Le 28 novembre 2024, une délégation du DEM Parti[1], le parti parlementaire kurde en Turquie, a rencontré le leader du PKK qui purge une peine de prison à vie depuis le début du millénaire sur l’île d’İmralı, au large d’Istanbul. L’événement est une demi-surprise, car il survient après une série de signaux à dimension intérieure ou internationale, qui, bien que contradictoires, incitent à penser que le gouvernement turc a remis à l’ordre du jour la recherche d’un règlement politique de la question kurde. Revenons d’abord sur ces événements, en rappelant les tentatives de règlement initiées antérieurement par l’AKP[2], avant de voir comment ces développements s’insèrent dans un contexte politique intérieur exigeant pour le gouvernement turc, et dans le cadre plus général de la situation nouvelle créée aux frontières de la Turquie par la chute du régime de Bachar el-Assad.
Près de vingt après celle d’Ahmet Türk, la main tendue de Devlet Bahçeli…
Mais quelle mouche l’a piqué ? On a été tenté de penser que l’âge commençait à jouer des tours au leader d’extrême-droite, Devlet Bahçeli, lorsque le 1er octobre 2024, au début de la session parlementaire d’automne, il est allé ostensiblement serrer la main de Tuncer Bakırhan, le président du groupe kurde, en disant sa conviction que les Kurdes faisaient partie de la communauté nationale et qu’ils devaient œuvrer à mieux s’y insérer. Car si une formation s’était montrée hostile, de façon constante et souvent radicale, à la recherche d’un règlement politique à la question kurde en Turquie, c’est bien le MHP[3] de Devlet Bahçeli. Il reste que les vieux observateurs de la vie politique turque se sont souvenus de la main qu’Ahmet Türk, le leader du premier groupe kurde du parlement turc, avait tendu de façon similaire mais en sens inverse au même Devlet Bahçeli, au début de la session parlementaire d’août 2007. Quand on sait que les deux hommes ont conservé une relation et que le président du MHP serait intervenu en faveur de l’ex-leader du DTP, régulièrement victime de la répression qui frappe les élus kurdes, on est incité à ne pas prendre la symbolique de ce geste à la légère. Et ce d’autant plus que par ailleurs Devlet Bahçeli, a souvent joué les hérauts annonciateurs de tournants politiques et constitutionnels importants ardemment désirés par l’AKP. Rappelons à cet égard, son initiative constitutionnelle de janvier 2008 pour mettre fin à l’interdiction du port du voile dans les universités, sa décision de soutenir l’amendement constitutionnel qui a permis à l’AKP en 2017 de transformer la Turquie en régime présidentiel, son appel dans le sillage de cette réforme à tenir des élections anticipées dès 2018, voire son récent souhait de voir la constitution modifiée pour permettre à Recep Tayyip Erdoğan d’être une nouvelle fois candidat à la présidence de la République (souhait qui aura été une fois de plus prémonitoire, s’il se concrétise, bien sûr).
L’initiative kurde de Bahçeli a été confortée par des propos consensuels d’Erdoğan, plaidant pour « un style et un discours différents en politique », et surtout par un mouvement encore plus spectaculaire. Le 22 octobre 2024, après une série de rumeurs et de propos annonciateurs, le leader historique du parti nationaliste turc a carrément convié, cette fois, Abdullah Öcalan en personne à venir au parlement déclarer l’abandon de la lutte armée et la dissolution de son organisation, le PKK (qui conduit une guérilla, depuis 1984, dans le sud-est de la Turquie).
