Déclenchées par la mort tragique de huit femmes enceintes dans un hôpital d’Agadir à la fin du mois de septembre 2025, les manifestations de la génération Z au Maroc ont constitué le symptôme visible d’une profonde crise systémique traversant le pays. La colère de ce mouvement porté par la jeunesse s’enracinait dans des années de désillusion face à la persistance d’un Maroc à deux vitesses, alors que l’image projetée à l’international d’une nation ultramoderne, dotée de nouveaux stades étincelants et de lignes ferroviaires à grande vitesse, ne correspondait plus à la réalité intérieure marquée par un chômage élevé des jeunes, la corruption et des inégalités régionales profondément enracinées. Les manifestations GenZ212, ainsi nommées d’après l’indicatif téléphonique international du Maroc, constituent le dernier épisode d’une longue histoire de mouvements de contestation sociale, depuis la révolte du Rif de 1959 jusqu’aux émeutes du pain de 1981 et au Printemps marocain de 2011, qui partagent tous les mêmes griefs fondamentaux liés au développement inégal et à la marginalisation. Ces fondements communs invitent à comparer les différents cycles de mobilisation, soulevant ainsi des questions quant à l’ampleur et à la nature des évolutions des formes contemporaines de protestation. À certains égards, GenZ212 peut être considéré comme l’héritier idéologique du Printemps arabe de 2011, mouvement fondateur pour toute une époque et pour l’ensemble de la région. Toutefois, plusieurs caractéristiques distinctives du mouvement, notamment son recours novateur aux technologies numériques afin de permettre une direction plus décentralisée ainsi qu’une organisation plus horizontale, s’inscrivent étroitement dans la théorie des non-mouvements développée par Asef Bayat. Cette évolution conceptuelle des répertoires de mobilisation transforme également le rôle ambigu du roi du Maroc dans les domaines du gouvernement et de la contestation. Compte tenu de la longue tradition de manipulation des sphères civile et politique par la monarchie, le décalage persistant entre responsabilité institutionnelle et intervention effective qui se trouve au cœur du système monarchique apparaît de plus en plus au grand jour. En conséquence, la façade d’un gouvernement juste et transparent sous le régime actuel de monarchie semi-constitutionnelle s’érode davantage à chaque nouveau cycle de contestation et de réformes essentiellement cosmétiques.
Une nouvelle maison bâtie sur d’anciennes fondations
Si une comparaison conceptuelle entre les mouvements de 2011 et de 2025 révèle une évolution récente des formes de contestation, les causes profondes du mécontentement populaire au Maroc demeurent solidement ancrées dans l’histoire du pays. En effet, les disparités persistantes entre le centre et la périphérie constituent un héritage direct de la période coloniale qui reste encore très présent aujourd’hui. Sous le Protectorat français (1912-1956), le territoire fut divisé entre un Maroc « utile », urbain et économiquement prospère, centré sur la façade atlantique où se concentraient les investissements, l’administration et le contrôle militaire, et un Maroc « inutile », essentiellement rural, plus difficile d’accès, moins fertile et donc moins attractif économiquement, qui s’étendait en diagonale d’Oujda, au nord-est, jusqu’à Agadir, sur la côte atlantique du sud-ouest.[1] Des décennies de centralisation coloniale ont créé une fracture socio-économique durable, creusant un fossé profond entre les habitants des régions marginalisées et le gouvernement installé à Rabat. Après l’indépendance du Maroc, les politiques de développement menées sous Hassan II (1961-1999) ne firent guère pour corriger ces inégalités territoriales. Le souverain poursuivit la répression des régions de l’intérieur, telles que le Rif, tout en concentrant les dépenses publiques sur des infrastructures stratégiques, notamment les ports, conformément à la logique héritée du clivage entre Maroc « utile » et Maroc « inutile ».[2] Les programmes d’ajustement structurel du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, auxquels il contribua, favorisèrent certes une certaine stabilité macroéconomique ainsi qu’une croissance orientée vers les exportations ; toutefois, les politiques d’austérité qu’ils imposèrent entraînèrent une hausse du chômage et une réduction des dépenses publiques qui ne firent qu’accentuer les déséquilibres régionaux en matière de richesse. Aujourd’hui encore, les pôles économiques, administratifs et industriels de Casablanca, Rabat et Tanger représentent plus de 50 % des dépenses nationales, tandis que les régions périphériques de Dakhla-Oued Eddahab et de Guelmim-Oued Noun n’en concentrent que 0,8 %.[3] L’importante migration des jeunes vers les grands centres urbains, motivée par la recherche de meilleures perspectives d’emploi, de revenus plus élevés et de services publics de meilleure qualité, a entretenu un cercle vicieux de déclin socio-économique suivant des lignes régionales très marquées. Cette marginalisation, largement laissée sans réponse depuis l’indépendance du pays, constitue une source permanente de mécontentement populaire, reliant intrinsèquement GenZ212 aux mouvements de protestation qui l’ont précédé.
