La Chute d’Assad : Enjeux et Répercussions à l’échelle mondiale

The aerial view shows a Syrian opposition flag flying above a market square in central Aleppo on November 30, 2024. Photo : AFP (RUDAW)

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Sardar Aziz

Sardar Aziz

Dans ses dernières années, la famille Assad, qui a régné sur la Syrie pendant plus d’un demi-siècle, est devenue faible, dépendante et isolée. Néanmoins, sa chute a remodelé une région bien au-delà des frontières syriennes. Si cela souligne le rôle du régime Assad, cela met encore davantage en lumière l’importance stratégique de Damas et la fragilité intrinsèque du Moyen-Orient. Pendant des décennies, Assad était synonyme d’éternité, d’autant plus que le nom « Assad » rime en arabe avec abad, qui signifie « éternité »[1]. Le régime a renforcé cette perception à travers sa propagande, utilisant « l’éternité » comme un slogan dans un effort psychologique visant à démoraliser la population[2]. L’idée d’éternité suggère quelque chose d’immuable et d’inaltérable—pourtant, l’histoire a prouvé qu’Assad n’échappait pas au temps. Toutefois, il gouvernait une région qui demeure au cœur de l’équilibre des forces au Moyen-Orient et au-delà. L’une des conséquences les moins évoquées de sa chute est le déclin du nationalisme arabe[3]. Né en réaction à l’Empire ottoman, à la domination coloniale et à la fragmentation des terres arabes, le nationalisme arabe s’est imposé comme une véritable force motrice parmi les peuples arabes. En tant qu’idéologie séculière, il n’a cependant pas su séduire la majorité d’entre eux, révélant que le nationalisme n’a jamais été un vecteur d’unité à travers les sociétés arabes. Les transformations sociétales nécessaires à l’adoption d’un modèle laïc inspiré de l’Occident ne se sont jamais produites.


Selon Hilal Khashan[4], professeur de science politique à l’Université américaine de Beyrouth, « dans le monde arabe, la religion reste la force sociale décisive et le moteur de l’action collective. » Ce retour à la religion est devenu manifeste en Syrie et en Irak après l’effondrement des partis Baas. Illustrant ce changement, le nouveau programme scolaire syrien a remplacé l’expression « occupation ottomane », autrefois utilisée pour désigner la domination ottomane en Syrie, par « administration ottomane »[5]. Ce glissement souligne également l’ascension de la Turquie en tant que puissance régionale en Syrie. Comme le souligne Galip Dalay[6], la Syrie n’est « pas seulement une question de politique étrangère pour la Turquie, mais aussi une question intérieure. » Au cours de la dernière décennie, le conflit syrien a été non seulement influencé par la Turquie, mais il a aussi profondément façonné sa politique intérieure et ses relations internationales. Les divisions ethniques, confessionnelles et idéologiques présentes en Syrie se retrouvent également au sein de la Turquie. Longtemps perçue comme un fardeau par les Turcs, Damas est de plus en plus considérée comme un atout stratégique après la chute d’Assad. Toutefois, la stabilité à long terme au Moyen-Orient reste incertaine, et parier sur sa pérennité pourrait s’avérer excessivement optimiste. La Turquie ne peut gérer seule la Syrie ; elle a besoin d’un soutien régional et international, qui ne viendra pas sans conditions. Parmi ses priorités, Ankara espère attirer des investissements pour la reconstruction du pays, avec un rôle central accordé aux entreprises turques dans ce processus.


Sur le plan intérieur, établir une alliance durable avec la Syrie tout en préservant l’héritage nationaliste d’Atatürk constitue un défi pour Ankara. Par ailleurs, l’influence grandissante des confréries religieuses (tariqat) comme Erenköy, İskenderpaşa, İsmailağa, les différents cemaat Nurcu issus des disciples de Said Nursi, Menzil et les Süleymancı façonne de plus en plus le pays, comme l’explique David Tonge[7] dans son nouvel ouvrage, The Enduring Hold of Islam in Turkey: The Revival of the Religious Orders and Rise of Erdoğan. L’hégémonie turque sur la Syrie est en outre renforcée par le déclin du nationalisme arabe. De plus, l’approche d’Ankara envers Damas est profondément liée à sa politique kurde, c’est-à-dire à sa priorité de contrer toute reconnaissance ou autonomie politique des factions kurdes en Syrie. Cette situation a pu évoluer, notamment après deux tournants clés : d’abord, l’appel historique d’Abdullah Öcalan en faveur du désarmement du PKK et de l’initiation d’une nouvelle phase visant à résoudre le conflit kurdo-turc par la démocratisation[8]. Ensuite, l’annonce d’un accord entre le leader des FDS, Mazlum Abdi, et le président de facto syrien, Ahmed al-Charaa[9]. Cet accord pourrait contribuer à apaiser les inquiétudes de la Turquie et potentiellement empêcher toute tentative d’établir un État kurde autonome ou indépendant en Syrie, le long de la frontière turco-irakienne (Rojava), un scénario que la Turquie a fermement opposé. Comme l’a déclaré Abdi, « L’intégrité territoriale de la Syrie doit être préservée, avec une armée, un État, une capitale et un drapeau ».


