Changement d’alliances en Égypte en réponse à l’évolution des priorités

TheGiftun, « Qanater Edfina Park, Metoubes, Kafr el Sheikh, Egypt », 12/12/2012, Wikimedia Commons, CC0 1.0 Public Domain Dedication.

Auteur

Mohammad Salami

Mohammad Salami

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a débuté son troisième mandat présidentiel en avril 2024. Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, la politique étrangère du pays s’est tournée vers les alliances et l’engagement avec de nombreux pays auparavant considérés comme des rivaux ou des adversaires. Ces changements sont une réponse aux dynamiques régionales et mondiales qui ont mené l’Égypte à envisager la désescalade et de nouvelles alliances afin de répondre à ses besoins internes et remédier à des défis régionaux. Compte tenu de la dynamique rapide des développements au Moyen-Orient et des défis interdépendants résultant des actions interconnectées des pays de la région, l’Égypte a commencé à envisager de nouvelles relations pour faire face aux problèmes intérieurs et extérieurs dans le but de contrebalancer ou d’atteindre ses objectifs jusqu’alors non réalisés.

Diversification financière

L’économie joue un rôle considérable dans la transformation des alliances et le changement de perspective de la politique étrangère égyptienne. Avec une population avoisinant les 118 millions d’habitants, l’Égypte est le pays arabe le plus peuplé, et nourrir cette population, qui consomme deux fois plus de pain que la moyenne mondiale, a fait du pays le premier importateur de blé au monde.

La crise financière égyptienne, avec ses répercussions directes sur l’inflation, la corruption, la dette gouvernementale et la dévaluation de la devise nationale face au dollar, a généré un important mécontentement social. À travers le XXème siècle, l’interaction entre les défis économiques de l’Égypte et sa politique étrangère était une caractéristique consistante de la situation politique du pays, remontant jusqu’à l’ère de Nasser. Suite à la nationalisation du canal de Suez en 1956, l’Égypte s’était éloignée des pays occidentaux. Cette position avait été maintenue jusqu’à la fin des années 70 où le mécontentement socio-économique avait forcé le président Anouar el-Sadate à rétablir les relations avec l’Occident et mettre fin à l’état de guerre avec Israël. Un des facteurs ayant mené à ce réalignement de politique étrangère fut le “soulèvement du pain” de janvier 1977.

L’approche par défaut de l’Égypte pour remédier à ses problèmes économiques est de recevoir de l’aide financière des monarchies du Golfe Persique et des prêts d’organisations mondiales. Cette stratégie a néanmoins suscité des inquiétudes. Le Fonds monétaire international a conditionné l’octroi de prêts à des réformes économiques et financières, générant du mécontentement social et une nouvelle dévaluation de la devise nationale, tout en représentant un risque sécuritaire aux yeux des dirigeants égyptiens. L’aide financière des monarchies du Golfe Persique telles que l’Arabie saoudite, le Koweït et les Émirats arabes unis (EAU) est en cours de déclin. Entre juillet 2013 et août 2016, les trois pays avaient fourni près de 30 milliards de dollars d’aide à l’Égypte. Leur approche a cependant changé au cours des dernières années, motivée par l’idée de ne plus être vus comme des “distributeurs de billets”, menant Al-Sissi à se moquer d’eux, affirmant qu’ “ils ont autant d’argent que de riz”. Comme alternative aux prêts, ils se sont tournés vers des investissements à retour rapide dans l’immobilier, des hôtels, le secteur bancaire, les paiements numériques, et l’achat d’actions dans des compagnies et des banques. Parmi eux, l’investissement à la hauteur de 35 milliards de dollars des EAU dans les plages égyptiennes pour construire des attractions touristiques, ou l’achat d’une partie des actions de plusieurs compagnies spécialisées dans la finance numérique, le bitume, la pétrochimie, les engrais, les containers et le fret, par une entreprise saoudienne en août 2022.

En réponse à ces changements, l’Égypte a cherché de nouveaux donateurs et investisseurs afin de réduire sa dépendance à ses anciens alliés financiers. Après une restauration des relations avec le Qatar, Al-Sissi a visité Doha en avril 2025 et conclu un accord portant sur un programme d’investissement de 7,5 milliards de dollars. La Turquie a aussi augmenté ses investissements en Égypte, atteignant les 3 milliards de dollars, créant plus de 50 000 emplois dans le secteur du textile. Le canal de Suez est une des principales sources de revenu de l’Égypte, ayant généré un total de 143 milliards de dollars depuis sa nationalisation. Le canal est essentiel à l’économie égyptienne, mais après que des rebelles houthis soutenus par l’Iran aient attaqué des navires marchands en soutien à la Palestine depuis le 7 octobre, ses revenus ont presque diminués de moitié au cours de l’année dernière. Al-Sissi affirme que la baisse du trafic liée aux attaques houthis ont causé des pertes mensuelles de 800 millions de dollars pour le pays.

L’Égypte a amélioré ses relations avec l’Iran suite à la désescalade entre l’Iran et l’Arabie saoudite en mars 2023. L’Égypte espère ainsi atteindre 13 milliards de dollars de revenus issus du canal cette année, un objectif irréalisable, sauf si Le Caire parvient à augmenter le trafic maritime avec une aide iranienne pour pacifier les Houthis dans la mer Rouge.

Activisme géopolitique

Les nouvelles équations géopolitiques et le comportement de l’Égypte dans la diversité de ses échanges et orientations en matière de politique étrangère sont une réponse à la fluidité des relations internationales et au changement du nouvel ordre mondial, qui passe d’un hégémon unipolaire au rôle croissant de multiples acteurs orientaux et méridionaux dans le système international. En réponse à ces développements, l’Égypte a élargi sa participation comportementale et est passée de relations traditionnelles avec des anciens acteurs à un engagement multilatéral avec d’autres acteurs.