Dans cette perspective, les manifestations apparues en 2025 furent moins provoquées par des événements isolés que par une perception partagée de longue date selon laquelle les priorités de l’État ne correspondaient plus aux préoccupations quotidiennes des citoyens. La décision du gouvernement d’investir massivement dans des mégaprojets sportifs liés à la Coupe d’Afrique des Nations de 2025 et à la Coupe du monde de 2030, pour un coût estimé à cinq milliards de dollars américains,[4] est devenue un puissant symbole de cette déconnexion. Présentés comme des vecteurs de prestige international et de développement économique à long terme par un effet de ruissellement, ces projets apparaissaient aux yeux de la génération Z — particulièrement touchée par un taux de chômage des jeunes dépassant 37,2 %[5] — comme l’expression la plus visible d’une réalité marocaine durablement organisée à deux vitesses.[6] Le slogan « Nous voulons des hôpitaux, pas des stades »[7] devint ainsi l’un des mots d’ordre emblématiques du soulèvement. Dans un contexte d’échecs systémiques du système de santé public imputables à un sous-investissement chronique — illustrés par la mort tragiquement évitable de huit femmes ayant subi une césarienne au Centre hospitalier régional Hassan II d’Agadir — la stagnation des mécanismes de lutte contre la corruption sous le gouvernement d’Aziz Akhannouch apparut tout aussi inacceptable. Cette incapacité à promouvoir un développement transparent et démocratique fut notamment mise en évidence par le retrait de Transparency Maroc du Comité national de lutte contre la corruption, l’organisation dénonçant plusieurs années d’inaction gouvernementale ainsi que le refus répété du Premier ministre Akhannouch de convoquer le comité.[8] L’un des organisateurs des premières manifestations de septembre 2025 résuma ce sentiment croissant d’indignation nationale en déclarant à Deutsche Welle : « La santé, l’éducation et des conditions de vie décentes ne sont pas des choses que nous devrions avoir à réclamer ; ce sont nos droits. Mais la cupidité nous les a enlevés. »[9] Les manifestations de la génération Z marocaine, à l’instar de celles qui les avaient précédées, incarnèrent une vague de frustration populaire dont les fondements résidaient, à chaque fois, dans la persistance des inégalités et dans l’inaction perçue des pouvoirs publics. Au regard des précédents socio-économiques manifestes qui expliquent le mouvement de 2025, GenZ212 apparaît ainsi moins comme une rupture avec le passé que comme le paradoxe d’une itération conceptuelle reposant sur une profonde continuité historique.
Évolution ou révolution conceptuelle ?
Si les griefs populaires sont demeurés remarquablement constants, les mécanismes par lesquels ils s’expriment ont, en revanche, considérablement évolué. Un autre facteur sous-jacent aux troubles civils au Maroc — à savoir la persistance de la répression étatique — révèle une convergence conceptuelle intéressante qui pourrait préfigurer les formes futures de la contestation. Dans son ouvrage Life as Politics: How Ordinary People Change the Middle East, publié en 2010, le sociologue iranien Asef Bayat introduit la notion de « non-mouvements » (nonmovements) afin de conceptualiser des formes d’activisme et de protestation qui échappent aux catégories traditionnelles de la théorie occidentale des mouvements sociaux. Pour Bayat, les non-mouvements désignent les « actions collectives d’acteurs non collectifs […] les pratiques communes d’un grand nombre de personnes ordinaires dont les activités fragmentées mais similaires produisent d’importants changements sociaux, même lorsqu’elles ne sont guidées ni par une idéologie, ni par des directions ou des organisations identifiables. »[10] Dès lors, l’agentivité propre à ces non-mouvements est diffuse et réside dans l’affirmation de soi des individus au sein de leur vie quotidienne malgré les contraintes imposées par des régimes autoritaires — un phénomène que Bayat qualifie d’« art de la présence » (the art of presence).[11] L’effet cumulatif de cet activisme discret est susceptible de remettre en cause un ordre établi profondément enraciné, même en l’absence d’un cadre organisationnel ou d’une idéologie englobante.
