Note de l’éditeur : cet article a été rédigé quelques jours avant les élections israéliennes d’octobre 2026.
Introduction
« Un fardeau que l’humanité ne peut plus supporter » : c’est ainsi que Hakan Fidan, ministre des Affaires étrangères de Turquie, a décrit Israël à la suite de sa décision de reconnaître le génocide arménien (Times of Israel Staff, 2026). Fidan a exhorté la communauté internationale à condamner Israël, le qualifiant de « problème » à l’échelle mondiale. Historiquement, Israël et Turquie entretiennent des relations depuis 1949, année où Turquie, aux côtés de l’Iran, est devenue l’une des premières nations à majorité musulmane à reconnaître Israël (Grigoriadis & Nisidou, 2025 ; von Hein, 2025). En tant que membre de l’OTAN aligné sur l’Occident pendant la guerre froide, Turquie entretenait des relations fonctionnelles avec Israël, à une époque où de nombreux États arabes soutenus par l’Union soviétique adoptaient des positions profondément hostiles (Athanassopoulou, 2025). En tant que premier membre de l’alliance situé en dehors de l’Europe occidentale, Turquie a joué le rôle de pont géopolitique entre l’Europe et l’Asie, ainsi que celui d’acteur central dans la confrontation aux menaces soviétiques pendant la guerre froide.
Toutefois, l’arrivée au pouvoir de l’AKP dans les années 2000 a profondément transformé la politique étrangère turque, en accordant une importance accrue à la solidarité avec le monde musulman et à un soutien plus affirmé à la cause palestinienne (Grigoriadis & Nisidou, 2025). Ces dernières années, leurs relations se sont davantage détériorées, principalement sous l’effet des critiques de plus en plus virulentes de Turquie à l’égard d’Israël depuis le 7 octobre (Abramson, 2026). Cette rupture diplomatique a mis en évidence de profondes lignes de fracture structurelles à travers le Levant et la Méditerranée orientale, où les deux puissances régionales sont désormais en concurrence pour exercer leur influence. Cet effondrement des relations soulève une question de realpolitik : pourquoi le gouvernement israélien a-t-il choisi de reconnaître officiellement le génocide arménien de 1915, après 111 années d’ambiguïté stratégique et de blocage délibéré de toute initiative parlementaire ? Il convient de rappeler qu’en 2018, un projet de loi visant à reconnaître le génocide arménien avait été présenté au Parlement israélien. La Knesset l’avait toutefois rejeté par 41 voix contre 28 (Chernamoryan, 2018).
Jérusalem a une nouvelle fois choisi de soulever la question du génocide afin de riposter à Ankara. En utilisant l’histoire comme un instrument d’influence, les dirigeants israéliens infligent un véritable coût politique à Turquie, tout en protégeant leurs propres intérêts stratégiques. Cette rupture s’inscrit dans une compétition d’influence qui s’étend au Levant, au Caucase du Sud et à la Méditerranée orientale. Bien que la mesure n’ait jamais été formellement adoptée en raison de la dissolution de la Knesset, Israël a exploité cette situation pour maintenir la menace d’une reconnaissance définitive au-dessus d’Ankara, tout en préservant sa marge de manœuvre diplomatique.
Les relations entre Turquie et Israël : la fin d’un partenariat stratégique
En tant que deux principales puissances militaires de la Méditerranée orientale, Turquie et Israël entretiennent actuellement des relations conflictuelles, marquées également par une hostilité personnelle. Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a qualifié le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, de « dictateur antisémite » (Bronner, 2026). Le soutien de Turquie à la Palestine, ainsi que les accusations israéliennes selon lesquelles Ankara hébergerait et financerait des dirigeants du Hamas, ont exacerbé les tensions entre les deux pays (Al Jazeera Centre for Studies, 2026). Cependant, d’autres évolutions, plus profondes, ont également contribué à éloigner davantage les deux pays. À titre d’exemple, l’effondrement du régime d’Assad a fondamentalement bouleversé l’équilibre des puissances au Levant, entraînant l’émergence d’une « armée de factions régionales » et suscitant une profonde incertitude quant à la souveraineté. Comme le souligne Anouti (2026), les puissances régionales s’emploient activement à redéfinir l’ordre post-Assad. Ankara cherche à instaurer une Syrie unifiée et stable afin de sécuriser sa frontière méridionale, tandis que Tel-Aviv considère l’expansion de la présence militaire turque à proximité de sa frontière nord comme une menace. Les tensions se sont particulièrement intensifiées à la suite de la frappe menée par des avions israéliens contre la base aérienne d’Abou al-Duhur, dans le nord-ouest de la Syrie, le 18 août 2026 (Al Jazeera Centre for Studies, 2026). Tel-Aviv a affirmé avoir lancé cette opération afin d’empêcher un déploiement militaire turc imminent. Cette attaque montre que les tensions entre Israël et Turquie dépassent désormais le cadre des différends politiques. Les deux pays sont à présent en concurrence directe pour le contrôle de l’espace aérien syrien. Les responsables de la sécurité israéliens décrivent de plus en plus souvent la Turquie d’Erdoğan comme un « nouvel Iran », une menace majeure qui chercherait, selon eux, à encercler Israël à travers le Levant (Ben Aharon, 2026). Par ailleurs, le renforcement du partenariat énergétique et commercial trilatéral entre Israël, la Grèce et Chypre contribue de facto à exclure Turquie de l’architecture énergétique de la Méditerranée orientale (Al Jazeera Centre for Studies, 2026).
