Un basculement historique
L’épreuve de force, à laquelle l’État d’Israël et la République islamique d’Iran (RII) se sont livrés en juin 2025, marque une accélération des dynamiques de recomposition du paysage stratégique moyen-orientale déclenchées par les attaques du 7 octobre 2023, venant matérialiser l’inquiétude de longue date des États arabes du Golfe de se voir entraîner dans une nouvelle guerre du Golfe. Ayant rompu avec le paradigme de la ‘guerre de l’ombre’ qui prévalait depuis la révolution iranienne de 1979, la ‘Guerre des Douze Jours[1]’ y a affecté les postures diplomatiques, impacté les enjeux tant sécuritaires qu’économiques, et mis en péril les perspectives d’apaisement régional.
Des postures diplomatiques ébranlées
Sans grande surprise, les États membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et l’Irak ont initialement condamné l’offensive israélienne (opération Rising Lion), craignant les répercussions d’un engagement américain direct dans le conflit. Les pays du CCG ont tous souligné – bien que de manière moins implicite que le roi Abdallah II de Jordanie – leurs inquiétudes par rapport à une stratégie israélienne de recomposition de la région par la force. Préoccupés au premier chef par le principe de souveraineté territoriale, ils ont par ailleurs souligné les violations répétées de la Charte des Nations unies et le danger posé par le précédent que de telles opérations militaires pouvaient établir.
Dans un second temps, ces mêmes acteurs ont affirmé qu’ils ne cautionnaient pas les frappes américaines (opération Midnight Hammer) sur l’Iran – en dépit de leurs relations historiquement complexes avec Téhéran – tout en s’efforçant de concilier cette position avec la réalité de leur dépendance aux garanties sécuritaires de Washington. Un exercice d’équilibrisme d’autant plus périlleux que la majorité de ces États conçoivent désormais le nucléaire comme un levier critique pour satisfaire une demande domestique exponentielle en électricité (dessalement de l’eau, climatisation, etc.) et assurer leur diversification économique (refroidissement de data centers, projets liés à l’IA, etc.).
Révoltés, embarrassés, les États arabes du Golfe n’en sont (peut-être) pas moins soulagés de voir la menace d’un Iran nucléarisé s’éloigner – au moins temporairement. Indicible en public, l’affaiblissement militaire de Téhéran et de ses mandataires, représente sans nul doute une bonne nouvelle pour les États de la région, notamment pour l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU), dont les infrastructures critiques avaient été visées à plusieurs reprises par les Houthis (attaque contre les installations ARAMCO d’Abqaiq et Khurais en 2019, attaque contre l’aéroport d’Abu Dhabi en 2022).
Ces derniers s’inquiètent néanmoins de voir le leadership israélien imposer ses vues stratégiques à une administration américaine qui, en dépit des risques pour les alliés du Golfe, continue d’offrir à Israël un soutien inconditionnel. Lors de la visite du président Trump dans le Golfe en mai 2025, Riyadh, Doha et Abu Dhabi se sont pourtant engagés à investir des centaines de milliards de dollars dans l’économie américaine (contrats de défense, IA, etc.). Un sentiment de frustration clairement exprimé par le Dr Anwar Gargash, conseiller diplomatique de la présidence émiratie, suite aux propos de Bezalel Smotrich – ministre israélien des finances – appelant le CCG à financer les opérations israéliennes contre l’Iran.
Ils sont par ailleurs publiquement embarrassés vis-à-vis de la RII, avec laquelle ils entretiennent des relations historiquement compliquées mais géographiquement inévitables. En dépit des tensions régionales, les États du GCC poursuivent la détente amorcée en 2022 par les EAU, suivie de l’accord de réconciliation entre Riyad et Téhéran, facilité en mars 2023 par la Chine. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis s’efforcent ainsi d’adopter des positions médianes, en préservant leurs relations avec les acteurs occidentaux, les voisins arabes, l’Iran et même Israël. De leur côté, le Qatar doit gérer une opinion publique nationale choquée par les tirs de missiles iraniens sur son sol (en dépit de leur caractère symbolique et coordonné), tandis que le Sultanat d’Oman voit son statut de médiateur privilégié des négociations sur le dossier nucléaire iranien temporairement délaissé au profit d’autres acteurs, tels que la Turquie qui a accueilli fin juillet 2025 les discussions E3/Iran.
