Gen Z 212 : Le mécontentement social au Maroc et une reconfiguration générationnelle post-Printemps arabe

Generation Z protests in front of the parliament‎ buildings in Rabat, Morocco. Photo: Mounir Neddi. WikimediaCommons

Auteur

Alec Miguel Barcenilla Van Der Maesen

Alec Miguel Barcenilla Van Der Maesen

Une jeunesse en mouvement, un Maroc en transition

Une décennie après le Printemps arabe, le Maroc est confronté à une nouvelle forme de contestation sociale. Cette fois, le catalyseur n’est pas une étincelle révolutionnaire, mais l’accumulation lente de frustrations au sein d’une génération connectée, face à la hausse du coût de la vie, à la détérioration des services publics et au chômage persistant. Cette dynamique s’inscrit dans une tendance internationale plus large de mobilisations menées par des jeunes, observable du Népal à Madagascar, au Pérou ou en Indonésie. Bien que le Maroc soit entré dans les années 2020 avec une stabilité macroéconomique et des initiatives ambitieuses de nation branding, culminant dans la co-organisation de la Coupe du monde FIFA 2030, ces succès contrastent fortement avec les réalités quotidiennes de nombreux jeunes Marocains. Leur perception collective d’un progrès lointain et inégalement partagé a déplacé l’attention des revendications matérielles vers des demandes de dignité, de voix et d’inclusion politique significative.

C’est dans ce contexte qu’a émergé « Gen Z 212 » : un mouvement de jeunesse auto-désigné, né du rétrécissement des perspectives et d’une impatience croissante. À la suite de l’inflation soutenue et du ralentissement économique mondial, les jeunes Marocains voient les opportunités se réduire et les inégalités régionales persister, révélant des lacunes structurelles de gouvernance. L’accès élargi aux réseaux sociaux a abaissé le seuil de mobilisation, permettant à la contestation de circuler horizontalement, rapidement et de manière créative. Le mouvement est loin d’être symbolique : plusieurs jeunes manifestants ont perdu la vie lors des premières vagues, des dizaines ont été blessés et des milliers arrêtés. Ce qui a commencé comme une réponse à des pressions économiques signale aujourd’hui une renégociation générationnelle plus large de la citoyenneté, où les demandes d’emploi et de services équitables convergent de plus en plus avec des appels à la transparence, à la responsabilité et au droit à la parole. Si le Maroc demeure plus stable et orienté vers les réformes que nombre de ses voisins, Gen Z 212 révèle une réalité croissante : la stabilité sans inclusion n’est plus suffisante.

Cet article se propose d’analyser l’émergence et la trajectoire de ce mouvement porté par la jeunesse, ses caractéristiques uniques par rapport aux cycles protestataires antérieurs, et ses implications pour le Maroc et, plus largement, le Maghreb. Loin d’être un moment fugace, Gen Z 212 pourrait annoncer un nouveau schéma de mobilisation sociale : un mélange de loyauté et de critique, d’espoir et de frustration, de créativité numérique et de prudence politique.

Les causes profondes des tensions

Facteurs économiques

Pour les jeunes Marocains, la situation économique est sombre. Le taux de chômage des 15-24 ans a atteint 35,8 % au deuxième trimestre 2025, tandis que le taux national se situait à 12,8 %. Les écarts demeurent particulièrement marqués pour les jeunes et pour les régions les plus pauvres. Dans un pays où 45 % de la population a moins de 25 ans, le décalage entre potentiel et opportunités est brutal. Une grande partie des jeunes est absorbée par l’économie informelle, travaillant sans contrat, sans assurance, sans protection sociale – des conditions qui les exposent profondément aux chocs économiques. Selon les données de la Banque mondiale, le secteur informel marocain est immense, reflétant un schéma régional plus large : au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, l’emploi informel représente environ 40 à 80 % des emplois totaux, et la production informelle 10 à 30 % du PIB. Au Maroc, 83 % des entreprises étaient informelles en 2018, bien plus que les 40 % en Tunisie ou des niveaux similaires enregistrés au Liban en 2019. Cette ampleur de l’informalité se retrouve également dans la structure de l’emploi : 86 % des travailleurs marocains exercent dans des entreprises de moins de dix employés, contre 35 % en moyenne dans l’OCDE. Ces chiffres révèlent non seulement la fragilité du marché du travail, mais expliquent aussi l’intensité des manifestations récentes : lorsque l’immense majorité des jeunes dépend d’emplois précaires, faiblement rémunérés et hors du filet de sécurité sociale, la stagnation économique devient un terreau fertile de mobilisation, transformant la vulnérabilité économique en mécontentement politique.