On a pu croire néanmoins que l’appel de Bahçeli allait tourner court, lorsque lendemain, un attentat revendiqué par le PPK a frappé Turkish Aerospace Industries (TAI), l’un des fleurons de l’industrie turque de l’armement, à Kahramankazan, près d’Ankara, faisant plusieurs victimes. Pourtant, le DEM a continué à prendre le leader du MHP au mot, en introduisant une requête auprès du ministère de la justice, afin de pouvoir rencontrer, dans sa prison d’İmralı, Abdullah Öcalan, qui, dès le 24 octobre, a été autorisé à voir son neveu (au demeurant député du DEM), alors même qu’il n’avait pas eu de visite familiale depuis 2021. L’acceptation de la requête du DEM par le ministère turc de la justice et la visite de la délégation de ce parti à Abdullah Öcalan a ainsi paru renouer les fils d’un processus interrompu au printemps 2015, peu après que Recep Tayyip Erdoğan, alors en campagne électorale, ait affirmé qu’il n’y avait pas de problème kurde en Turquie, démentant en fait des propos qu’il avait tenus dix ans auparavant. Le leader de l’AKP avait été le premier dirigeant turc, en effet, à officiellement reconnaître l’existence de ce problème, lors d’une déclaration emblématique, faite à Diyarbakır, en 2005.
C’est dire si la tentative de règlement politique de la question kurde a une histoire longue et complexe dans ce pays et cela particulièrement depuis le début du millénaire et l’arrivée au pouvoir de l’AKP. À partir de 2007, après sa première réélection, Recep Tayyip Erdoğan en fait même l’un des fers de lance d’une offensive visant à prendre effectivement le pouvoir, en délogeant l’armée (et plus généralement l’establishment politico-militaire kémaliste) de la position dominante qui est alors la sienne, au sein de l’appareil d’État. À l’époque, la gestion de la question kurde échappe en grande partie au contrôle du gouvernement, relevant comme d’autres dossiers sensibles (assez largement, en fait, les affaires militaires et diplomatiques) de la seule compétence de l’armée. Dès lors, le gouvernement de l’AKP ne manque pas une occasion d’exploiter les bavures, revers ou fiascos de l’armée dans sa lutte contre la guérilla du PKK, pour dénoncer sa mise à l’écart et intervenir dans le dossier kurde.
Les trois tentatives malheureuses de règlement de la question kurde par l’AKP
Ainsi pendant l’été 2009, alors même que les positions de l’establishment politico-militaire s’affaiblissent et qu’au parlement existe désormais un groupe kurde, Recep Tayyip Erdoğan, après avoir accueilli solennellement le leader de ce dernier, Ahmet Türk, au siège du gouvernement, lance « l’ouverture démocratique » (Demokratik Açılımı), un processus dont on ignore les objectifs, mais qui, par l’amorce d’un débat au parlement, ambitionne de mettre à l’ordre du jour de premières réformes concrètes. Avant même la fin de l’année 2009, l’affaire capote cependant, du fait de deux contretemps. D’une part, le retour symbolique de groupes de combattants du PKK (pompeusement dénommés « groupes de la paix – Barış Grubu »), pour rendre les armes sur la frontière turco-irakienne, se transforme en une manifestation pro-kurde retransmise en direct par les médias ; ce qui produit le plus mauvais effet sur l’opinion et affole l’AKP. D’autre part, la cour constitutionnelle, largement dominée encore par des juges proches de l’establishment politico-militaire laïque, dissout le DTP, le parti kurde parlementaire d’alors. De fait, la répression reprend dans le sud-est…
Ce premier revers ne décourage pourtant pas l’AKP, qui en 2010-2011, inaugure un nouveau mode opératoire de règlement, consistant en des négociations directes avec le PKK, confiées aux services turcs de renseignement (MIT) et menées secrètement à Oslo, en Norvège. Là encore, le contenu incertain de la négociation et la survenance d’événements extérieurs affectent rapidement le bon déroulement d’une opération aujourd’hui connue sous le nom de « processus d’Oslo-Oslo görüşmeleri ». En effet, le mouvement Gülen, qui est en train d’entrer en conflit avec l’AKP, révèle le pot aux roses, et le dénonce même, lorsque des procureurs, qui lui sont acquis, entament contre des membres du MIT en charge de la négociation des procédures judiciaires auxquels le gouvernement doit mettre brutalement un terme, déchaînant la polémique et le scandale.