Le Maroc apparaît comme un cas presque archétypal de la théorie de Bayat, qui le range aux côtés de pays tels que la Jordanie, la Syrie, l’Égypte, l’Iran ou encore les monarchies du Golfe, dont les systèmes politiques créent les conditions propices à l’émergence des non-mouvements. Durant les « années de plomb » (1956-1999), le régime de Hassan II emprisonna arbitrairement, tortura ou fit « disparaître » des milliers de ses propres citoyens, tout en réprimant avec une extrême brutalité les manifestations et les grèves, provoquant la mort de dizaines de civils.[12] Nulle part cette négation totale de l’expression sociopolitique ne fut plus manifeste que dans le Rif, région montagneuse du nord du Maroc. Après le soulèvement de 1959, qui dénonçait la marginalisation persistante de la région au lendemain de l’indépendance et au cours duquel plus de 10 000 Rifains furent tués par les Forces armées royales nouvellement constituées sous le commandement du prince héritier Hassan, le gouvernement central imposa à la région une véritable politique de « punition collective ».[13] À la fin des années 1960, plus d’une décennie de sous-développement avait porté le taux de mortalité infantile dans le Rif à plus de 50 %,[14] soit près de cinq fois la moyenne mondiale de l’époque.[15] Les vagues successives de contestation qui secouèrent la région, notamment en 1981 puis en 2016, dénonçaient toutes la même marginalisation persistante ainsi que l’importante présence sécuritaire ; elles furent systématiquement accueillies par des méthodes répressives analogues, allant des violences policières aux aveux obtenus sous la contrainte.[16] Le Rif constitue ainsi, malgré sa position géographique périphérique, un puissant microcosme national illustrant le caractère répétitif et systémique de la répression exercée par l’État contre toute forme d’expression sociopolitique autonome. Ces conditions politiques marquées par la contrainte correspondent presque parfaitement au fondement même du concept de non-mouvement développé par Bayat. Dans des États tels que le Maroc, incapables ou peu disposés à répondre aux besoins sociaux et matériels de leur population, et où les formes traditionnelles de protestation sont neutralisées par la violence d’État ou par la défiance envers les canaux institutionnels classiques — comme le lobbying ou les procédures légales — les citoyens sont progressivement contraints d’abandonner les modes traditionnels de mobilisation afin d’inventer de nouvelles façons d’exprimer leur mécontentement.[17]
En outre, une distinction importante peut être établie entre la nature intrinsèque des soulèvements de 2011 et de 2025. Le Printemps marocain relevait encore largement du modèle classique des mouvements sociaux : si son noyau était constitué de jeunes militants, il en vint progressivement à intégrer des acteurs institutionnels tels que les syndicats et les partis politiques, porteurs de revendications structurées en faveur d’une réforme constitutionnelle. À l’inverse, GenZ212 demeura résolument non partisan et décentralisé, au point de ne jamais être en mesure de formuler un programme politique explicite. Cette divergence s’interprète plus justement comme la phase la plus récente d’une transition au Maroc, passant des mouvements sociaux organisés du passé vers la théorie plus récente des non-mouvements diffus et populaires proposée par Bayat. Plusieurs dimensions essentielles des non-mouvements sont ainsi identifiables dans le développement même des manifestations de 2025 ainsi que dans leur héritage.
L’une des caractéristiques les plus marquantes de GenZ212, et sans doute l’un des points où la convergence avec la théorie de Bayat est la plus nette, réside dans son utilisation novatrice des technologies numériques, dans le prolongement des précédents établis par d’autres soulèvements de la génération Z au Népal, à Madagascar et au Pérou. L’appellation GenZ212 elle-même est née d’un serveur Discord créé à la fin du mois de septembre 2025. Les plateformes traditionnelles appartenant au groupe Meta, telles que Facebook — qui avaient joué un rôle central lors du Printemps marocain de 2011 — étaient désormais perçues comme infiltrées par des robots gouvernementaux, des trolls et des campagnes de désinformation. Le choix de Discord comme principal centre de coordination des manifestations témoignait d’une prise de conscience croissante, parmi les protestataires, de l’importance d’adapter tactiquement l’expression de la dissidence dans un contexte de surveillance,[18] son caractère pseudonyme et son usage encore relativement atypique réduisant les craintes d’infiltration ou d’interférence de la part des autorités. Les salons vocaux organisés par ville permettaient une adaptation immédiate des tactiques au niveau local. Ainsi, après la répression particulièrement sévère des deux premières journées de mobilisation, les 27 et 28 septembre, plusieurs groupes abandonnèrent les lieux de manifestation habituels pour déplacer les cortèges vers les quartiers populaires.