Avant ces évolutions récentes, les relations entre Israël et Turquie, de 1948 à 2010, étaient caractérisées comme « fructueuses, mais jamais simples » (Lindenstrauss, 2025). Pendant la guerre froide, les interactions restaient discrètes et étaient guidées par l’engagement de Turquie envers les intérêts de sécurité des États-Unis et de l’Occident. Dans les années 1990, Turquie a cherché à renforcer son ancrage régional et occidental, ce qui s’est traduit par une décennie de coopération étroite dans les domaines de la défense, du renseignement et de l’économie. Cet alignement s’est poursuivi au début des années 2000 sous le Parti de la justice et du développement (AKP), qui accordait initialement de l’importance aux relations avec Israël afin de consolider son ancrage occidental et de se positionner comme médiateur au Moyen-Orient. Toutefois, à la suite de l’opération Plomb durci en 2008-2009 et de l’incident du Mavi Marmara en 2010, la politique turque s’est résolument éloignée du partenariat stratégique avec Israël pour privilégier une position de leadership régional à l’échelle du monde musulman dans son ensemble (Athanassopoulou, 2025, p. 325).
Les relations entre l’Azerbaïdjan et Israël et le contexte plus large du Caucase du Sud
Pendant des décennies, la doctrine de sécurité israélienne s’est appuyée sur l’établissement de partenariats avec des nations non arabes à majorité musulmane situées à la périphérie du Moyen-Orient, afin de contrer ses adversaires régionaux. Cette doctrine, connue sous le nom de « diplomatie périphérique », a trouvé son expression la plus aboutie à Bakou. À la fin des années 1990, Israël a sécurisé des approvisionnements énergétiques essentiels en exploitant les gisements offshore de l’Azerbaïdjan et en acheminant le pétrole par le centre de transport turc de Ceyhan, afin de contourner les infrastructures iraniennes (Debre, 2023). Au fil du temps, ce lien énergétique s’est transformé en une solide alliance sécuritaire. Aujourd’hui, Bakou fournit entre 40 % et 60 % des importations pétrolières d’Israël, tandis que Tel-Aviv assure 69 % de ses principaux approvisionnements en armement, faisant de l’Azerbaïdjan un partenaire stratégique essentiel (Ismayilova, 2026).
Cette relation repose sur un échange mutuellement avantageux. Les systèmes de défense israéliens de haute technologie, notamment les drones, les munitions rôdeuses, les systèmes de défense aérienne et les technologies intégrant l’intelligence artificielle, ont fourni à l’Azerbaïdjan l’avantage technologique décisif dont il avait besoin pour reprendre le Haut-Karabakh. Les rouages logistiques de cette alliance sont profondément ancrés. Une enquête publiée en mars par le quotidien israélien Haaretz a révélé que des avions-cargos militaires azerbaïdjanais avaient effectué 92 vols à destination de l’aéroport israélien d’Ovda entre 2016 et 2020, leur nombre augmentant à chaque reprise des combats au Haut-Karabakh.
La réaction de l’Arménie : le pragmatisme de l’« Arménie réelle »
Pour le Premier ministre Nikol Pachinian, la décision d’Israël ne constitue pas une réussite diplomatique pour l’Arménie. Il a mis en garde contre l’utilisation du génocide arménien comme instrument politique dans le conflit opposant Israël à Turquie. « Nous ne voyons aucune nécessité d’y répondre », a-t-il déclaré, estimant que le fait d’éviter « l’instrumentalisation du génocide arménien » sert les intérêts de l’Arménie (Armenpress, 2026).