Des craintes sécuritaires exacerbées
Sur le plan sécuritaire, les États arabes du Golfe sont conscients de la fragilité du cessez-le-feu imposé par le Président Trump au matin du 24 juin 2025, alors même qu’une partie du leadership israélien continue de poursuivre l’objectif – utopique – d’un renversement du régime iranien, ou encourager, a minima, la fragmentation de ce dernier – jugée plus probable. Toute déstabilisation des institutions iraniennes aurait des répercussions sévères sur la stabilité de la région. Géographiquement pris entre les belligérants, les États du Golfe peuvent raisonnablement redouter des turbulences durables : négociations qui s’étendent en longueur, cessez-le-feu où Israël se donne le droit d’intervenir (comme au Liban) et risques de voir l’Iran répliquer via la réactivation de ses ‘proxies’ – milices chiites irakiennes, Hezbollah au Liban, Houthis au Yémen, etc. – dans la région.
La sécurité maritime reste une source d’inquiétude durable, en raison notamment des risques qui pèsent sur le détroit d’Ormuz, par lequel transitent 30% des exportations maritimes mondiales de pétrole brut et 20% de gaz naturel liquéfié (GNL). Si Riyad et Abou Dabi disposent de pipelines alternatifs terrestres – reliant respectivement Abqaiq à Yanbu et Habshan à Fujairah – (qui permettent une compensation relative), l’Irak, le Koweït, le Bahreïn et le Qatar ne disposent pas d’équivalent et dépendent donc exclusivement de la fluidité de l’artère stratégique pour leurs imports-exports. À ces enjeux, viennent aussi se greffer des craintes de pollution environnementale, puisque d’éventuelles nouvelles frappes sur des installations nucléaires et/ou pétrolières/gazières pourraient contaminer l’atmosphère et les eaux du Golfe, et compromettre les ressources marines, etc. Or, les capacités de lutte contre les menaces Cybers, Biologiques, Radiologiques et Nucléaires (CBRN) des États membres du CCG sont limitées, avec des risques graves pour la santé des populations, sans compter les effets de panique liés à un départ massif de résidents étrangers.
Enfin, la recrudescence des activités offensives du mouvement Houthi en mer Rouge, donnant lieu à un interventionnisme israélien croissant au Yémen, continue de perturber le trafic maritime international, de freiner le développement de la façade littorale saoudienne (programmé dans le cadre de la ‘Vision 2030’), tout en ‘plombant’ l’économie de l’Égypte voisine.
Des répercussions économiques énormes
En dépit de sa brièveté, la ‘Guerre des Douze Jours’ a eu des conséquences économiques significatives pour les économies du Golfe, dont on ne mesure pas encore toute l’ampleur.
Premièrement, l’escalade des cours du brut (de +14% en quelques jours) et du GNL a poussé l’Arabie saoudite à rapidement augmenter sa production afin de stabiliser le marché – de trop fortes oscillations des cours fragiliseraient la cohésion de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Les hostilités, s’étant essentiellement déroulées dans les cieux, ont en outre fortement perturbé et contracté l’activité des compagnies aériennes du Moyen-Orient, à un moment où l’Arabie saoudite, les EAU et le Qatar sont déjà en compétition aiguë pour s’ériger en principal hub aérien connectant l’Asie, l’Europe et – dans une moindre mesure – l’Afrique. Pour la seule journée du 13 juin 2025, près de 700 vols furent annulés et 1600 vols perturbés en direction de l’Europe et du Moyen Orient11, – un ordre d’idée qui donne à méditer sur l’impact économique à l’échelle des douze jours de conflit.
Dans le prolongement de ces pertes sèches et immédiates, la confiance plus large des investisseurs a été échaudée avec un indice boursier qui a chuté de 3,6% en Arabie saoudite, de 4% au Qatar, de 3% au Koweït, etc. Si de telles perturbations devaient se répéter, les fonds souverains du Golfe devraient probablement revoir leurs stratégies actuelles d’investissements, leur marge de manœuvre étant déjà restreinte par les liquidités immobilisées dans les mégaprojets en Péninsule arabique, mais aussi les investissements directs en Afrique et dans d’autres zones à risque. Enfin, l’insécurité est également susceptible de saboter le secteur touristique florissant et de faire fuir les capitaux à un moment où l’Arabie saoudite, les EAU et le Qatar tentent aussi de se positionner comme des hubs technologiques et financiers à grand renfort d’investissements dans les cryptomonnaies, à mi-chemin entre les places financières asiatiques et occidentales.