Aux côtés de la Turquie, une autre puissance régionale ayant renforcé sa position dans l’ère post-Assad est Israël. Son ambition se heurte de plus en plus à celle d’Ankara, notamment alors que les deux pays cherchent à façonner l’ordre régional dans un contexte de déclin de l’influence iranienne. Pour Israël, une Syrie décentralisée représente une opportunité stratégique. Actuellement, des discussions sont en cours concernant une conférence internationale visant à cantoniser la Syrie. Ce qui permet de comprendre qu’il utilise la force militaire, les dynamiques sectaires et son influence à Washington. Si la chute d’Assad a été bénéfique pour Israël, les conséquences ont été tout autres pour l’Iran et l’Irak. L’effondrement de son régime a considérablement affaibli – voire mis un terme – au projet chiite et à l’Axe de la Résistance. Bien que certains estiment que cet axe ne disparaîtra pas du jour au lendemain, son déclin est manifeste, tant sur le plan militaire que social. Au-delà de la Syrie, cet affaiblissement est palpable au Liban, en Irak, ainsi qu’en Iran même, où il a perdu une influence sociale et politique significative. Les chiites, qui avaient accédé à une position régionale dominante après la chute de Saddam Hussein, voient leur ère de suprématie s’achever avec la disparition successive de Saddam et d’Assad – un retournement de situation pour le moins ironique. Sur la scène internationale, deux grandes puissances ont été profondément affectées par la chute d’Assad : la Russie et la Chine. Selon la légende, l’intervention militaire russe en Syrie aurait été déclenchée par la visite de Qassem Soleimani à Moscou en 2015. Qu’il s’agisse d’un mythe ou d’une réalité, une chose reste certaine : la Russie et Téhéran ont travaillé de concert à Damas ; Moscou a mené des frappes aériennes dévastatrices, tandis que l’Iran a déployé des forces terrestres.


Le soutien de la Russie à Assad n’était pas un simple acte d’amitié ; il s’agissait d’un mouvement stratégique en accord avec la doctrine Primakov, du nom de l’ancien ministre des Affaires étrangères et Premier ministre Evgueni Primakov. Cette doctrine visait à contrebalancer l’influence des États-Unis en promouvant un ordre mondial multipolaire, géré collectivement par les grandes puissances – la Russie, la Chine et l’Inde, aux côtés des États-Unis. Plutôt que de défier Washington de manière unilatérale, Moscou cherchait à limiter la domination américaine en s’alignant sur d’autres États influents. L’objectif était d’établir la Russie comme un acteur mondial incontournable, doté à la fois d’un droit de vote et de veto dans la résolution des grandes questions internationales – une vision que partage également la Chine. La chute d’Assad porterait un coup sévère à la Russie, notamment en ce qui concerne son influence au Moyen-Orient, en Méditerranée et en Afrique. La Syrie a longtemps servi de point d’ancrage stratégique pour la projection du pouvoir et de l’influence russes dans ces régions. La Russie tente de rester en Syrie, Israël fait pression pour cela, et il y a eu récemment un massacre de grande ampleur dans la région alaouite. La Chine est une autre puissance internationale dont l’influence en Syrie a diminué après décembre 2024. Si la chute soudaine du régime d’Assad n’a pas eu sur Pékin un impact aussi profond que sur l’Iran et la Russie, ses conséquences restent néanmoins significatives. Les liens de la Chine avec la Syrie allaient au-delà de l’énergie et des infrastructures ; ils s’enracinaient également dans l’idéologie, la compétition entre grandes puissances et les considérations sécuritaires.