La réaction de Pachinian s’inscrit dans le prolongement de sa politique de l’« Arménie réelle ». Celle-ci place la République d’Arménie, dans les limites de son territoire internationalement reconnu de 29 743 kilomètres carrés, au centre de la politique nationale (Office of the Prime Minister of the Republic of Armenia, 2025). Elle donne la priorité à la souveraineté de l’État, à la paix avec l’Azerbaïdjan et à la normalisation des relations avec Turquie. Dans cette perspective, le gouvernement cherche à éviter les différends régionaux susceptibles de compromettre ces objectifs. Cette position ne signifie pas pour autant que tous les Arméniens ont accueilli la décision d’Israël de la même manière. L’Assemblée arménienne d’Amérique a salué cette décision comme une reconnaissance de la vérité historique (Armenian Assembly of America, 2026). De son côté, le Patriarcat arménien de Jérusalem a critiqué le retrait du vote prévu à la Knesset et appelé Israël à mener à bien la reconnaissance officielle (PAN.am, 2026).
Ces réactions révèlent une tension entre justice historique et intérêts immédiats de l’État. Le gouvernement de Pachinian donne la priorité à la normalisation et à la sécurité, tandis que d’autres voix arméniennes accordent davantage d’importance à la reconnaissance et à la responsabilité. La décision d’Israël a ainsi suscité non seulement un différend entre Israël et Turquie, mais également un débat au sein de la communauté arménienne sur la valeur de la reconnaissance d’un génocide lorsqu’elle intervient dans le cadre de rivalités régionales plus larges.
Quelles perspectives ?
Le 28 juin 2026, le cabinet israélien a approuvé à l’unanimité la proposition du ministre des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, visant à reconnaître le génocide arménien. Sa’ar a annoncé cette décision à la Knesset deux jours plus tard, la présentant comme un acte officiel de reconnaissance de la part du gouvernement israélien (Knesset, 2026). La décision de ne pas soumettre la mesure au vote parlementaire semble davantage résulter des pressions exercées par l’Azerbaïdjan que des seules élections. Selon une source israélienne citée par Haaretz, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a bloqué le vote après que ses homologues azerbaïdjanais eurent contacté le bureau du Premier ministre pour exprimer les objections de Bakou (Rozovsky, 2026). Le bureau de Sa’ar a nié que l’intervention de Netanyahu ait provoqué l’annulation, sans toutefois fournir d’autre explication au retrait de la mesure de l’ordre du jour de la Knesset (Ghazanchyan, 2026). Cela renforce l’idée selon laquelle les responsables israéliens ont principalement utilisé cette question comme un moyen de faire pression sur Ankara, avant de renoncer à sa pleine adoption législative lorsque cette initiative a menacé des dépendances sécuritaires essentielles à Bakou.
La Knesset a été dissoute le 17 juillet 2026 et les Israéliens éliront la 26e Knesset le 27 octobre. La résolution n’ayant pas fait l’objet d’un vote au sein de la Knesset actuelle, toute nouvelle initiative parlementaire dépendra du prochain gouvernement et de la nouvelle Knesset. Les relations entre Israël et l’Azerbaïdjan resteront probablement déterminantes dans cette décision. L’Azerbaïdjan fournit une part importante des importations pétrolières d’Israël et entretient avec ce dernier des liens étroits en matière de sécurité, tandis qu’Israël a apporté un soutien majeur à la défense de l’Azerbaïdjan (Abramson, 2026). Ces intérêts permettent de comprendre pourquoi le gouvernement de Netanyahu a pu être réticent à autoriser un vote parlementaire susceptible de détériorer les relations avec Bakou.
Conclusion
La décision d’Israël de reconnaître le génocide arménien illustre l’ampleur des transformations de ses relations avec Turquie. Israël considère désormais Turquie comme une puissance régionale rivale, notamment en raison du rôle croissant de cette dernière en Syrie. Cette décision a également offert à Israël un moyen d’exercer une pression politique sur Ankara. Cependant, cette question ne relève pas uniquement de considérations politiques. En Israël, la Shoah occupe une place centrale dans l’histoire et l’identité du pays. Pour cette raison, les dirigeants israéliens ont souvent fait preuve de prudence à l’égard de la reconnaissance d’autres génocides. Ils craignent qu’une telle reconnaissance ne soulève des questions délicates quant à la place singulière de la Shoah dans la mémoire collective israélienne. C’est l’une des raisons pour lesquelles les précédentes tentatives de reconnaissance du génocide arménien n’ont pas abouti.
L’Arménie a évalué la décision d’Israël sous l’angle de la survie de l’État plutôt que de celui d’une victoire morale. En mettant en balance les motivations géopolitiques de Tel-Aviv et son partenariat stratégique avec Bakou, Erevan a perçu cette manœuvre comme une initiative tactique s’inscrivant dans une rivalité régionale plus large. En définitive, cela démontre que la reconnaissance du génocide ne relève pas uniquement d’un acte de justice historique, mais constitue également un instrument actif de puissance, de sécurité nationale et de levier diplomatique.
Reference
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