Dans ce contexte de précarité structurelle et de besoins socio-économiques non satisfaits, l’attention se tourne vers le rôle du Makhzen, l’appareil de pouvoir marocain. Au lieu de prioriser l’investissement social, le Makhzen a consacré d’importantes ressources à des projets de grande visibilité et à des initiatives de marque internationales, notamment en vue de la Coupe d’Afrique de la CAF 2025 et de la Coupe du monde de la FIFA 2030. Si ces projets renforcent l’image internationale du Maroc, ils contrastent fortement avec la réalité vécue par de nombreux citoyens (comme le montrent les données mentionnées ci-dessus), notamment dans les régions rurales et intérieures où les services publics restent en retard. Cette divergence alimente un sentiment d’injustice distributive, résumé dans les slogans : « Les hôpitaux d’abord, on ne veut pas de Coupe du monde ».

Facteurs culturels et générationnels

Une reconfiguration générationnelle est en cours. La « génération Z » marocaine est massivement numérique, interconnectée et mobile – même si beaucoup se sentent immobilisés par les contraintes structurelles. Les réseaux sociaux (TikTok, Discord, Instagram) deviennent les espaces primaires d’expression, de coordination et de construction de sens. Il semble que le numérique fonctionne désormais comme outil de mobilisation, forum de critique politique, espace d’écho émotionnel et archive des réponses de l’État. Comptes anonymes, canaux chiffrés et un langage basé sur des memes permettent aux jeunes de contourner les médiations traditionnelles. Des vidéos courtes montrant les forces de l’ordre ou des arrestations circulent rapidement, façonnant les perceptions en temps réel et créant une boucle de rétroaction entre indignation en ligne et mobilisation hors ligne. Simultanément, la surveillance numérique accrue (y compris le souvenir de scandales récents liés aux logiciels espions et à la surveillance en ligne) fait de la visibilité à la fois un atout et un risque, renforçant l’usage stratégique de l’anonymat et de l’expression codée. L’espace numérique devient ainsi non seulement un outil d’organisation, mais également un terrain de lutte pour la visibilité, la légitimité et le contrôle narratif. Les formes traditionnelles de mobilisation, comme les syndicats ou les partis politiques, trouvent moins d’écho auprès de cette génération. La contestation se développe alors de manière horizontale, décentralisée et spontanée : un mode de contestation à la fois expressif et tactique.

Les symboles et objets du quotidien renforcent cette politique du symbole. Un cas emblématique est celui d’un jeune ouvrier d’imprimerie arrêté pour avoir imprimé, à la demande d’un client, des motifs contestataires sur des maillots de football marocains. Cet épisode illustre comment les vêtements, surtout lorsqu’ils sont associés à des symboles nationaux, deviennent porteurs de dissentiment. La mode opère ici comme langage politique : les vêtements sont porteurs de sens, permettant aux individus d’afficher leur appartenance, leur contestation et leur solidarité sans organisation formelle. Le fait d’imprimer ou de porter de tels maillots incarne l’esprit du mouvement : esthétique, décentralisé et ancré dans des gestes de défiance subtils mais puissants. Si les réseaux sociaux contribuent à la construction de la conscience collective, l’expression vestimentaire ancre la dissidence dans le quotidien, rendant la politique visible non seulement sur les écrans, mais aussi dans la rue.

Political and institutional factors

L’après-2011, marqué par l’adoption d’une nouvelle constitution et des promesses d’une séparation des pouvoirs accrue, avait initialement suscité des attentes de réforme institutionnelle. Toutefois, une décennie plus tard ces attentes se sont atténuées. Pour beaucoup de jeunes, l’écart perçu entre la constitution et la pratique politique s’est creusé, renforçant l’impression d’un processus de réforme au point mort. Les partis politiques, loin de jouer leur rôle de représentants et de médiateurs, sont largement perçus comme inefficaces et déconnectés des préoccupations quotidiennes. Le système institutionnel peine à canaliser les doléances ou à offrir de véritables possibilités de participation, laissant de nombreux jeunes avec un sentiment d’abandon politique. Les mécanismes formels de responsabilisation semblent inaccessibles, et la centralisation du pouvoir décisionnel alimente l’impression que le pouvoir politique demeure imperméable à la pression sociale.