La tentative la plus achevée et la plus importante, pour comprendre les événements en cours, est toutefois ce qu’on appelle « le processus de règlement – Çozum süreci », qui commence fin 2012, lorsque Recep Tayyip Erdoğan évoque son lancement dans un discours. Elle consiste en une négociation indirecte du gouvernement turc avec Abdullah Öcalan en personne et implique des députés du parti parlementaire kurde (le HDP désormais) qui rencontrent le leader du PKK et font le lien avec les autorités turques, voire avec d’autres instances si nécessaire. En janvier 2013, des visites de délégations de deux ou trois députés kurdes à Abdullah Öcalan commencent sur l’île d’İmralı. S’accompagnant d’autres initiatives, elles débouchent sur de premiers résultats. À l’occasion de la célébration du printemps kurde (Newroz) à Diyarbakır, un appel à la paix du leader du PKK est lu par les deux députés qui sont devenus les chevilles ouvrières de la négociation (Sırrı Süreyya Önder et Pervin Buldan). Une première décision semble acquise, celle du départ du territoire turc des troupes du PKK pour rejoindre leurs bases arrière en Irak.
Pourtant en mai 2013, les événements de Gezi [4] relèguent le « processus de règlement » au second plan de l’agenda politique de l’AKP et l’enraye durablement, car l’actualité politique de la fin de 2013 et de 2014 est particulièrement dense (révélation au grand jour du conflit entre le mouvement Gülen et l’AKP avec de premières purges dans la police et la justice, campagne et élections présidentielles de 2014, intensification de la guerre civile en Syrie avec de multiples retombées pour la Turquie…). Toutefois, alors que les élections législatives se rapprochent, le « processus de règlement » est relancé en février 2015 et les visites sur l’île d’İmralı reprennent. Elles aboutissent même à un nouvel appel à la paix d’Öcalan au printemps 2015. Mais l’ambiance n’est plus la même. En deux ans, le contexte a profondément changé. Sur le plan intérieur, la Turquie est devenue, du fait de la première élection présidentielle au suffrage universel, une sorte de régime semi-présidentiel où le président Erdoğan commence à être en désaccord avec son premier ministre, Ahmet Davutoğlu. Ainsi, après avoir pris ses distances avec le « processus de règlement » pendant la campagne électorale, le chef de l’État, qui essuyé une déconvenue aux législatives de juin 2015, se met à le renier carrément. Sur le plan international, de surcroît, les affrontements entre Daech et les Kurdes du PYD-YPG en Syrie ont eu un retentissement important en Turquie (mouvements de solidarité kurdes au moment du siège de Kobané, manifestations, heurts entre pro et anti-PKK…). Dans la seconde partie de l’année 2015, la guérilla reprend dans le sud-est du pays et débouche même sur des insurrections urbaines inédites et durement réprimées. L’espoir d’un règlement de la question kurde semble durablement s’éloigner. Pour conduire ses réformes (mise en place d’un régime présidentiel autoritaire, en particulier) et élargir sa base électorale, l’AKP cherche et obtient le soutien du MHP, c’est-à-dire de l’adversaire le plus résolu à toute solution négociée du problème kurde.
Reprise d’un processus interrompu ou nouveau paradigme ?
Après dix ans de purgatoire, le « processus de règlement » est-il en train de renaître de ses cendres ? Un certain nombre d’indices semblent effectivement l’indiquer. D’abord, on observe que le mode opératoire est similaire, reposant sur des visites à İmralı de députés kurdes, plus particulièrement d’ailleurs de ceux qui en étaient devenus le symbole entre 2013 et 2015, Sırrı Süreyya Önder et Pervin Buldan. Ensuite, on remarque que les milieux officiels et notamment les organes de presse proches du pouvoir se plaisent à souligner cette reprise, sans pour autant en faire encore un événement décisif. Enfin, en dépit des déboires répressifs subis au cours des dernières années, les forces kurdes, qu’elles soient légales (DEM) ou illégales (PKK), semblent enclines à retenter l’expérience. Sur le fond, deux phénomènes sont cependant à prendre en compte pour comprendre les raisons et évaluer les chances de réussite de cet événement.