[19] Rassemblant rapidement plus de 250 000 membres, le serveur Discord GenZ212 devint une véritable « place publique numérique »,[20] où les discussions vocales quotidiennes faisaient office d’assemblées destinées à la prise de décision collective et à l’élaboration de stratégies communes, chaque région y présentant régulièrement des comptes rendus vidéo de la situation sur le terrain. Comme l’exprima l’un des modérateurs du serveur : « Les dirigeants finissent en prison. Nous sommes nombreux, anonymes et connectés. »[21] Ce passage d’un leadership hiérarchisé et identifiable, caractéristique des mobilisations antérieures, vers une nouvelle forme de coordination communautaire médiatisée par les technologies numériques correspond étroitement à plusieurs principes fondamentaux des non-mouvements. Pour Bayat, lorsque des « réseaux passifs », constitués d’espaces communs, de pratiques partagées et de moyens de communication, permettent à un grand nombre d’individus atomisés d’agir collectivement, l’effet cumulatif de ces initiatives individuelles mais similaires devient suffisamment puissant pour transformer les normes sociales, même dans des environnements politiques restrictifs tels que celui du Maroc.[22]
Toutefois, malgré cette remarquable proximité conceptuelle entre la théorie des non-mouvements de Bayat et les manifestations marocaines de 2025, il serait excessif d’établir une correspondance parfaite entre les deux. Les émeutes qui éclatèrent finalement dans des villes comme Laqliaa et Sidi Bibi suivirent un schéma bien connu, davantage associé aux mouvements sociaux plus conventionnels de 1981 et de 2011, caractérisés par des formes de mobilisation dépassant largement le cadre des pratiques ordinaires de la vie quotidienne. De même, le « non-mouvement » GenZ212 prit fin d’une manière très comparable à celle de ses prédécesseurs supposément plus institutionnalisés : l’annonce de réformes limitées par le roi suffit à diviser progressivement les groupes de protestation et à affaiblir leur dynamique, sans qu’aucun changement substantiel ne soit réellement engagé. Ainsi, si le concept de Bayat rend efficacement compte du caractère décentralisé et réseauté de GenZ212, le mouvement présentait également plusieurs caractéristiques propres aux formes classiques de mobilisation collective, notamment lors des épisodes de violence urbaine. Le cadre théorique proposé par Bayat ne remplace donc pas la théorie traditionnelle des mouvements sociaux ; il la complète en expliquant une évolution des répertoires de contestation plutôt qu’une véritable révolution conceptuelle. Son application à GenZ212 met en lumière des continuités qui permettent d’inscrire les manifestations de 2025 dans l’évolution cyclique de la contestation au Maroc, au sein de son contexte historique et sociopolitique spécifique, vers des formes d’organisation toujours plus décentralisées et des modes d’action de plus en plus novateurs.
Une façade ambiguë : la monarchie dans le gouvernement et la contestation
La monarchie constitue l’un des principaux acteurs de la sphère politique marocaine les plus affectés par cette transformation itérative. À la suite des soulèvements de 2011, dont l’une des revendications centrales portait sur une réforme des structures du pouvoir, le roi Mohammed VI institua une Commission consultative de révision de la Constitution, chargée de rédiger une nouvelle constitution.[23] Adoptée par référendum national en juillet 2011, celle-ci renforça l’indépendance du pouvoir législatif,[24] conféra au gouvernement élu certaines compétences exécutives[25] et chercha à définir plus explicitement les prérogatives du souverain.[26] Malgré ces réformes, Mohammed VI conserva le contrôle absolu des Forces armées royales[27] ainsi que du pouvoir judiciaire,[28] tout en maintenant son droit de révoquer les ministres[29] et de dissoudre le Parlement.[30] Plus fondamentalement, l’architecture réelle du pouvoir au sein de la monarchie semi-constitutionnelle marocaine demeura organisée selon une structure à deux niveaux : d’un côté, un gouvernement élu tourné vers l’extérieur ; de l’autre, un noyau permanent, opaque et centré autour du Palais, dont le fonctionnement continue de dépendre des décisions personnelles et des intérêts stratégiques du souverain.[31] Ce réseau patrimonial du pouvoir royal, communément désigné sous le nom de makhzen, continue, à travers les relations informelles entretenues entre les élites du Palais et les partis politiques, d’influencer la politique économique, le contrôle des institutions sécuritaires ainsi que les nominations aux postes les plus stratégiques.[32] Ce système hybride compromet le développement d’un ordre politique véritablement transparent, démocratique et responsable devant les citoyens.[33] En réalité, le monarque n’est pas simplement un roi ; il incarne tout un système politique auquel l’opinion publique attribue une responsabilité considérable quant à la garantie du bien-être collectif par la mise en œuvre de politiques efficaces.[34] Dès lors, s’il souhaite conserver son pouvoir tout en échappant aux critiques populaires, le souverain se trouve confronté à un véritable dilemme insoluble : il doit, selon la formule employée par plusieurs observateurs, « dominer simultanément le système politique tout en préservant l’image d’un acteur situé au-dessus de la politique ».[35]
