Les élections en Irak après deux décennies de “démocratie” ?

An Iraqi dips his finger to show he voted in the country's provincial elections in Basra, Iraq, Monday, Dec. 18, 2023. (AP Photo/Nabil al-Jurani)/BAG105/23352243792448//2312180820

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Alors que les Irakiens se préparent à se rendre aux urnes, il convient de se demander quel est l’état de la démocratie avec deux décennies d’élections.

D’après la Commission électorale supérieure indépendante (IHEC), les partis politiques, listes électorales et individus ont jusqu’au 24 juin pour s’inscrire aux élections de novembre prochain. D’ici là, beaucoup de choses peuvent encore se produire, notamment en raison de la situation actuelle au Moyen-Orient. Cette élection marque néanmoins le vingtième anniversaire du premier scrutin post-dictature en Irak, qui s’était tenu en 2005. Au fil des années, plusieurs traits marquants sont apparus, aujourd’hui caractéristiques de l’expérience démocratique de l’Irak.

Étant donné que les populations sunnites et kurdes sont des minorités politiquement fragmentées qui rejoignent habituellement la coalition gouvernementale menée par les chiites, cette analyse se concentrera sur les chiites. Au cours des deux dernières décennies, l’expérience démocratique de l’Irak a développé plusieurs caractéristiques uniques. Les élections de 2005 se sont tenues dans un climat de violence et d’optimisme. Beaucoup de candidats ont été assassinés pendant la campagne, et des candidates femmes ont régulièrement été ciblées sur l’ensemble du pays. Ces éléments ont depuis quasiment disparu. Un autre aspect de l’élection de 2005 était le boycott de la part des sunnites, reflétant leur mécontentement vis-à-vis de l’ordre politique post-2003. De leur point de vue, l’Irak était un pays qu’ils avaient jadis dirigé – après son “invention” par les Britanniques dans les années 20 – et qui maintenant les aliénait.

Malgré les nombreuses élections tenues depuis 2005, la démocratie ne s’est pas améliorée[1]. Un ancien président irakien raconte que les Américains étaient, en réalité, initialement réticents à l’idée d’organiser des élections et de mettre en place des procédures démocratiques. Ils préféraient qu’une élite triée sur le volet dirige la transition du pays. C’est le grand ayatollah Ali al-Sistani qui a insisté sur la tenue d’élections sous la bannière de la démocratie. Il a non seulement conseillé l’Autorité provisoire de la coalition, mais également utilisé le symbolisme religieux chiite pour promouvoir les élections et la démocratie. Son message a trouvé un écho profond. Il a mobilisé non seulement les hommes, mais aussi les femmes. « En vérité, les femmes qui se rendent dans les bureaux de vote le jour de l’élection sont comme Zaynab, qui s’est rendue [sur le champ de bataille de] Karbala. Ces mots[2], attribués à Sistani, ont orné des affiches et des prospectus dans toutes les régions à majorité chiite, accompagnés de son image.

L’ayatollah Sistani n’est pas connu comme un théoricien de la démocratie mais son plaidoyer doit être analysé dans le contexte spécifique de l’Irak. Pour les élites religieuses de Nadjaf, il était essentiel que la majorité chiite prenne le contrôle de l’État. La démocratie, à cette époque, était un moyen d’atteindre cet objectif et que les néoconservateurs américains ne pouvaient pas facilement rejeter. Si le soutien du séminaire de Nadjaf à la démocratie n’était pas motivé par des considérations démocratiques, d’autres étaient encore moins sincères. Selon l’éminent intellectuel irakien Kanan Makiya, Ahmed Chalabi, l’homme politique qui a persuadé Washington d’intervenir en Irak et qui a fait pression sur lui, avait des opinions royalistes. Issu d’une famille estimée sous la monarchie, il a quitté l’Irak après le coup d’État anti-royaliste de 1958 et pensait que le pays devait à nouveau être dirigé par une élite. D’autres, comme l’ancien ministre des Finances Ali Allawi, avaient, selon Makiya, une orientation confessionnelle.

Ironiquement, les querelles politiques entre exilés, tels que Chalabi et Allawi, ont contribué à la montée en puissance d’autres personnalités, dont Moqtada al-Sadr, la bête noire de la politique chiite. Ce dernier défie l’hypothèse largement répandue selon laquelle l’inclusion politique conduit à la modération en donnant à un groupe un intérêt plus grand à évoluer au sein du système. Bien qu’il soit actuellement en dehors de la structure politique officielle, il conserve une forte influence et continue à bénéficier du système. Il se bat actuellement pour l’autorité religieuse. S’il réussit, il pourrait atteindre la wilayat al-faqih, une fusion de la politique et de la religion, telle qu’elle est pratiquée ailleurs dans la région (notamment en Iran), ce qui est incompatible avec la gouvernance démocratique. Wilaya signifie avoir la responsabilité, agir au nom et avoir juridiction sur les affaires d’autrui. Le grand public est considéré comme incapable de prendre des décisions pieuses et donc d’exercer un contrôle sur les affaires publiques. Par conséquent, le public n’a pas son mot à dire sur la manière dont le wali, ou celui qui a l’autorité sur lui, conduit le pouvoir. La wilaya implique une tutelle sur les citoyens, jugés incapables de gérer leurs propres affaires. Par conséquent, dans le cadre de ce concept idéologique, le public n’a pas le pouvoir de demander des comptes aux dirigeants ou aux wali.