En premier lieu, l’agenda politique intérieur de la Turquie est celui de d’un régime à la recherche d’un nouveau souffle. Au printemps 2024, lors des élections locales, l’AKP a enregistré, pour la première fois, une véritable défaite, en étant devancé par le CHP[5], la principale formation de l’opposition. Ce revers a confirmé l’usure du parti au pouvoir aux prises depuis plusieurs années avec une situation économique dégradée qui mine son influence. En outre, Recep Tayyip Erdoğan est dans une impasse, car en l’état actuel de la Constitution, il ne pourra être une nouvelle fois candidat à la présidence de la République en 2028. Il est donc impératif pour l’AKP de trouver les moyens de casser la dynamique ascendante de l’opposition et de modifier la Constitution pour permettre à son leader de se représenter à la magistrature suprême. Or, la relance d’un processus visant à régler politiquement la question kurde peut permettre de gêner la captation du vote kurde par l’opposition, voire même diviser le CHP au sein duquel l’opinion sur le sujet est loin d’être uniforme.
En second lieu, depuis l’initiative de Devlet Bahçeli, il ne faut pas oublier que le contexte international a changé du fait de la chute du régime baasiste (le 8 décembre 2024) ; un événement qui a conforté la place de la Turquie en Syrie. Premier partenaire du nouveau régime qui se met en place, le gouvernement turc se retrouve ainsi en position de force face aux milices kurdes syriennes du Rojava. Pendant les opérations militaires qui ont chassé Bachar el-Assad du pouvoir, elles ont d’ailleurs été forcées d’évacuer le district de Manbij, sur la rive occidentale de l’Euphrate, par l’Armée nationale syrienne qui est soutenue par Ankara. Les Turcs auront toutefois du mal à convaincre Hayat Tahrir al Cham (HTC), la principale composante des forces qui ont pris le pouvoir à Damas, d’en finir avec le Rojava et l’existence dans les faits d’une région kurde autonome. Mais celle-ci, dirigée par la branche syrienne du PKK, est désormais sous pression, au moment où de surcroît se profile un changement d’administration américaine ; ce qui pourrait aussi changer la donne. Dès lors, Ankara pense que cette nouvelle géopolitique régionale et transfrontalière ne peut qu’inciter le PKK à négocier.
Les enjeux de la visite du DEM Parti sur l’île d’İmralı
Si l’on cherche à faire la synthèse des résultats de la visite du DEM, il est frappant de voir que, même si l’événement mérite attention, la prudence des principaux acteurs concernés amène à en tempérer l’importance. Les députés du DEM qui se sont rendus à İmralı ont surtout tenu à faire savoir qu’Abdullah Öcalan restait un interlocuteur véritable, après un quart de siècle d’incarcération. « Sa santé était bonne et son moral assez élevé », ont-ils notamment déclaré, tout en restant discrets sur les suites et le contenu de la négociation.
La classe politique turque, quant à elle, observe une certaine réserve. L’optimisme le plus marqué a été le fait du MHP, à l’origine du processus, dont le leader a évoqué « l’élan d’un début propice », mais en ne manquant pas de souligner que la menace du séparatisme perdurait. Sans bien sûr dénoncer l’initiative que le gouvernement turc a autorisé, l’AKP a insisté sur la nécessité de poursuivre la lutte contre le terrorisme, tandis que les kémalistes du CHP demandaient que le processus soit « transparent » et placé « sous contrôle parlementaire », en rappelant que l’on ne devait pas oublier non plus les « familles des martyrs » et les « vétérans » qui ont combattu le PKK. Enfin le İyi Parti[6], qui depuis le début se montre très critique envers cette initiative, s’est insurgé contre une négociation menée avec « un meurtrier ».
En fin de compte, le positionnement de la classe politique turque demeure tactique. Côté gouvernemental, Devlet Bahçeli cherche à convaincre son camp de son utilité de force d’appoint, en montrant qu’il est en mesure d’apporter des solutions aux problèmes qui sont ceux du régime actuel. Mais il a pris les devants d’un processus en faveur duquel l’AKP ne s’est pas encore pleinement engagé. Du côté de l’opposition, la méfiance domine, le CHP redoutant que cette initiative ne lui fasse perdre un électorat kurde dont il a besoin pour l’emporter, et le İyi Parti faisant de la surenchère verbale nationaliste pour essayer d’enrayer un déclin de son influence qui semble cependant inévitable.