Cette érosion de la confiance dans les institutions représentatives transforme la frustration économique en une critique de gouvernance plus profonde. Ce qui commence par la colère face au chômage, à l’inflation et aux inégalités sociales se mue progressivement en revendications de participation, de transparence et de dignité. Ainsi, le système politique (et non plus seulement la situation économique) devient l’enjeu central de la contestation. La génération Z exige une responsabilité institutionnelle. En bref, si les manifestations sont déclenchées par des tensions socio-économiques, elles révèlent une crise sous-jacente de légitimité politique : le contrat social est remis en question non seulement pour son incapacité à offrir des opportunités matérielles, mais aussi pour les restrictions qu’il impose à la liberté d’action et à la participation citoyenne.

Évolution des revendications durant les protestations

Un trait notable du cycle Gen Z 212 est l’évolution de l’objet des revendications. Certaines des premières manifestations ont fait suite à la mort de huit femmes dans un hôpital sous-équipé d’Agadir, révélant un échec tangible des infrastructures sociales. Ce qui apparaît d’abord comme l’expression de griefs socio-économiques (précarité de l’emploi, difficultés de logement, insuffisance des services publics) évolue progressivement vers des revendications pour une participation politique et des libertés civiles. Cette évolution est étroitement liée aux réponses de l’État : à mesure que les arrestations augmentent durant les manifestations, le sentiment d’une liberté d’expression restreinte se fait plus prégnant. Par conséquent, le mécontentement économique se trouve de plus en plus inextricablement lié aux questions de représentation, de responsabilité et de dignité. De fait, le mouvement reflète une transition d’une revendication essentiellement matérielle (« nous avons besoin d’emplois et de services ») à une revendication explicitement politique (« nous exigeons le droit d’exprimer notre désaccord »). Cette évolution fait écho, en partie, aux trajectoires des vagues de protestation précédentes, mais marque également une nouvelle étape.

Points communs et différences avec les mouvements du Printemps arabe

On observe des parallèles évidents avec les soulèvements de 2011 : une fois de plus, la jeunesse se trouve à l’avant-garde, moteur principal du changement, poussée par une combinaison de frustrations socio-économiques et d’espoirs déçus. Le même sentiment d’exclusion et d’inégalités qui animait le Printemps arabe résonne au sein de cette nouvelle génération, qui subit en plus le poids de promesses de changement restées lettre morte. Le chômage élevé et la contraction des opportunités continuent d’alimenter le ressentiment, tandis que l’absence de représentation crédible pousse les jeunes à créer leurs propres canaux d’expression. Comme en 2011, les réseaux sociaux jouent un rôle central dans la mobilisation et la construction du récit collectif. Ils forment un espace où émotion collective, critique politique et revendications de dignité convergent en temps réel, transformant les réseaux numériques à la fois en plateforme d’organisation et en miroir du mécontentement social.

Les différences n’en demeurent pas moins marquantes. Alors que le Printemps arabe portait souvent une dimension profondément idéologique ou ouvertement révolutionnaire, la Gen Z 212 apparaît moins idéologique et moins orientée vers un changement de régime. Ses revendications portent davantage sur l’amélioration que sur le renversement, nourries par l’idée que des réformes institutionnelles restent possibles. Cela conduit les jeunes à privilégier la reddition de comptes et la transformation des politiques publiques plutôt que l’effondrement du système. Le discours adopte rarement un ton religieux, contrairement à certains mouvements antérieurs. Par ailleurs, la phase initiale de mobilisation au Maroc est relativement calme et symbolique : il n’y a pas eu de moment « Mohamed Bouazizi », aucun acte de sacrifice ultime ni explosion révolutionnaire de masse.

Une dimension nouvelle apparaît également dans le contrat social marocain, bien plus visible qu’en 2011 au regard du contexte géopolitique actuel : la contestation des relations du pays avec Israël au nom de la cause palestinienne. L’indignation face au génocide à Gaza est profonde au Maroc, enracinée dans une identité arabe et islamique partagée ainsi que dans un sentiment moral de solidarité. Pourtant, la dénonciation ouverte du sionisme demeure rare au sein de l’État marocain, car elle implique un coût politique et économique élevé – notamment depuis la normalisation de 2020 et la signature des Accords d’Abraham16. Le fait que, malgré des protestations internes persistantes, le Maroc ait continué d’approfondir ses coopérations sécuritaires, militaires et économiques avec Tel-Aviv illustre à quel point les dynamiques géopolitiques globales s’entrecroisent aujourd’hui avec les formes locales de mécontentement.

Ainsi, si le Printemps arabe était un moment de rupture, la Gen Z 212 relève davantage de la recomposition : une nouvelle génération, un nouveau vocabulaire, de nouvelles revendications.

Contexte régional : le miroir du Maghreb

Le mouvement Gen Z 212 ne peut être appréhendé isolément, mais s’inscrit dans une constellation plus large de frustrations à l’échelle du Maghreb.