L’absence d’identité nationale cohérente parmi les Irakiens, la guerre civile, les conflits confessionnels, l’économie de rente et les ingérences étrangères persistantes ont produit un système politique fragmenté dominé par des familles, des personnalités et des milices, chacune ayant des intérêts contradictoires pour les mêmes circonscriptions. Pour reprendre les propos de l’expert du Moyen-Orient Ghassan Salamé, l’Irak est aujourd’hui un autre cas de « démocratie sans démocrates[3] ».

Alors que le pays se prépare aux élections de novembre, les débats ne portent pas sur les questions sociales, politiques et environnementales, ni sur la manière de traiter ces questions et de proposer des visions pour l’avenir du pays. L’accent est plutôt mis sur les alliances et les rivalités politiques. La question clé est donc de savoir comment la nouvelle carte des relations entre les groupes est établie en fonction des personnalités et de leur petit pouvoir. Il ne fait aucun doute que les dirigeants des partis et les candidats veulent gagner des voix et des sièges, non pas pour mettre en œuvre des programmes cohérents, mais pour obtenir davantage de sièges parlementaires et de postes au gouvernement, ce qui signifie l’accès aux ressources de l’État.


Actuellement, le Premier ministre Mohammed Chia al-Soudani cherche à établir une liste électorale commune avec le gouverneur de Karbala, Nassif Jassim al-Khattabi, dont la liste s’intitule « Créativité de Karbala », ainsi qu’avec le président des Forces de mobilisation populaire (FMP), Falih al-Fayyadh, et d’autres. Leur campagne se concentrera sur les services et les infrastructures, sous la bannière « Coalition pour la reconstruction et le développement”. Soudani est issu du même milieu que Nouri al-Maliki, ce qui laisse supposer qu’ils pourraient devenir des rivaux acharnés ou des alliés potentiels après le scrutin, si cela s’avérait nécessaire.

L’ambition du Premier ministre de briguer un deuxième mandat n’est pas surprenante. Comme tous les premiers ministres avant lui, une fois au pouvoir, le désir de continuité s’installe. Cette aspiration pose un dilemme, souligné par l’homme politique et dirigeant militant Qais al-Khazali : vaut-il mieux rester au pouvoir en se présentant aux élections ou en essayant d’être un directeur général efficace ? Haider al-Abadi avait tenté de le faire en organisant des élections, tandis que Mustafa al-Kadhimi avait opté pour la seconde option et ne s’était pas présenté, mais ni l’un ni l’autre n’avait atteint son objectif. L’un des aspects fondamentaux du système politique irakien de l’après-2003 est sa capacité à bloquer l’arrivée de nouveaux venus, en particulier ceux qui cherchent à établir des institutions étatiques solides. L’élite en place considère ces personnalités comme une menace.

Hadi al-Amiri et Qais al-Khazali auront chacun leur propre liste électorale, car le Cadre de Coordination chiite ne se présente pas aux élections en tant que bloc unique. Les différends non résolus entre Bagdad et Erbil pourraient constituer un thème de campagne pour al-Khazali. Al-Khazali est actuellement en position de force puisqu’il dispose de son propre bloc parlementaire doté de 21 députés, de ministères au sein du gouvernement, avec une influence sur les ministères des finances et de l’enseignement supérieur, la Commission des communications et des médias (CMC), et le commandement d’au moins trois brigades populaires des FMP avec un soutien important de l’Iran. Alors que le pays s’apprête à vivre un été de campagne passionné, le Parlement lui-même semble faible. Selon le député Majid Shangali, il s’agit d’une institution passive. Au cours de cette législature, trois présidents de Parlement différents se sont succédés, ce qui met en évidence l’instabilité persistante.

Ce qui reste de l’électorat chiite, ce sont les Tishreenis, un mouvement vaguement défini qui s’oppose au système actuel mais qui n’a pas le pouvoir de le changer. Il est peu probable qu’ils présentent une liste électorale unifiée. Néanmoins, de nombreux partis et candidats indépendants chercheront à tirer parti de leur héritage, notamment le populaire satiriste politique Ahmed Albasheer. Les prochaines élections ressembleront aux précédentes : faible participation des jeunes, pas de vainqueur décisif et un gouvernement de coalition post-électoral dirigé par un premier ministre de compromis.

En outre, le contexte régional est en train de changer. La chute d’Assad en Syrie a ébranlé les élites chiites irakiennes, les rendant moins confiantes dans leur pouvoir. À cela s’ajoutent l’incertitude économique et l’avenir imprévisible de l’Iran. Le retour de Donald Trump peut être perçu comme une menace pour les élites chiites ; mais le désintérêt de son administration pour la démocratie, les droits de l’homme et les efforts de lutte contre la corruption peut servir les intérêts de l’élite irakienne enracinée.

Notes

[1] Marsin Alshamary, “The Iraq Invasion at Twenty: Iraq’s Struggle for Democracy,” Journal of Democracy, vol. 34, no. 2, Johns Hopkins University Press, April 2023.

[2] Ahmed H. al-Rahim, “The New Iraq: The Sistani Factor,” Journal of Democracy, vol. 16, no. 3, Johns Hopkins University Press, July 2005.

[3] Ghassan Salamé, “Introduction: Where Are the Democrats?” in Ghassan Salamé (ed.), Democracy without Democrats? The Renewal of Politics in the Muslim World, I.B. Tauris, 1994.





To cite this article: « Les élections en Irak après deux décennies de “démocratie” ? » by Sardar Aziz, EISMENA, 11/06/2025, [https://eismena.com/analysis/les-elections-en-irak-apres-deux-decennies-de-democratie/?lang=fr].

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