L’attaque menée par le Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, suivie de la guerre à Gaza, a marqué un tournant décisif dans l’influence régionale de la République islamique d’Iran au Moyen-Orient. La question du début de la fin de l’« axe de la Résistance » a été posée en raison des défaites militaires des forces non-étatiques pro-iraniennes dans la zone. Ces reculs militaires en Syrie et au Liban se sont accompagnées d’un affaiblissement politique : perte d’influence du Hezbollah au Liban et émergence d’un nouveau régime en Syrie et une plus grande autonomie des forces politiques irakiennes. Ces dynamiques pourraient s’accélérer dans le contexte de la mise en place de la stratégie de la « pression maximale » de la seconde administration Trump : Washington développe désormais une stratégie de refoulement (roll back)[1] de l’influence iranienne à la place de sa stratégie d’endiguement (containment)[2] pendant l’administration Biden (2021-2025). Téhéran est désormais dans une posture régionale défensive : il s’agit de gérer les répercussions des tensions accrues avec Israël, depuis janvier 2025, les États-Unis.
Après l’attaque du 7 octobre, Téhéran a cherché un équilibre entre son soutien à ses alliés non-étatiques au Liban, au Yémen, en Irak et en Syrie avec sa stratégie plus large de réduction du risque d’une confrontation militaire directe avec Israël et les États-Unis. Pour ce faire, Téhéran a intensifié ses efforts diplomatiques, renforçant ses liens avec des partenaires comme la Russie et la Chine tout en renforçant des relations de bon voisinage avec ses voisins de la péninsule arabique.
Ainsi le gouvernement du « modéré » Masoud Pezechkian renforce sa politique de bon voisinage. Il a notamment accéléré le rapprochement avec Moscou. La signature d’un « accord de partenariat stratégique global », le 17 janvier 2025, trois jours avant l’investiture du nouveau Président, marque une volonté des deux puissances d’envoyer un message stratégique à la nouvelle administration. En effet, le débat iranien sur la possibilité d’une militarisation accélérée du programme nucléaire alimente en retour le questionnement à Washington DC et à Tel Aviv sur l’utilisation de l’option militaire pour freiner les avancées nucléaires de Téhéran. La prudence du vice-président démissionnaire, chargé des affaires stratégiques, et ancien ministre des Affaires étrangères, Mohammad-Javad Zarif, qui s’oppose à tout changement de la doctrine nucléaire iranienne doit être comprise dans ce contexte. Il a ainsi déclaré : « Je suis à 100 % contre l’idée d’un changement de la doctrine nucléaire [iranienne] et je pense que ceci ne constitue pas la politique du pays non plus. Il existe pourtant un cercle dans le pays qui est en accord avec cette idée, mais l’avis du régime et du Guide est différent ».
En mars 2025, même si les Houthis au Yémen ont décidé d’une reprise de leurs opérations militaires suscitant une riposte militaire de la coalition britannico-américaine, Téhéran cherche à se dissocier de ces actions militaires insistant sur les dynamiques locales pour éviter de s’engager directement dans une guerre régionale. La République islamique s’appuie depuis le début des années 1980 sur des tactiques asymétriques et des milices régionales pour maintenir la pression sur Israël et la présence américaine dans la région. L’une des conséquences du 7 octobre a été une dégradation des conditions économiques en Iran. Cela a conduit à une accentuation des sanctions économiques américaines, une inflation galopante, une dévaluation de la monnaie nationale, et des contraintes budgétaires croissantes. En réponse, les autorités de la République islamique s’efforcent de renforcer le commerce avec des partenaires non occidentaux, le contournement des sanctions sur les exportations de pétrole. Autrement dit, le régime met en avant la priorité donnée à la résilience intérieure face aux pressions extérieures. Cela a pour effet d’accélérer l’appauvrissement du pays pour maintenir les ambitions idéologiques de la République islamique fondée sur l’idéologie khomeyniste.
Le régime exploite largement la peur du chaos pour contrôler la population iranienne. Avec les crises successives en Irak, en Syrie, au Liban et en Afghanistan, les Iraniens redoutent un effondrement de l’État. Le maintien d’un certain niveau de tension militaire dans la région sert ainsi les intérêts du pouvoir, en lui permettant de justifier la répression intérieure. C’est ce que l’on appelle le complexe obsidional de la République islamique : les dirigeants iraniens instrumentalisent la pression extérieure pour légitimer la répression interne. Le risque que fait peser cette stratégie de la tension sur l’avenir de l’Iran est une accélération du déclin économique du pays.