Dans un tel contexte, c’est encore la partie kurde qui se montre la plus optimiste et la plus engagée. Affirmant avoir « la compétence et la détermination pour apporter la contribution positive nécessaire au nouveau paradigme soutenu par M. Bahçeli et M. Erdoğan », Abdullah Öcalan a déclaré qu’il était « prêt à prendre les mesures positives nécessaires et à lancer un appel », en soulignant que, pour qu’il réussisse, le processus devait associer toutes les forces politiques, y compris celles de l’opposition. Pour sa part, Idris Baluken, l’ancien leader du groupe kurde au parlement (2014-2016), qui avait été fortement impliqué dans la relance du « processus de règlement » en 2015, participant même à l’époque, aux côtés de Pervin Buldan et de Sırrı Süreyya Önder, aux dernières visites sur l’île d’İmralı, a estimé que pour que « le nouveau paradigme » créé récemment se concrétise, il fallait qu’un « mécanisme de négociation soit mis sur pied » et que les sociétés civiles turque et kurde participent à la démarche.
Il reste que la voie est étroite pour les Kurdes, car en jouant le jeu de ce processus incertain, ils se rapprochent du pouvoir en place (et notamment de ses cercles les plus nationalistes) et s’éloignent nécessairement de l’opposition, inquiète des implications tactiques d’un phénomène dont l’AKP pourrait être finalement le grand bénéficiaire. Dès le 31 décembre 2024, dans le quotidien d’opposition en ligne Bir Gün, la députée du DEM, Meral Danış a voulu rassurer l’opposition, en expliquant que, certes sa formation ne laisserait pas passer une opportunité de reprendre la recherche d’un règlement politique, mais qu’elle n’abandonnait pas pour autant l’axe essentiel de sa lutte qui consiste à exiger le respect de la démocratie et de l’État de droit en Turquie.
Consultations politiques et réticences du CHP
Les suites qui seront données à la visite du 28 décembre sur l’île d’İmralı revêtent donc une importance capitale. Le 2 janvier 2025, les membres de la délégation du DEM (Sırrı Süreyya Önder et Pervin Buldan), auxquels s’étaient joints Ahmet Türk (ce qui n’est pas un hasard) ont entamé une série de pourparlers politiques destinés à densifier la crédibilité de leur démarche. Ils ont rencontré pour commencer Numan Kurtulmuş, le président AKP du parlement, et surtout rendu à Devlet Bahçeli, une visite, qui a été qualifiée « d’historique » par le quotidien Hürriyet, car voir une délégation du DEM (très à gauche sur l’échiquier politique turc) reçue par le leader de l’extrême-droite turque avait quelque chose de surréaliste.
Après le week-end qui a suivi, ce genre de démarche a été étendue à d’autres formations politiques. Le 6 janvier, la même délégation du DEM a eu des échanges avec des représentants successivement du Gelecek Partisi[7], de l’AKP et du Saadet Partisi[8], à l’occasion de rencontres courtoises, jugées positives par leurs différents protagonistes. Comme prévu, l’entrevue avec le CHP s’est avérée plus difficile à organiser. Lors d’un entretien avec Daily Sabah, le 2 janvier, le président du parti kémaliste, Özgür Özel, avait en effet prudemment approuvé le processus en cours, en réitérant l’exigence de « sa sincérité et de sa transparence » ainsi que la nécessité de consulter le parlement. Mais il avait conclu de façon significative, en évoquant à nouveau le sort des victimes du PKK : « Quoi que je fasse, je le ferai en regardant dans les yeux les familles des martyrs et des vétérans.» Le 6 janvier, le Comité directeur du parti kémaliste a finalement donné son accord à la rencontre qui a eu lieu le lendemain.
