De palais en forêts : qu’est-il advenu de l’armée d’Assad ?

27 April 2025, Syria, Damaskus: A burnt poster of the former Assad government hangs on a wall. Photo: Sebastian Gollnow/dpa - urn:newsml:dpa.com:20090101:250429-99-682387 - //Sebastian Gollnow/DPA/SIPA/2504291204

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Hussam Hammoud

Hussam Hammoud

Lorsque le régime d’Assad est tombé le 8 décembre 2024, un jour attendu par les Syriens depuis plus de quatorze ans, après plus d’un demi-siècle d’autoritarisme infligé par la famille Assad, il est devenu clair que les nouveaux maîtres de la Syrie étaient prêts à offrir une amnistie générale aux anciens membres des forces armées et des services de renseignement. Dans les villes quittées par le régime, des centaines de ces soldats sont apparus, quittant leurs sites militaires et arpentant les rues, habillés de vêtements civils en lambeaux. Des années durant, ils avaient servi au sein de la machine de guerre d’Assad, combattant sur ses lignes de front et bombardant les zones tenues par l’opposition.

Les scènes étaient peu familières, y compris pour les soldats. Beaucoup scandaient “Allahu Akbar” chaque fois qu’un véhicule militaire rebelle passait, non pas par conviction mais par volonté d’imiter le discours des nouvelles autorités, perçues comme islamistes. À leurs yeux, ces derniers constituaient les groupes qu’on leur avait présentés comme terroristes, une image incorporée non seulement à travers des rencontres sur le champ de bataille, mais surtout à travers des années de propagande de la part du régime, pour qui la dissidence était synonyme d’extrémisme.

Les forces militaires syriennes (2011-2024)

Il est estimé qu’au début du soulèvement de 2011, l’Armée arabe syrienne (AAS) comptait 230 000 soldats d’active et environ 300 000 conscrits. L’armée était structurée en quatre grands corps aux mandats géographiques et opérationnels propres à chacun. Dans les années suivantes, et particulièrement suite à l’intervention militaire directe de la Russie en 2015, un cinquième corps a été établi sous tutelle russe. Diverses milices pro-régime ont évolué sous l’égide de cette nouvelle formation, y compris les Forces de défense nationale (FDN) et plusieurs anciennes factions rebelles signataires d’accords de réconciliation. Ces derniers, souvent négociés par la police militaire russe et des représentants du régime syrien, ont vu le jour suite aux nombreuses pertes territoriales subies par l’opposition. Un exemple notable est la faction menée par Ahmed al-Awda à Deraa, qui a ensuite évolué pour devenir la dénommée 8ème brigade sous le commandement du 5ème corps.

D’après les dernières statistiques de Global Firepower, en 2024, dernière année de règne d’Assad, les forces armées syriennes avaient été réduites à un effectif total de 270 000 hommes, comprenant 170 000 soldats d’active. Cette nette réduction comparée aux chiffres d’avant-guerre souligne l’ampleur de l’usure subie par l’AAS au fil du conflit. Parmi les facteurs ayant contribué à ce déclin figurent les pertes sur le champ de bataille, les désertions de masse, la désintégration structurelle des forces, et la dépendance grandissante à l’égard des milices alliées et des unités bénéficiant d’un soutien étranger.

Initiatives de résolution post-Assad

Au lendemain de la chute du régime d’Assad, des centaines de “centres de réconciliation” ont été mis en place dans diverses provinces syriennes par les nouvelles autorités pour traiter les anciens membres des forces armées et des services de renseignement et leur offrir une voie vers la réconciliation. Malgré l’absence de données à jour à l’échelle nationale, les rapports locaux indiquent un taux de participation important. Rien que dans la province de Lattaquié, un des principaux bastions d’Assad du temps du régime, plus de 27 000 anciens soldats auraient déposé une demande de règlement de statut.

Le processus exigeait que les demandeurs se présentent au centre en personne, rendent leurs papiers d’identité militaire et leurs armes, et signent un document reconnaissant leur rôle dans les combats menés par le régime d’Assad. Ce dernier incluait également une promesse écrite de ne plus prendre part à des activités militaires similaires à l’avenir. Ces démarches ont été présentées comme un mécanisme formel pour tourner la page, bien qu’en pratique, elles n’offrent ni reddition de comptes, ni enquête sur des actions antérieures.

Les loyalistes d’Assad refont surface après la chute du régime

Une partie des soldats ayant combattu pour Assad ne se sont, toutefois, pas soumis au processus de réconciliation. Ceux connus pour leur implication dans des crimes de guerre et des violations des droits de l’Homme sous Assad ont évité les canaux officiels, privilégiant des stratégies de survie alternatives dans différentes régions. Beaucoup ont cherché refuge dans les régions forestières et montagneuses des zones côtières de la Syrie, où certains ont commencé à former de nouveaux groupes armés localisés. Parallèlement, des responsables irakiens ont confirmé que près de 3 000 soldats et officiers syriens ont traversé la frontière au moment de la chute du régime. Ils ont été désarmés et temporairement hébergés dans des structures militaires de la province d’Al-Anbar. L’Irak a cependant affirmé qu’il ne leur accorderait pas l’asile et attend la mise en place de dispositions pour leur rapatriement. Un transfert de 1 905 anciens soldats d’Assad a déjà été réalisé, le 19 décembre dernier.