L’Algérie post-Hirak connaît aujourd’hui un resserrement du contrôle politique, avec un chômage des jeunes d’environ 30 % en 2024, une dépendance persistante aux hydrocarbures et un espace d’expression20 très restreint. Si le mécontentement est profond, les marges de protestation sont bien plus limitées que durant les mobilisations de 2019-2021, du fait d’un durcissement de la répression des libertés d’opinion et d’expression. Comme au Maroc, seule une extension des espaces d’expression permettrait à la jeunesse de transformer sa frustration en mobilisation collective. Sous des contraintes plus fortes, les jeunes Algériens demeurent dans une forme de frustration latente plutôt qu’explosive, confinée aux sphères privées ou numériques plutôt qu’à l’espace public.

La Tunisie, autrefois présentée comme la réussite du Printemps arabe, fait désormais face à une régression démocratique sous la présidence de Kaïs Saïed, à une inflation galopante, à des tensions liées à la dette publique et à un exode massif des jeunes. L’énergie civique qui animait autrefois les rues tunisiennes s’est en grande partie muée en résignation. Toutefois, les mêmes pressions socio-économiques qui alimentent les protestations marocaines (chômage, inégalités régionales, frustrations générationnelles) persistent.

En Libye, les difficultés sont encore plus profondes. Le chômage des jeunes atteignait environ 48 % en 2024, l’un des taux les plus élevés de la région ; la dépendance au pétrole et la fragmentation politique chronique empêchent toute réforme cohérente. L’environnement sécuritaire dominé par des milices rivales et des autorités divisées offre peu d’espace pour la protestation collective, même si le désenchantement est profond. Ici, la frustration économique se traduit souvent par des trajectoires individuelles – repli, stratégies migratoires – plutôt que par des mobilisations publiques. Le cas marocain offre ainsi un contraste révélateur : là où l’expression est possible, la mobilisation prend des formes symboliques et numériques ; là où elle ne l’est pas, le silence ou la migration deviennent les seuls exutoires.

La Mauritanie, de son côté, partage des fragilités structurelles similaires : chômage élevé des jeunes, développement inégal, et manque de confiance institutionnelle. L’espace politique reste fortement encadré, comme en témoignent les arrestations et les morts rapportées lors des troubles électoraux de 2024. Les épisodes de mobilisation juvénile y demeurent sporadiques et rapidement réprimés. Les griefs sont réels, mais faute de canaux d’expression durables, ils s’évanouissent rapidement. Comme en Libye, l’absence d’espaces civiques ouverts freine l’émergence de mouvements comparables au mouvement marocain Gen Z 212.

Dans chaque cas, les fondements structurels du mécontentement sont remarquablement semblables : une population jeune nombreuse, des emplois formels rares, de profondes inégalités régionales. Ce qui varie, c’est l’espace d’expression et la chaîne des attentes : la jeunesse marocaine croit encore que sa voix peut susciter des réformes, tandis que chez ses voisins, la frustration se heurte souvent au silence. Que l’expérience marocaine devienne une référence ou un avertissement dépendra de la capacité de ses dirigeants à transformer les gestes symboliques en véritables changements.

Symbolisme et portée sociologique du mouvement

Le choix de l’appellation « Gen Z 212 » ne doit rien au hasard : il renvoie à une identité juvénile inscrite dans un espace numérique globalisé. Le nom exprime l’affirmation d’une génération qui refuse l’invisibilité et qui revendique sa présence dans une architecture du pouvoir qui tend souvent à l’ignorer. Ses slogans mêlent humour, imagerie et colère : « Nous voulons des hôpitaux, pas des stades », « Pas de Coupe du monde avant d’avoir la dignité ». Le mouvement est jeune, connecté et critique, mais pas révolutionnaire au sens classique du terme.

Ce qui frappe, c’est l’équilibre entre dissidence et allégeance : tout en critiquant les institutions, nombre de participants conservent un sentiment d’identité nationale et de loyauté envers la monarchie. Ce qu’ils semblent rejeter, ce n’est pas « le Maroc » mais « ce Maroc-là », celui qui ne tient pas ses promesses.

Perspectives d’avenir – Quel potentiel de changement réel ?

Cette section illustre les hypothèses de l’auteur.