À première vue, le rôle joué par Mohammed VI lors des manifestations de la génération Z semble différer de celui qu’il occupait durant le Printemps marocain. En 2011, les manifestants réclamaient ouvertement une nouvelle constitution destinée à limiter ses pouvoirs. En 2025, au contraire, les protestataires s’adressaient directement au roi, allant jusqu’à suspendre leurs manifestations par respect pour son discours devant le Parlement le 10 octobre. Pourtant, chaque cycle de contestation suivi d’une nouvelle vague de réformes n’a historiquement servi qu’à moderniser la façade de la bonne gouvernance sans jamais redistribuer réellement le pouvoir.[36] Cette continuité met en lumière un modèle durable d’intervention royale ambiguë qui remonte au moins aux émeutes du pain de 1981. En 2004, sous la pression croissante des organisations de défense des droits humains, Mohammed VI créa une commission royale chargée d’enquêter sur les exactions commises par les forces de sécurité au cours de cette période. Si cette commission confirma officiellement que 114 personnes avaient trouvé la mort, elle s’abstint soigneusement de reconnaître toute responsabilité institutionnelle quant aux circonstances dans lesquelles ces victimes avaient été tuées. Il n’est donc guère surprenant que, dans son discours parlementaire de 2025, Mohammed VI n’ait jamais mentionné explicitement GenZ212, évitant ainsi de répondre directement aux revendications du mouvement. Il se contenta d’appeler, de manière générale, à une amélioration des services sociaux, à laquelle le gouvernement répondit par une augmentation essentiellement symbolique de 16 % des dépenses consacrées à la santé et à l’éducation.[38] Ce schéma récurrent de gouvernance royale — consistant à répondre aux périodes de tension sociale par des concessions limitées, suffisantes pour désamorcer les pressions immédiates sans engager de véritables réformes structurelles — révèle une monarchie qui privilégie avant tout le calcul politique et la stabilité institutionnelle plutôt qu’un exercice cohérent de la responsabilité publique.
Toutefois, ce délicat équilibre entre intervention effective et responsabilité gouvernementale apparente, qui constitue depuis longtemps une constante des mouvements de contestation marocains, semble devenir de plus en plus fragile à la suite de GenZ212. Depuis des décennies, la monarchie exploite la structure hybride du système politique marocain afin d’influencer et de remodeler le paysage partisan. L’itinéraire de Fouad El Himma illustre particulièrement bien cette stratégie. Conseiller personnel du roi et ancien camarade de promotion de Mohammed VI au Collège royal, il devint l’un des principaux artisans du makhzen moderne après l’accession du souverain au trône. En 2008, il fonda le Parti Authenticité et Modernité (PAM) dans le but de replacer le champ politique marocain sous l’influence du Palais en limitant la progression des partis islamistes et de la gauche socialiste. Cette tentative manifeste d’ingénierie politique fit de lui une cible privilégiée des manifestations de 2011, au point de le contraindre à abandonner la direction officielle du parti. Son influence n’en demeura pas moins largement intacte puisqu’il continue aujourd’hui d’occuper une fonction plus discrète au sein du cabinet royal.[40] L’imbrication profonde de la monarchie dans l’économie nationale affaiblit également sa prétention à la neutralité institutionnelle. Nareva, filiale énergétique d’un holding appartenant directement à Mohammed VI, participa ainsi en 2024 à un partenariat de 12 milliards de dirhams (1,29 milliard de dollars américains) conclu avec l’Office national de l’électricité et de l’eau potable.[41] Cette intervention constante dans la société civile et dans le système partisan a progressivement érodé la façade de non-ingérence que la monarchie s’efforce de préserver et a exposé le roi à un examen de plus en plus direct de l’opinion publique.[42] Alors qu’en réponse au Printemps marocain Mohammed VI avait institué une commission royale prestigieuse chargée de rédiger une nouvelle constitution, qu’il se contenta ensuite d’entériner, il ignora totalement l’appel lancé par GenZ212, qui lui demandait « d’intervenir pour engager une réforme profonde et juste, rétablir les droits et punir les corrompus ».[43] Dans le cas de GenZ212, le soutien affiché du mouvement à l’égard de la monarchie permit paradoxalement au souverain d’échapper plus facilement à toute responsabilité en reportant la faute sur les responsables politiques élus.
Cet avantage apparent dont bénéficia le roi en 2025 pourrait toutefois se révéler, à plus long terme, un cadeau empoisonné. L’ambiguïté soigneusement entretenue au cœur du rôle politique de la monarchie devient en effet plus visible à chaque nouveau cycle de contestation et de réformes avortées. En vidant progressivement les partis politiques de leur capacité à gouverner de manière autonome, la monarchie a certes protégé ses intérêts immédiats. Mais elle a également enclenché ce qui pourrait s’apparenter à une véritable bombe à retardement politique : un « vide regrettable et dangereux »[44] en matière de représentation et d’initiative sociopolitiques, qu’un futur non-mouvement, bénéficiant d’usages technologiques toujours plus innovants et d’une diffusion encore plus horizontale, pourrait aisément chercher à combler. Une telle évolution compliquerait considérablement les stratégies traditionnelles de négociation, de cooptation et de répression sur lesquelles le régime s’est jusqu’à présent appuyé.