Au terme d’une réunion qui a été la plus longue de celles que le DEM Parti a tenues avec les différentes formations politiques turques (1h 40), le CHP a confirmé son accord de principe pour la recherche d’une solution politique. Mais l’on sait qu’il s’est montré critique sur le mode opératoire suivi. Demandant que le parlement soit réellement impliqué dans le processus, qu’une commission rassemblant outre les partis, des associations et les principaux syndicats soit créée, et que la sincérité du gouvernement soit en l’occurrence mise à l’épreuve, Özgür Özel a souligné que son parti ne s’engagerait pas dans une opération « menée au profit d’une personne et de sa carrière politique ». Cette remarque appuyée fait bien sûr allusion aux soupçons qui voient dans l’initiative kurde de Devlet Bahçeli, une manœuvre visant à casser la dynamique ascendante de l’opposition et à promouvoir une réforme constitutionnelle pour permettre à Recep Tayyip Erdoğan d’être à nouveau candidat à la présidence de la République.
En guise de conclusion…
Pour conclure, on peut dire qu’un contexte intérieur et international créé des conditions favorables à la recherche d’une solution politique de la question kurde en Turquie. Mais les expériences antérieures incitent à rester prudent à l’égard d’un phénomène nécessairement fragile, parce que tributaire d’événements extérieurs (l’évolution de la situation en Syrie entre autres) et d’enjeux politiques intérieurs complexes (comme le montrent les réticences du CHP) qui peuvent y mettre un terme brutalement. S’il s’avère que l’initiative kurde qui essaye de prendre corps depuis l’automne dernier en Turquie est surtout motivée par la recherche de gains à court terme du pouvoir en place, il est probable qu’elle connaîtra le même sort que celles qui l’ont précédée. Car l’enjeu est en l’occurrence considérable et dépasse largement les contingences politiques immédiates : il s’agit en effet de réussir une véritable réconciliation nationale dans le cadre d’une géopolitique régionale en pleine mutation.
Notes
[1] The DEM Party (an acronym for Halkların Eşitlik ve Demokrasi Partisi – Party of Equality and Democracy of the Peoples) is currently the latest iteration of legally recognized Kurdish parties in Turkey, regularly dissolved by the Constitutional Court (or having dissolved themselves) since the 1990s (HEP, DEP, ÖZDEP, HADEP, DEHAP, DTP, BDP, HDP, DEM). In terms of parliamentary representation, it is the third-largest party in Turkey, following the AKP and CHP.
[2] The AKP – Adalet ve Kalkınma Partisi, or the Party of Justice and Development, is the party of Recep Tayyip Erdoğan, currently in power and founded in 2001.
[3] The MHP – Milliyetçi Hareket Partisi, or the Nationalist Movement Party, is an ultranationalist far-right party founded in 1969, with Devlet Bahçeli as its leader since 1997. Although allied with the AKP, it does not participate in the government.
[4] This protest movement against the AKP government began on May 28, 2013, and continued intensely for at least a month. It opposed the redevelopment of Istanbul’s Taksim Square, particularly the destruction of the tree-lined Gezi Park. The protests quickly spread across Turkey (though they found little traction in Kurdish provinces, for obvious reasons!). Due to its slogans and modes of operation, it was at the time compared to the Arab Spring, the Indignados movement, and even May 1968.
[5] CHP – Cumhuriyet Halk Partisi (Republican People’s Party), a party founded by Mustafa Kemal Atatürk in 1923, currently the main opposition party, led since 2023 by Özgür Özel.
[6] İyi Parti (The Good Party), a small nationalist party founded in 2017 as a breakaway from the MHP, allied with the Kemalists of the CHP.
[7] Gelecek Partisi – The Future Party, a conservative party founded in 2019 by Ahmet Davutoğlu, former Minister of Foreign Affairs (2009-2014) and former Prime Minister (2014-2016) under Erdoğan. It was he who personally received the DEM delegation. This party joined the opposition coalition led by the CHP in the last general elections (2023).
[8] Saadet Partisi – The Felicity Party. Founded by the historic leader of Turkish Islamism, Necmettin Erbakan, in 2001, it is the latest iteration of the Islamic and Islamist parties created in the wake of the Milli Görüş movement (1969), which have been regularly dissolved by the Constitutional Court. However, this movement was abandoned by its modernizing wing under the influence of Abdullah Gül and Recep Tayyip Erdoğan, who founded the AKP before the 2002 elections. This party also joined the opposition coalition led by the CHP in the last general elections (2023).