Pékin n’a pas accueilli ce changement favorablement, comme en témoigne un éditorial publié dans le China Daily, qui affirmait : « L’avancée éclair des forces rebelles syriennes a plongé ce pays du Moyen-Orient dans une nouvelle spirale de violence et de chaos, menant désormais à un prétendu changement de régime, ce qui porte un nouveau coup dur au fragile tissu du pays ainsi qu’à la paix et à la stabilité de la région. » Si la relation entre les deux pays remonte au milieu des années 1950, un tournant majeur s’est produit après la reconquête d’Alep par le gouvernement syrien en décembre 2016. À la suite de cet événement, l’aide chinoise à la Syrie a considérablement augmenté, passant d’environ 500 000 dollars en 2016 à 54 millions de dollars en 2017, selon le rapport du COAR[10] Avec le recul, cette évolution peut être perçue comme une erreur d’appréciation, mais elle met également en lumière des aspects clés de l’approche chinoise envers la Syrie et, plus largement, le Moyen-Orient. Pékin considérait la survie d’Assad comme essentielle au maintien d’une alliance régionale anti-américaine comprenant les milices irakiennes, l’Iran et le Hezbollah. Pour soutenir cette position, la Chine a régulièrement utilisé son veto au Conseil de sécurité de l’ONU afin de protéger Assad et de s’opposer aux rebelles, y compris sur des questions liées à l’aide humanitaire. Malgré tout cela, une chose que l’on apprend de l’histoire de la Chine est que la Chine n’est pas pressée et considère que la période de transition prendra plus de temps que prévu.


De nombreux pays ont dû faire face à des choix difficiles concernant la Syrie, et l’Irak n’a pas fait exception. Pour les élites chiites irakiennes, les conséquences de la chute d’Assad n’ont offert aucun scénario favorable. Elles ont observé avec inquiétude le potentiel succès d’Ahmed al-Sharaa et avec encore plus d’appréhension son éventuel échec. En résumé, Bagdad s’est retrouvé dans une situation de dilemme. Cependant, comme le souligne Amjed Rasheed[11], auteur de Power and Paranoia in Syria-Iraq Relations, le conflit ou l’intervention ne sont plus considérés comme des options viables. Contrairement à d’autres nations qui peuvent choisir de se distancer de la Syrie, l’Irak ne bénéficie pas de ce luxe. À travers l’histoire moderne, Damas et Bagdad ont alterné entre des périodes d’alliance forte et de profonde hostilité. Le président syrien actuel est lié à l’Irak de nombreuses manières ; son père a obtenu son diplôme à Bagdad, il a combattu, a été capturé et a purgé une peine en Irak ; il s’est même fait passer pour un Irakien lorsqu’il était en prison. Il peut être bien des choses, mais avant tout, un grand imposteur. Ces dynamiques soulignent le rôle central d’Assad dans l’ordre régional et mettent en évidence comment sa chute va redéfinir non seulement la Syrie, mais aussi le Moyen-Orient dans son ensemble. Comme le suggère Volker Perthes, cette transformation fait de la Syrie un nouveau point focal pour les puissances régionales et mondiales, chacune cherchant à influencer son nouveau trajectoire en sa faveur. Cependant, cette implication externe est une arme à double tranchant : plusieurs acteurs peuvent-ils vraiment s’engager avec l’intention sincère de reconstruire la Syrie, une approche rarement observée dans l’histoire ?

Notes

[1] روسيانهاية الأبد» في سوريا… وفرار الأسد إلى

[2] محمد امیر ٢٠١٩ سوريا بين شعارين.

[3] Salvin Barbara. 2024. After Assad, Time For A New Nationalism in the Middle East.

[4] Hilal Khashan 2021The Illusion of Arab Nationalism.

[5] The New Arab 2025. Syria’s education reforms spark outrage amid curriculum overhaul.

[6] Galip Dalay 2024. Turkey has emerged as a winner in Syria but must now use its influence to help build peace.

[7]David Tonge. 2024. The Enduring Hold of Islam in Turkey: The Revival of the Religious Orders and Rise of Erdoğan.

[8] Saeed Abdulrazek. 2025. Ocalan’s Message to SDF: A Democratic Solution Within a New Constitution.

[9] Reuters. 2025. Syria’s interim president signs a deal with Kurdish-led SDF to merge forces.

[10] COAR 2022 الصين في سوريا: المساعدات والتجارة حالياً، النفوذ والصناعة لاحقاً؟

[11] Amjed Rasheed. 2023. Power and Paranoia in Syria-Iraq Relations: The Impact of Hafez Assad and Saddam Hussain. Routledge.




To cite this article: « La Chute d’Assad : Enjeux et Répercussions à l’échelle mondiale » by Sardar Aziz, EISMENA, 14/03/2025, [https://eismena.com/analysis/la-chute-dassad-enjeux-et-repercussions-a-lechelle-mondiale/?lang=fr].

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