Conclusion
À bien des égards, les manifestations de la génération Z au Maroc en 2025 constituent une synthèse paradoxale entre évolution et révolution. Fondamentalement, elles demeurent ancrées dans le même contexte historique et socio-économique d’inégalités, de marginalisation et de répression que les mouvements qui les ont précédées. Par les liens intrinsèques qui les rattachent aux cycles antérieurs de contestation, GenZ212 apparaît simultanément comme un mouvement parallèle et singulier : une nouvelle maison bâtie sur d’anciennes fondations. Le rôle de la monarchie dans le gouvernement et dans la contestation obéit lui aussi à cette double logique. La manipulation constante, par le souverain, de la structure hybride du pouvoir au Maroc, dans un contexte marqué par des cycles récurrents de mécontentement populaire, a progressivement mis au jour à la fois le décalage soigneusement entretenu entre intervention effective et responsabilité institutionnelle qui se trouve au cœur de la monarchie, ainsi que le vide qui en résulte en matière de véritable agentivité sociopolitique au sein du système de gouvernement. Pris ensemble, ces deux phénomènes constituent une menace sérieuse pour le statu quo sur lequel repose le pouvoir royal. L’application de la théorie des non-mouvements d’Asef Bayat au cas de GenZ212, rendue possible par l’existence de conditions politiques caractérisées par la contrainte, offre également un éclairage — certes limité — sur ce que pourraient être les formes futures de la contestation au Maroc. Les non-mouvements présentent en effet un caractère davantage cumulatif que les mouvements sociaux conventionnels. Dans le cas du soulèvement de 2025, les tendances vers l’innovation technologique et la décentralisation du leadership, qui se sont cristallisées au fil des manifestations, signifient que les successeurs de GenZ212 seront en mesure d’évoluer beaucoup plus rapidement et de poser des difficultés bien plus importantes aux mécanismes traditionnels de négociation et de répression mobilisés par les autorités. Il ne faut toutefois pas concevoir les manifestations marocaines de la génération Z de 2025 comme l’avènement artificiel d’une ère entièrement nouvelle de la contestation au Maroc. Elles doivent plutôt être comprises comme une nouvelle étape importante dans la progression cyclique des mouvements de protestation sociale, qui s’éloignent progressivement des formes d’organisation et des modes d’action plus traditionnels au profit de méthodes nouvelles, mieux adaptées aux réalités du Maroc contemporain. Pour l’heure, l’argument en faveur de l’évolution l’emporte très nettement sur celui de la révolution. Mais lorsqu’il s’agira d’évaluer l’héritage de GenZ212 et d’envisager l’avenir de la contestation et de la gouvernance au Maroc, les paroles de Mike Campbell dans The Sun Also Rises d’Ernest Hemingway paraissent particulièrement prophétiques :
« — Comment as-tu fait faillite ? demanda Bill.
— De deux façons, répondit Mike. Progressivement, puis soudainement. »
Notes
[1] Washington Institute. (October 2023) “The Neglected High Atlas Mountains and the Challenges of Life Post-Earthquake” Accessed on 7 July 2026. Available at: https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/neglected-high-atlas-mountains-and-challenges-life-post-earthquake
[2] World Bank. (June 1996) “Performance Audit Report Morocco, Port of Casablanca and Mohammedia Project” Accessed on 20 July 2026. Available at: https://documents1.worldbank.org/curated/en/991331493243429903/pdf/multi-page.pdf
[3] Atalayar. (October 2025) “Mohammed VI rejects unequal development in Morocco’s progress” Accessed on 7 July 2026. Available at: https://www.atalayar.com/en/articulo/politics/mohammed-vi-rejects-unequal-development-in-moroccos-progress/20251002190000218994.html
[4] BBC. (October 2025) “We need hospitals more than football stadiums, say Morocco’s young protesters” Accessed on 30 June 2026. Available at: https://www.bbc.co.uk/news/articles/c8rv2l3me40o
[5] Trading Economics. (2026) “Morocco Youth Unemployment Rate” Accessed on 30 June 2026. Available at: https://tradingeconomics.com/morocco/youth-unemployment-rate
[6] Stimson. (December 2025) “Morocco’s Two-Speed Reality” Accessed on 20 July 2026. Available at: https://www.stimson.org/2025/moroccos-two-speed-reality/
[7] BBC. (October 2025) “We need hospitals more than football stadiums, say Morocco’s young protesters” Accessed on 30 June 2026. Available at: https://www.bbc.co.uk/news/articles/c8rv2l3me40o
[8] Washington Report on Middle East Affairs. (November 2025) “Does the Moroccan Monarchy Function as an Institution?” Accessed on 7 July 2026. Available at: https://www.wrmea.org/north-africa/does-the-moroccan-monarchy-function-as-an-institution.html?__cf_chl_f_tk=ORwzN3LQ0iyg2dP073Uxub1_gnXONn4Ig6ly3L_aqnU-1783348391-1.0.1.1-QnF8p8uIx5ABkOQk2DigzU_xzcZgp2z8g7jJuzEv_Z4
[9] Deutsche Welle. (October 2025) “Anonymous, digital, democratic: Morocco’s Gen Z protests” Accessed on 9 July 2026. Available at https://amp.dw.com/en/anonymous-digital-democratic-moroccos-gen-z-protests/a-74266285
[10] Bayat, A. (2010). “Life as Politics: How Ordinary People Change the Middle East”. Amsterdam: Amsterdam University Press. p. 14. Retrieved from https://hdl.handle.net/1887/15229 (https://scholarlypublications.universiteitleiden.nl/access/item:2721992/view)
[11] Ibid.