Ainsi, la monnaie iranienne — un indicateur clé de la santé économique — a terminé l’année 2024 à un niveau record de 821 500 rials pour un dollar, en baisse de 40 % par rapport à son niveau du début d’année. Le produit intérieur brut par habitant a chuté de 45 % depuis 2012 — lorsque les sanctions liées à son programme nucléaire se sont intensifiées — pour atteindre 4 465,60 dollars par habitant en 2023, selon la Banque mondiale. Malgré les sanctions, l’Iran a enregistré des revenus notables en 2023 : entre 35 et 50 milliards de dollars grâce aux ventes de pétrole, et 15 à 20 milliards de dollars supplémentaires issus des exportations pétrochimiques. En juillet, les réserves en devises à l’étranger atteignaient 53 milliards de dollars, 17 milliards d’euros (19 milliards de dollars) et d’autres montants plus modestes. Ces chiffres reflètent une relative résilience économique face à l’isolement international. Dans ce contexte économique morose, le retour à une politique de « pressions maximales » par la seconde administration Trump pourrait conduire à des tensions internes exacerbées.
Cette continuité idéologique au prix de la prospérité économique interne vise à préserver le soft power de Téhéran en tant que leader de l’axe de la « résistance ». Si, dans un premier temps, les autorités de la République islamique ont semblé capitaliser sur la dimension anti-israélienne de sa stratégie régionale, la République islamique n’a pas pu rétablir une dissuasion militaire conventionnelle crédible lors des deux confrontations militaires directes avec Israël en avril et octobre 2024. La puissance militaire de l’Iran a été affaiblie par les frappes israéliennes contre ses alliés régionaux, notamment le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, la chute du régime Assad en Syrie, ainsi que par la destruction d’une grande partie de ses défenses aériennes. L’ancien Président Biden s’attribue les effets de la politique régionale israélienne depuis le 7 octobre 2023 qui a conduit à l’affaiblissement voire à l’effritement de l’axe pro-iranien après la chute du régime d’Al-Assad, les défaites militaires du Hamas en Palestine occupée et surtout du Hezbollah au Liban.
De plus, le changement soudain de système politique en Syrie suscite des inquiétudes à Téhéran quant à un possible effet domino. L’effondrement du régime Assad pourrait encourager les groupes d’opposition en Iran, inspirés par l’idée de la fin possible des systèmes politiques même s’agissant des plus autoritaires. La situation intérieure de l’Iran est déjà marquée par des défis économiques, des troubles sociaux avec des mouvements de grèves à répétition (enseignants, infirmières etc) et une population de plus en plus désillusionnée par la (mauvaise) gouvernance des élites politiques en place depuis 1979. La chute d’Al-Assad pourrait servir de catalyseur pour une dissidence revigorée, dans le contexte d’un affaiblissement de l’influence régionale du régime.
Les efforts de l’Iran pour maintenir son influence régionale ont un coût financier important, aggravant la détérioration de son économie déjà fragilisée par les sanctions internationales et la mauvaise gestion interne. Dans plusieurs pays où Téhéran exerce une influence notable, des dynamiques locales complexes remettent en question son emprise et compliquent ses stratégies d’expansion. L’effritement de l’influence iranienne ne signifie pas nécessairement la disparition de « l’axe de la résistance ». Téhéran continue d’investir dans des stratégies asymétriques et dans des relations bilatérales avec des acteurs locaux. Toutefois, l’« axe de la résistance » semble moins coordonné et moins efficace qu’auparavant en raison de la perte du corridor stratégique passant par le territoire syrien depuis le 8 décembre 2024. Cette situation pourrait mener à plusieurs scénarios : une réorientation des stratégies iraniennes vers des soutiens plus ciblés et discrets ; une tentative de renforcer les alliances existantes pour contrer les pertes ; ou encore, une augmentation des tensions si la République islamique estime qu’il existe une menace directe et imminente d’une intervention militaire visant le territoire national iranien.
La définition d’une nouvelle politique iranienne par Washington devra néanmoins réconcilier des objectifs contradictoires : augmenter les pressions économiques sans favoriser un nouveau conflit militaire dans la région ; réduire les exportations de pétrole iranien nécessitera aussi le soutien de la Chine ; enfin, il faudra associer Israël au projet de nouvel accord entre Trump et la République islamique. Ce dernier ne pourra néanmoins se construire autour de la seule question nucléaire tant la question iranienne est devenue une poly-crise dans le contexte des guerres d’Ukraine et de Gaza et de l’accélération de la diplomatie des otages par Téhéran.
Notes
[1] Editor’s note: The strategy of rollback, or political rollback, is a doctrine introduced by U.S. President Dwight Eisenhower and his Secretary of State, John Foster Dulles. This policy aims to roll back, erase, or push back communism, rather than simply containing its expansion. This strategy contrasts with the policy of containment, which seeks to limit the adversary’s influence without taking radical measures to overturn its gains. Recently, there has been an application of this doctrine to Iran, to curb its ideological expansion, particularly through the « axis of resistance. »
[2] Editor’s note: The policy of containment is a geopolitical strategy aimed at preventing the expansion of a power or ideology perceived as a threat, without necessarily seeking to overthrow it.