Les perspectives demeurent incertaines. Le Inshallah de la génération précédente ne suffit plus à la Gen Z 212. Plusieurs options réelles se dessinent, parmi lesquelles [1] :

  • Une réforme socio-économique substantielle sous le gouvernement actuel :
    programmes ciblés pour les jeunes, investissements régionaux, gouvernance participative.
  • Une remise à plat politique : bien qu’une rupture révolutionnaire paraisse improbable, le mouvement pourrait exiger une reddition de comptes accrue, voire le remplacement de figures gouvernementales clés et la poursuite judiciaire d’acteurs politiques ou administratifs impliqués dans la corruption, le détournement de fonds publics ou des conflits d’intérêts.
  • Un dialogue générationnel : la refondation d’un contrat social qui place la jeunesse au centre plutôt qu’à la périphérie.
  • Le statu quo : un discours de réforme sans mise en œuvre, conduisant à la démobilisation, à l’exil ou à la radicalisation.

La clé du changement dépendra de la manière dont les questions soulevées seront prises au sérieux. En ce sens, le discours du roi à l’ouverture de la cinquième année législative, en octobre 2025, insistant sur la justice sociale et l’égalité territoriale, peut être interprété comme une première tentative de répondre à ces signaux. Quelques semaines plus tard, un conseil présidé par Mohammed VI a approuvé une augmentation historique des dépenses publiques. Le projet de loi de finances 2026 consacre 140 milliards de dirhams aux secteurs de la santé et de l’éducation, contre 118 milliards en 2025 (soit une hausse de 19 %). Cette décision constitue une réponse concrète aux revendications menées par les jeunes pour de meilleurs services publics et pourrait marquer un tournant.

Mais le véritable test résidera dans la capacité de cette augmentation budgétaire à se traduire en changements tangibles, plutôt qu’en un nouveau chapitre de promesses de réforme ajournées. Le mécontentement et la défiance de la jeunesse resteront probablement élevés tant que le système politique continuera de reproduire ses propres insuffisances. Sans réelle reddition de comptes, les nouvelles mesures resteront symboliques. Et si les protestations se sont stabilisées, elles ne constituent sans doute que la première vague d’un mouvement appelé à croître régulièrement à l’approche de 2030 – l’année de la Coupe du monde et, coïncidence lourde de symboles, celle de l’Agenda 2030 et de ses objectifs de développement durable. Les jeunes Marocains interrogent désormais la mesure dans laquelle cet agenda repose sur des « indicateurs vitrines » sans impact concret sur le terrain.

Gen Z 212, miroir du Maroc contemporain

Le mouvement Gen Z 212 révèle une société jeune, dynamique, connectée et fortement critique, mais pas nécessairement révolutionnaire. Ses revendications ne cherchent pas une rupture systémique, mais l’accomplissement des promesses sociales, une participation digne et une réactivité institutionnelle. L’équilibre à venir se situera entre la stabilité politique et la pression sociale, entre un modèle de gouvernance établi et une génération qui refuse de demeurer en marge. La question essentielle est de savoir si le Maroc peut transformer cette vague de mécontentement en moteur de réforme, plutôt que de la laisser macérer comme une force de déstabilisation latente. Ses voisins régionaux suivront-ils la même voie ? L’avenir le dira, et la réponse dépendra largement de la capacité du Maroc à démontrer que la réforme graduelle est possible et crédible.

Pour l’avenir, plusieurs orientations apparaissent déterminantes. D’abord, une gouvernance plus inclusive exigerait l’institutionnalisation de mécanismes de consultation de la jeunesse, au-delà de simples gestes symboliques. Les programmes d’emploi ciblés et l’élargissement de la protection sociale doivent dépasser le stade de l’expérimentation pour atteindre une échelle nationale, en particulier dans les régions les moins desservies. Le renforcement de l’indépendance judiciaire, la transparence dans les marchés publics et l’expansion des budgets participatifs au niveau local contribueraient à restaurer la confiance dans les institutions. Enfin, le traitement de la sphère numérique – qu’il s’agisse de garantir la liberté d’expression ou de développer une supervision éthique des technologies de surveillance – sera crucial dans un contexte où la participation politique se déroule de plus en plus en ligne. Le choix du Maroc – réforme graduelle, adaptation institutionnelle accélérée, ou au contraire stratégie de containment axée sur la sécurité – déterminera non seulement la trajectoire de la Gen Z 212, mais aussi les contours de l’évolution politique du pays dans la prochaine décennie.

Notes

[1] Editor’s note: This information reflects the author’s perception of the ongoing situation in Morocco.

To cite this article: « Gen Z 212 : Le mécontentement social au Maroc et une reconfiguration générationnelle post-Printemps arabe » by Alec Miguel Barcenilla Van Der Maesen, EISMENA, 02/12/2025, [https://eismena.com/analysis/gen-z-212-le-mecontentement-social-au-maroc-et-une-reconfiguration-generationnelle-post-printemps-arabe/?lang=fr].

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