[12] International Center for Transitional Justice. (January 2009) “Truth and Reconciliation in Morocco” Accessed on 7 July 2026. Available at: https://www.ictj.org/sites/default/files/ICTJ-Morocco-TRC-2009-English.pdf
[13] Al Jazeera. (September 2012) “The plight of the Rif: Morocco’s restive northern periphery” Accessed on 7 July 2026. Available at: https://www.aljazeera.com/opinions/2012/9/28/the-plight-of-the-rif-moroccos-restive-northern-periphery/
[14] Ibid.
[15] Our World in Data. (2026) “Infant mortality rate, 1970” Accessed on 10 July 2026. Available at: https://ourworldindata.org/grapher/infant-mortality?time=1970
[16] Human Rights Watch. (September 2017) “Morocco: King Brushes Off Evidence of Police Abuse” Accessed on 10 July 2026. Available at: https://www.hrw.org/news/2017/09/05/morocco-king-brushes-evidence-police-abuse
[17] Ibid. Bayat.
[18] El Karmaoui, A. (2026). “Stadiums of dissent: ultras, youth grievance, and informal political socialisation in Morocco” The Journal of North African Studies, 31(2), 361–389. Accessed on 10 July 2026. Available at: https://doi.org/10.1080/13629387.2025.2608586
[19] Carnegie Middle East Center. (October 2025) “Understanding Morocco’s GenZ Uprising” Accessed on 30 June 2026. Available at: https://carnegieendowment.org/middle-east/diwan/2025/10/moroccos-genz-uprising
[20] Rosa Luxemburg Stiftung, North Africa Office. (October 2025) “From Hospital Outrage to a Digitally-enabled Protest Movement: GenZ212’s Emergence and Organization” Accessed on 10 July 2026. Available at: https://rosaluxna.org/publications/from-hospital-outrage-to-a-digitally-enabled-protest-movement-genz212s-emergence-and-organization/
[21] Ibid.
[22] Bayat, A. (2010). “Life as Politics: How Ordinary People Change the Middle East”. Amsterdam: Amsterdam University Press. p. 20. Retrieved from https://hdl.handle.net/1887/15229 (https://scholarlypublications.universiteitleiden.nl/access/item:2721992/view)
[23] Carnegie Endowment for International Peace. (June 2011) “The New Moroccan Constitution: Real Change or More of the Same?” Accessed on 7 July 2026. Available at: https://carnegieendowment.org/research/2011/06/the-new-moroccan-constitution-real-change-or-more-of-the-same?
[24] Articles 70-101, Kingdom of Morocco. (2011) “Constitution of the Kingdom of Morocco” (Dahir No. 1-11-91, 29 July 2011). Official Bulletin No. 5964 bis. Accessed on 2 July 2026. Available at: https://bdj.mmsp.gov.ma/Fr/Document/5601-Dahir.aspx
[25] Articles 89-92, Constitution of 2011
[26] Articles 41-59, Constitution of 2011
[27] Article 53, Constitution of 2011
[28] Articles 56-57, Constitution of 2011
[29] Article 47, Constitution of 2011
[30] Article 51 and 96-98, Constitution of 2011
[31] Washington Report on Middle East Affairs. (November 2025) “Does the Moroccan Monarchy Function as an Institution?” Accessed on 7 July 2026. Available at: https://www.wrmea.org/north-africa/does-the-moroccan-monarchy-function-as-an-institution.html?__cf_chl_f_tk=ORwzN3LQ0iyg2dP073Uxub1_gnXONn4Ig6ly3L_aqnU-1783348391-1.0.1.1-QnF8p8uIx5ABkOQk2DigzU_xzcZgp2z8g7jJuzEv_Z4
[32] Zartman, Ira William, ‘Political economy in Morocco’, in Karim El Aynaoui, and Arkebe Oqubay (eds), The Oxford Handbook of the Moroccan Economy, Oxford Handbooks (Oxford, 2026; online edn, Oxford Academic, 3 Apr. 2026), https://doi.org/10.1093/9780198953739.003.0002, accessed 7 July 2026.
