Premier ministre irakien, en pleine campagne, pour réitérer « l’urgence de désarmer les milices soutenues par l’Iran », selon un communiqué officiel publié par le département d’État américain. « Il est peu probable que cette pression sur Bagdad cesse, mais l’issue des élections influencera probablement le succès que Washington pourrait obtenir à moyen et long terme », estime Aniseh Bassiri Tabrizi, analyste auprès de Control Risks, alors que le président américain, Donald Trump, a récemment nommé un nouvel envoyé spécial en Irak. Car si le Premier ministre irakien, Mohammad Chia al-Soudani, est jusqu’à présent parvenu à maintenir une position d’équilibre entre l’influence de Téhéran et de Washington, rien ne garantit que le prochain chef de gouvernement irakien soit intéressé ou en mesure de tenir une telle conduite. Il reviendra notamment au nouveau gouvernement de relancer le projet de loi qui redéfinit le statut du Hachd al-Chaabi, retiré de l’agenda du Parlement sous la pression de Washington après une adoption en seconde lecture le 16 juillet dernier, et qui pourrait les placer au même niveau institutionnel que les ministères de la Défense et de l’Intérieur.
La gouvernance chiite
« Avec la visite d’Esmaïl Qaani, l’Iran s’efforce de minimiser le sentiment de fragmentation parmi les partis chiites, tout en garantissant une certaine unité dans le processus de formation du futur gouvernement », soutient Aniseh Bassiri Tabrizi. Selon plusieurs médias d’État iraniens cités par al-Monitor, le chef de la Force al-Qods a rencontré plusieurs dirigeants de milice et des représentants politiques du Cadre de coordination, leur enjoignant d’éviter toute action qui serait susceptible d’affaiblir la domination du bloc. Or au sein de la coalition chiite, trois grands groupes se déchirent dans une lutte de pouvoir alimentée par des querelles personnelles. Celui du Premier ministre actuel, qui affiche l’objectif d’obtenir au minimum 60 sièges et dispose du soutien de Fahd el-Fayyaz, le dirigeant du Hachd al-Chaabi, pour y parvenir. Un deuxième front est dirigé par Nouri Maliki, auquel s’ajoute le troisième : l’organisation Badr, dirigée par Hadi el-Amiri. « Il est très peu probable que Qaani parvienne à retisser les relations de ces figures farouchement opposées, commente Adel Bakawan. Le message qu’il a transmis devait plutôt se résumer à : « Faites ce que vous voulez, présentez-vous les uns contre les autres, battez-vous dans l’arène politique, nous serons là pour vous financer et vous aider. Mais ne mettez jamais en danger la gouvernance chiite. » L’exigence de l’Iran envers les factions chiites est de créer un consensus post-électoral pour l’ancien gouvernement d’union nationale. »