Les États-Unis constituent un des acteurs les plus importants avec qui l’Égypte entretient une relation. Depuis le traité de paix égypto-israélien, les accords de Camp David, de 1978/79, Washington a été l’un des principaux bailleurs de fond du Caire après Israël. En 2023, l’Égypte a reçu près de 1,43 milliard de dollars d’aide militaire et environ 130 millions d’aide au développement économique des États-Unis. Depuis 1979, l’Égypte a reçu 51 milliards de dollars d’aide militaire, dépensée avec l’achat d’équipement de défense fabriqué aux États-Unis. L’aide américaine à l’Égypte a cependant été victime de fluctuations poussant Le Caire à s’engager dans des relations multilatérales avec d’autres acteurs, sans pour autant chercher à remplacer Washington. L’aide américaine à l’Égypte a présenté plusieurs problèmes. Elle a été tout d’abord suspendue à plusieurs reprises pour des raisons liées aux droits de l’Homme. L’administration Biden, par exemple, avait annoncé en janvier 2022 retirer 130 millions de dollars de l’aide militaire à l’Égypte suite à des inquiétudes autour de l’état des droits de l’Homme dans le pays.

Deuxièmement, l’aide est accompagnée de conditions qui réduisent la flexibilité de l’Égypte. Elle est en grande partie façonnée par les objectifs géopolitiques américains et non par les besoins égyptiens en termes de sécurité nationale. Une large proportion du budget militaire de l’Égypte doit être utilisée pour acheter des armes et des systèmes de défense américains, ce qui empêche la diversification de commandes militaires. De plus, les États-Unis dictent la manière dont l’aide doit être utilisée, limitant la nature des équipements qui peuvent être achetés. Par exemple, l’Égypte avait commandé de nombreux chars Abrams M1A1 avec l’aide des États-Unis, la plupart inutiles de nos jours. En réponse à cela, l’Égypte a cherché à diversifier ses relations politiques et militaires avec d’autres pays. En 2021, Le Caire a signé un accord avec la compagnie française Dassault Aviation pour l’achat de 30 avions de chasse Rafale et a débuté les exercices conjoints avec le pays dans la Méditerranée en février 2022. Quant à la Russie, Moscou est le principal exportateur d’armes vers l’Égypte, qui représente le quatrième marché de la Russie, après l’Inde, la Chine et l’Algérie.

La coopération avec la Russie ne se limite pas à des accords militaires. En novembre 2015, la Russie a promis de construire la première centrale nucléaire égyptienne ainsi que quatre réacteurs de troisième génération, et de fournir du carburant. Le coût total du projet s’élevait à 28,75 milliards de dollars, 85% de cette somme couverte par un prêt russe à l’Égypte, remboursable sur 22 ans à compter de 2029. Cet accord sur le nucléaire a ouvert la voie aux deux parties car il nécessite des discussions constantes, ainsi que de la recherche et du développement. Par ailleurs, les relations étroites de l’Égypte avec la Chine, la Russie et l’Inde l’ont amenée à développer de nouvelles alliances non-occidentales, telles que le groupe des BRICS que l’Égypte a officiellement rejoint le 1er janvier 2024. L’adhésion aux BRICS présente plusieurs avantages : économiquement, cette dernière donne accès à de nombreuses opportunités ; géopolitiquement, elle permet à l’Égypte d’avoir une politique étrangère de plus en plus équilibrée et diversifiée en ce qui concerne les blocs et la flexibilité mondiale. En termes de politique étrangère en Afrique, la présence de l’Iran et de la Turquie au Soudan et en Éthiopie bénéficie au Caire. L’Égypte est en désaccord avec l’Éthiopie en raison de la construction du grand barrage de la Renaissance éthiopien qui affecterait la part du Nil détenue par Le Caire. En 2021, la Turquie était le deuxième investisseur étranger en Éthiopie après la Chine et a signé un accord de coopération militaire avec Addis Abeba dans un contexte de tensions croissantes avec Le Caire. Avec l’aide d’Ankara, l’Égypte pourrait plus aisément remédier à cette situation de manière diplomatique.

Au Soudan, l’Iran fournit également un soutien militaire aux Forces armées soudanaises (FAS) pro-Égypte, face aux Forces de soutien rapide (FSR), dans le cadre de la guerre civile. Compte tenu des risques sécuritaires que représente le Soudan pour l’Égypte, Téhéran et Le Caire pourraient jouer un rôle important dans la maximisation des intérêts communs dans la Corne de l’Afrique. Les deuxième et troisième mandats présidentiels d’Al-Sissi ont marqué le début de nouvelles relations et une nouvelle initiative visant à diversifier la politique étrangère de l’Égypte. Témoin de l’évolution de l’ordre mondial et de la prolifération des acteurs globaux, Al-Sissi a modifié ses partenariats en réponse à ses propres objectifs de politique étrangère non atteints. Le Caire a apaisé les tensions avec le Qatar et la Turquie, a noué des relations avec l’Iran malgré l’absence de liens officiels, et a continué à approfondir ses relations avec la Chine, la Russie et l’Union européenne. Toutefois, il reste à voir si ce comportement égyptien se transformera à nouveau à la lumière du nouvel ordre au Moyen-Orient après le 7 octobre.

To cite this article: « Changement d’alliances en Égypte en réponse à l’évolution des priorités » by Mohammad Salami, EISMENA, 05/09/2025, [https://eismena.com/analysis/changement-dalliances-en-egypte-en-reponse-a-levolution-des-priorites/?lang=fr].

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