La situation instable au Moyen-Orient, accentuée par la guerre multiforme menée par Israël, soulève de nombreuses interrogations[1]. Les bombardements israélo-américains visant les sites nucléaires iraniens d’Ispahan, de Fordo et de Natanz, en juin dernier n’ont fait qu’accroître le climat d’incertitude qui règne dans la région. Dans ce contexte, la question centrale demeure : quelle place Israël peut-il occuper dans l’avenir de la région ? Nous considérons, avec d’autres, que l’époque actuelle marque un « moment israélien », sans pour autant constituer une dynamique irréversible qui installerait durablement l’hégémonie d’Israël sur l’ensemble des pays voisins. C’est le préambule sur la base duquel se développent les réflexions suivantes. L’équation est connue, celle de parvenir à une paix véritable et durable face à l’existence de deux peuples revendiquant la même terre ? La solution reste à construire. Plusieurs pistes de réponse sont envisageables, chacune dépendant des facteurs de crise (économique, géopolitique, sociale institutionnel ou territorial) retenus pour l’analyse. Il importe donc, en premier lieu, de les identifier clairement et de les nommer avec précision.
Un premier type de réponses, largement mobilisé ces dernières années, s’appuie sur une lecture géopolitique centrée sur l’évolution des relations internationales entre les pays du Moyen-Orient. Si ces dynamiques influencent évidemment la situation, elles produisent des scénarios souvent bouleversés par les événements en constante évolution et peinent à recueillir un véritable consensus. Un deuxième registre de réponses relève d’une interprétation à dimension eschatologique, telle que mise en avant par l’actuel gouvernement israélien de Benjamin Netanyahou. Celui-ci s’appuie sur les souffrances bien réelles subies par le peuple juif au cours de l’Histoire[2] pour justifier la négation des droits des Palestiniens, des droits pourtant aussi anciens que ceux revendiqués par les Juifs sur cette terre. Cette conception exclusive du sionisme qui aboutit à la négation de l’existence d’un peuple palestinien est très loin de faire consensus, y compris au sein de la société israélienne[3]. Enfin, d’autres réponses plus pragmatiques adoptent une lecture conjoncturelle, elles considèrent le 7 octobre 2023 comme le point de départ d’un nouveau cycle dont Benjamin Netanyahou tire profit pour renforcer une dérive vers l’autocratie et l’illibéralisme. Si cette approche n’est pas dénuée de pertinence, elle tend toutefois à mettre l’accent sur les conséquences immédiates plutôt que sur les causes profondes de la crise en cours[4].
Le deuxième type de réponses ne peut mener qu’à une impasse et à une guerre sans fin, tandis que le premier et le troisième partagent une limite commune qui est celle de négliger le peuple israélien en tant qu’acteur central d’une éventuelle sortie de crise. Or, l’expérience historique montre que la paix se construit avant tout entre les peuples, davantage qu’entre les seuls États. Un autre type de réponses repose sur la conviction que l’hégémonie israélienne est essentiellement conjoncturelle et donc réversible. La position de force actuelle d’Israël découle principalement de trois facteurs extérieurs :
- Le soutien politique militaire et financier inconditionnel des États-Unis ;
- La complaisance tacite des autres pays de l’Amérique du nord et de la plupart des pays de l’Europe de l’ouest dont le Royaume uni, l’Allemagne, la France et l’Italie ;
- L’attentisme hypocrite de nombreux gouvernements arabes dont ceux des Émirats, de l’Arabie saoudite ou encore de l’Égypte et de la Jordanie.
La position d’Israël est aussi confortée par un soutien absolu et très irrationnel que lui apporte le mouvement international des évangélistes implanté un peu partout notamment en Afrique et qui conduit par exemple une juge ougandaise à la cour internationale de justice à prendre publiquement la défense d’Israël « un nom de Dieu » comme le relève Courrier international[5].
Or, cet alignement favorable à Israël n’a rien de pérenne dans l’ordre international. Il commence même déjà à se fissurer, comme le montre l’actuelle tension diplomatique entre le gouvernement israélien et les autorités des pays qui envisagent de reconnaître l’État de Palestine à l’ONU en septembre 2025, comme le montrent aussi les tensions internes à la société israélienne que souligne le politologue franco-israélien Denis Charbit[6]. C’est sur ce constat qu’une autre approche de l’avenir peut être envisagée. Dans cette perspective, le blocus et la destruction de Gaza doivent être levés, et les bombardements, occupations et violences indiscriminées dans les pays voisins doivent cesser. Il paraît en effet peu réaliste qu’un État de dix millions d’habitants (dont 20% d’Arabes[7]), et dont le territoire est plus petit que la Bretagne, peut conserver durablement et seul une hégémonie sur un espace tel que l’Égypte, l’Irak, l’Arabie saoudite, la Syrie, la Jordanie, le Liban et le Golfe, cent fois plus vaste, vingt fois plus peuplé et bien plus riche.