Les vestiges des forces d’Assad, qui s’étaient cachées le long des régions côtières de la Syrie, ont adopté des tactiques de guérilla et mené des embuscades dans les mois suivant la chute du régime. Le point culminant a été une confrontation militaire directe le 6 mars 2025, lorsqu’une tentative de coup d’État a été menée. Cette dernière ne visait pas à renverser le nouveau gouvernement à Damas mais à prendre le contrôle des bastions côtiers historiquement associés à la communauté alaouite, dont Assad s’était longtemps présenté comme le protecteur. En l’espace de vingt-quatre heures, les loyalistes d’Assad sont parvenus à saisir Lattaquié et Tartous, infligeant d’importantes pertes aux forces de sécurité publique et aux forces militaires récemment créées. Bien que la tentative de coup d’État ait finalement été réprimée avec l’arrivée de renforts venant des quatre coins du pays pour combattre les reliquats du régime d’Assad, cela s’est fait à un prix élevé, particulièrement pour les civils alaouites qui ont subi de lourdes pertes humaines lors des affrontements.

Le succès temporaire de l’offensive a révélé la capacité militaire et logistique toujours intacte de l’ancienne structure de commandement d’Assad. Ces forces opèrent sous l’égide d’un conseil militaire nouvellement formé, dirigé par certains des commandants les plus célèbres du régime déchu :

Ghiath Suleiman Dalla: chef du “Conseil militaire pour la libération de la Syrie” et commandant des “forces Ghaith,” une puissance unité de la 4ème division, précédemment sous les ordres de Maher Assad.

Muqdad Fteihah: commandant de la “Brigade du Bouclier de la Côte.”

Mohammed Mahrez Jabir: chef de la milice “Faucons du Désert,” soutenue par la Russie.

Souheil al-Hassan: ancien chef du renseignement de l’Armée de l’Air dans le nord de la Syrie, un des dirigeants les plus connus des forces armées d’Assad.

Les affrontements dans la région côtière de la Syrie se sont poursuivis avec intensité pendant plus de quatre jours, alimentés principalement par des combattants des forces restantes d’Assad qui avaient refusé la réconciliation post-régime par crainte d’être arrêtés pour des crimes commis sous l’administration précédente. Cependant, des enquêtes menées suite aux évènements ont révélé une réalité alarmante : certains combattants avaient formellement pris part au processus de réconciliation et promis de ne plus jamais prendre part à des opérations militaires, des engagements qui ne les a pas empêché de prendre à nouveau les armes au nom d’Assad.

Des rapports ultérieurs ont indiqué que le président déchu, Bachar al-Assad, ainsi que des membres clés de son ancien régime, étaient loin d’être des observateurs passifs. Les informations recueillies suggèrent qu’ils avaient connaissance de l’insurrection côtière prévue, qui a été orchestrée avec le soutien de la Russie et de l’Iran. Les milices irakiennes affiliées à l’Iran ont servi de refuge pour plusieurs chefs, notamment Mohammed Mahrez Jabir qui vit aujourd’hui entre l’Irak et la Russie et qui est apparu dans un entretien télévisé où il reconnaissait ouvertement son rôle dans la coordination de la campagne militaire. Cet aveu met en évidence la profondeur de l’enchevêtrement international ainsi qu’une trahison plus vaste du processus de réconciliation post-régime. Plutôt qu’un acte de résistance spontané ou isolé, le conflit côtier est apparu comme une contre-offensive délibérée et stratégiquement soutenue, remettant en cause la légitimité et la stabilité du nouvel ordre de la Syrie.

Réconciliation ou reconfiguration ?

Il reste aux nouvelles autorités syriennes de prendre des mesures concrètes en faveur d’une justice transitionnelle, malgré une pression grandissante de la population, particulièrement venant de familles de victimes et de la société civile, qui réclament des comptes et l’exclusion des individus directement impliqués dans des crimes commis sous le régime Assad.

Parmi les figures les plus controversées figure Fadi Saqr, un ancien commandant des Forces de défense nationale et un auteur avéré du tristement célèbre massacre de Tadamon. Saqr exerce aujourd’hui le rôle de conseiller au sein de l’initiative “Réconciliation nationale et paix sociale,” soutenue par l’État. Il a récemment été aperçu à Lattaquié en train de dialoguer avec les communautés locales et, de manière plus provocatrice, il a effectué une visite sous escorte gouvernementale dans le quartier de Tadamon où il avait autrefois supervisé des exécutions de masse. De manière similaire, Ammar Bilal, anciennement à la tête du bureau du procureur général au sein du Tribunal antiterroriste sous Assad, une entité connue pour son rôle dans la répression politique et pour avoir travaillé en coordination avec les services de renseignement, a été photographié en train de serrer la main du nouveau Ministre de la Justice, Mazhar al-Wais. L’image a suscité l’indignation, nombre de Syriens estimant que Bilal devrait se trouver en prison pour les nombreuses décisions qu’il a prises et qui ont conduit à la mort de compatriotes, et non au cœur du système judiciaire post-Assad.

To cite this article: « De palais en forêts : qu’est-il advenu de l’armée d’Assad ? » by Hussam Hammoud, EISMENA, 23/05/2025, [https://eismena.com/analysis/de-palais-en-forets-quest-il-advenu-de-larmee-dassad/?lang=fr].

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