[33] Washington Report on Middle East Affairs. (November 2025) “Does the Moroccan Monarchy Function as an Institution?” Accessed on 7 July 2026. Available at: https://www.wrmea.org/north-africa/does-the-moroccan-monarchy-function-as-an-institution.html?__cf_chl_f_tk=ORwzN3LQ0iyg2dP073Uxub1_gnXONn4Ig6ly3L_aqnU-1783348391-1.0.1.1-QnF8p8uIx5ABkOQk2DigzU_xzcZgp2z8g7jJuzEv_Z4
[34] Le Monde. (August 2025) “Mohammed VI, le makhzen et l’art des secrets de palais” Accessed on 7 July 2026. Accessed on 7 July 2026. Available at: https://www.lemonde.fr/en/summer-reads/article/2025/08/28/mohammed-vi-the-makhzen-and-the-art-of-palace-secrecy_6744809_183.html?srsltid=AfmBOoqcY0P5A-31D5l6UBMGUmSexZ5fYP4DneYoPj_IA2n5312p6vfe
[35] Project on Middle East Political Science. (May 2026) “The Gen Z Youth Protests and the Rising King dilemma in Morocco” Accessed on 27 June 2026. Available at: https://pomeps.org/the-gen-z-youth-protests-and-the-rising-king-dilemma-in-morocco
[36] Institut de relations internationales et stratégiques. (October 2025) “GenZ212 : Les aspirations d’une jeunesse marginalisée.” Accessed on 1 July 2026. Available at: https://www.iris-france.org/genz212-les-aspirations-dune-jeunesse-marginalisee/
[37] BBC. (October 2025) “We need hospitals more than football stadiums, say Morocco’s young protesters” Accessed on 30 June 2026. Available at: https://www.bbc.co.uk/news/articles/c8rv2l3me40o
[38] Institute for Security Studies, Africa. (October 2025) “Gen Z loses steam in Morocco” Accessed on 28 June 2026. Available at: https://issafrica.org/iss-today/gen-z-loses-steam-in-morocco
[39] Washington Report on Middle East Affairs. (November 2025) “Does the Moroccan Monarchy Function as an Institution?” Accessed on 7 July 2026. Available at: https://www.wrmea.org/north-africa/does-the-moroccan-monarchy-function-as-an-institution.html?__cf_chl_f_tk=ORwzN3LQ0iyg2dP073Uxub1_gnXONn4Ig6ly3L_aqnU-1783348391-1.0.1.1-QnF8p8uIx5ABkOQk2DigzU_xzcZgp2z8g7jJuzEv_Z4
[40] Le Monde. (August 2025) “Mohammed VI, le makhzen et l’art des secrets de palais” Accessed on 7 July 2026. Accessed on 7 July 2026. Available at: https://www.lemonde.fr/en/summer-reads/article/2025/08/28/mohammed-vi-the-makhzen-and-the-art-of-palace-secrecy_6744809_183.html?srsltid=AfmBOoqcY0P5A-31D5l6UBMGUmSexZ5fYP4DneYoPj_IA2n5312p6vfe
[41] Washington Report on Middle East Affairs. (November 2025) “Does the Moroccan Monarchy Function as an Institution?” Accessed on 7 July 2026. Available at: https://www.wrmea.org/north-africa/does-the-moroccan-monarchy-function-as-an-institution.html?__cf_chl_f_tk=ORwzN3LQ0iyg2dP073Uxub1_gnXONn4Ig6ly3L_aqnU-1783348391-1.0.1.1-QnF8p8uIx5ABkOQk2DigzU_xzcZgp2z8g7jJuzEv_Z4
[42] Project on Middle East Political Science. (May 2026) “The Gen Z Youth Protests and the Rising King dilemma in Morocco” Accessed on 27 June 2026. Available at: https://pomeps.org/the-gen-z-youth-protests-and-the-rising-king-dilemma-in-morocco
[43] AP. (October 2025). “Protesters rally across Morocco in final push for reforms before king’s expected address” Accessed on 2 July 2026. Available at: https://apnews.com/article/morocco-protests-gen-z-king-resignation-prime-minister-b1191d0d07a454e88cb7da8b025efc81
[44] Mohammed VI in his Throne Day Speech on 29 July 2017, Kingdom of Morocco. (July 2017). “Full Text of Royal Speech on the Occasion of the Throne Day” Accessed on 2 July 2026. Available at: https://www.maroc.ma/sites/default/files/pdfs/message_7331_en.pdf?