La volonté hégémonique actuelle s’explique aussi par un désordre interne propre au monde israélien, générateur d’une crise qui semble relever de facteurs psychologiques collectifs, autant sinon davantage que du seul contexte international. Le peuple d’Israël demeure marqué à jamais par la Shoah, traumatisme collectif suprême et indélébile. Les soixante-quinze années écoulées depuis la création de l’État d’Israël avaient permis d’atténuer quelque peu cette blessure, mais l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 sur le sol israélien, a brutalement rouvert ces cicatrices. Elle a ravivé le souvenir de la solution finale et, dans le même mouvement, a été perçue comme légitimant le droit d’Israël à riposter. Pourtant, comme le rappelle l’écrivain israélien David Grossman, la vengeance ne saurait constituer une politique[8]. Il ne s’agit pas seulement d’un désir primaire de revanche. Un grand nombre de juifs israéliens, ainsi qu’une part importante de la diaspora juive, semblent pris dans un processus psychologique de transfert bien connu, celui du syndrome de reproduction des violences ou des maltraitances subies. À l’image d’un enfant violenté qui devient lui-même un adulte violent, la société israélienne reproduirait des comportements destructeurs. Cela conduit à une forme répandue de banalité du mal, un blocage psychologique susceptible d’atteindre un grand nombre d’individus et que Hannah Arendt [9] décrivait comme une incapacité à penser véritablement.
Or, à Gaza, ce sont bien une logique génocidaire et une recherche de solution finale qui paraissent à l’œuvre[10]. Les faits parlent d’eux-mêmes : plus de 55 000 morts selon le décompte du ministère de la santé palestinien – cité dans lemonde.fr du 27 juin 2025 – trois fois plus de blessés graves, des centaines de milliers de déplacés permanents, des conditions de vie insoutenables. À cela s’ajoutent, depuis plusieurs mois, le blocus et une sous-nutrition dramatique qui affame la population, provoque la mort de milliers d’enfants et de personnes fragiles, place 500.000 personnes en situation catastrophique de famine selon l’ONU (IPCInfo 22/08/25) et laisse chez les survivants des séquelles irréversibles[11].
Le gouvernement israélien lui-même n’est pas exempt de profondes dérives psychologiques. Portée artificiellement par le soutien inconditionnel des États-Unis, par les calculs personnels de Benjamin Nétanyahou et par les lectures bibliques biaisées de certains ministres d’extrême droite, sa politique jusqu’au-boutiste qui est faite d’actions militaires incessantes et d’assassinats pas toujours ciblés, révèle, selon nous, un autre mal bien connu : l’une des maladies du pouvoir. Cette pathologie prend la forme de la démesure, de la paranoïa et de l’excès de confiance, nourris d’orgueil, de mépris et d’absence d’empathie. Il s’agit de la dérive identifiée depuis l’Antiquité sous le nom de syndrome d’hubris, parfaitement illustrée par l’arrogance et les imprécations ministérielles actuelles.
Seul le peuple israélien peut mettre un terme à l’autorité de dirigeants atteints par l’hubris, à condition toutefois d’avoir surmonté ses propres traumatismes et de prendre pleinement la mesure de l’enjeu. Rien n’assure que cette étape de reprise collective de conscience soit déjà franchie[12]. Pourtant, il en va à la fois de la sécurité d’Israël et de la justice due au peuple palestinien. Car une guerre sans fin ne produit que des vaincus : tant qu’Israël demeurera une menace pour ses voisins, il sera lui-même exposé, par effet de réciprocité, au risque d’un nouveau 7 octobre, ou pire encore. Les accords de paix signés avec l’Égypte puis avec la Jordanie démontrent, à l’inverse, qu’une voie différente est possible. Ce sera également l’une des conditions pour parvenir au désarmement du Hamas. C’est de cette catharsis sociale que pourra renaître l’espoir de paix.
Certains signes laissent d’ailleurs espérer des évolutions positives. Dans un entretien récent, l’artiste américaine Nan Goldin, photographe et cinéaste issue de la communauté juive ashkénaze[13], souligne avec force : « Le blocus de Gaza doit être brisé… nous regardons passivement la solution finale se mettre en place sous nos yeux ». Sa voix mérite d’être entendue, tout comme celle de l’écrivain David Grossman, qui appelle Israël à reconnaître ses erreurs. Ces paroles en rejoignent bien d’autres[14] ouvrent des perspectives et sont autant de pas en avant[15].
Notes
[1] Lire le témoignage saisissant de Jean Pierre Filiù publié avant le blocus israélien, Un historien à Gaza, Édition Les Arènes 2025
[2] Editor’s Note: The authors are referencing the Holocaust.
[3] Wladimir Z. Jabotinsky Le Mur de Fer : les Arabes et Nous E.book 2022
[4] Rob Geist Pinfeld, de l’université hébraïque de Jérusalem, pour L’Express, 16/08/25
[5] courrierinternational.com du 22 août 2025
[6] Nouvel Obs N° 3178 août 2025 p. 23
[7] Editor’s Note: The authors are referencing data that are accessible on the World Bank or any economic reviews.
[8] Le Monde, 15/08/25, p.18/19
[9] À propos du procès Eichmann à Jérusalem en 1961/62
[10] Gaza Une guerre coloniale, dir. Véronique Bontemps et Stéphanie Latte, Abdallah Sindbad, Acte Sud, 2025
[11] Voir la vidéo, Famine à Gaza, diffusée par Libération, 24/07/25
[12] Propos d’Alain Diechkoff, Libération, 19/08/25, p.13
[13] Nouvel Obs, N°3177, 07/08/25, p.56/57
[14] Lihi Ben Shitrit, Réveil, Courrier International, 22/08/25
[15] L’Arab Center de Washington D.C. vient de constituer un groupe d’experts pour réexaminer l’ensemble de la situation au Moyen-Orient, dépêche publiée le 18 août 2025