Des perspectives d’apaisement régional sur la sellette
Si le tandem Trump-Netanyahou semble déterminé à promouvoir l’élargissement et la consolidation de “l’Alliance d’Abraham”, la récente action militaire combinée des Israéliens et des Américains contre l’Iran semble avoir bel et bien mis à mal les éventuels futurs jalons de la normalisation israélo-arabe. Un regard sur le trio le plus influent du CCG valide a priori cette perception intuitive, puisque les Émirats arabes unis (qui sont signataires des fameux accords), l’Arabie saoudite (qui a envisagé de les rejoindre) et le Qatar (qui s’en tient à distance) tirent, chacun à leur manière, un bilan mitigé des avantages et limites de leurs postures respectives vis-à-vis de Tel Aviv.
The Emirates, pioneers in this area of normalising relations, realise that cooperation with Israel is destined to remain limited to specific sectors – innovation, security and defence – while public opinion remains divided and largely sympathetic to the Palestinian.
L’Arabie saoudite est plus que jamais consciente des coûts politiques considérables d’une normalisation, au moment où le Royaume initie une transformation sociétale et identitaire risquée. Mohammed Ben Salmane (MBS) souhaite se positionner comme le leader d’une puissance moyenne à l’influence internationale – à travers un statut croissant de médiateur et son aura dans le monde arabo-islamique – un capital qu’éroderait une normalisation des relations avec Israël sans reconnaissance simultanée d’un État de Palestine. Doha, enfin, pourrait éventuellement adopter une approche plus pragmatique vis-à-vis de l’Iran suite à l’affaiblissement de celui-ci, mais sa position vis-à-vis d’Israël est probablement vouée à rester ambiguë. Certes, les multiples médiations conduites par rapport à Gaza ont de facto accru les relations entre officiels qataris et israéliens… sans oublier le scandale du Qatargate. Pour autant, l’idée d’une normalisation semble inenvisageable pour le moment. Dans les mois à venir, l’attitude de la Turquie – notamment vis-à-vis de la question de la normalisation des relations entre Israël et la Syrie – pourrait influencer la position qatarie. Mais en l’absence d’une ‘solution des deux États’, une normalisation des relations reste extrêmement improbable.
Notes
[1] The Israeli operation Rising Lion, launched on 13 June 2025, consisted of an unprecedentedly intense air campaign (culminating in the American operation Midnight Hammer on 21–22 June 2025), aimed at dismantling the nuclear and military infrastructure of the Islamic Republic of Iran. See « E-Note 75 Chloé BERGER & Didier LEROY », IRSD-KHID-RHID (blog), June 27, 2025 consulted on July 10, 2025, available via the following link: https://www.defence-institute.be/en/publications-2/e-note/e-note-75-chloe-berger-didier-leroy/ « E-Note 76 Chloé BERGER & Didier LEROY », IRSD-KHID-RHID (blog), July 2, 2025 consulted on July 10, 2025, available via the following link: https://www.defence-institute.be/en/publications-2/e-note/e-note-76-chloe-berger-didier-leroy-2/
[2] Travel and Tour World, « Over 700 Flights Delayed and Canceled Across Middle East as British, Emirates, Qatar, Air France, Air China, United and More Disrupted at Ben Gurion, Dubai, Sharjah and Amman Amid New Escalating Israel Iran Conflict», Travel and Tour World, June 16, 2025, consulted on August 5, 2025, available via the following link: https://www.travelandtourworld.com/news/article/over-700-flights-delayed-and-canceled-across-middle-east-as-british-emirates-qatar-air-france-air-china-united-and-more-disrupted-at-ben-gurion-dubai-sharjah-and-amman-amid-new-escalating-israe/ ; on the broader consequences for the Gulf’s aviation sector, see Yashraj Sharma, « Are airlines stopping flights to the Middle East amid soaring tensions», Al Jazeera, June 23, 2025, consulted on August 5, 2025, available on the following link: https://www.aljazeera.com/news/2025/6/23/us-bombs-iran-are-airlines-stopping-flights-to-middle-east



