Introduction
À l’approche des élections parlementaires prévues pour novembre 2015, l’Irak traverse une période politique et économique particulièrement complexe. Si ces élections représentent un moment charnière dans la redéfinition du paysage politique, la dégradation des conditions économiques plane lourdement sur les choix des électeurs et sur les positions des forces politiques. Étudier la relation entre économie et élections en Irak nécessite une double approche : la première relève de l’analyse macroéconomique (croissance, budget public, stagflation, pauvreté et chômage), tandis que la seconde s’inscrit dans l’économie politique, englobant les conflits d’intérêts, le comportement des élites, et l’interaction entre facteurs internes et externes. À cela s’ajoute une méfiance institutionnelle généralisée, dynamique qui s’avérera décisive dans la formation du comportement électoral ainsi que dans la stabilité politique et économique du pays.
1. Le paysage économique actuel
1.1 Croissance économique et rentes pétrolières
Les données indiquent une forte contraction de la croissance économique, atteignant environ –2,9 % en 2024, contre 0,5 % en 2023 et 8 % en 2022, en raison de déséquilibres structurels et de la faiblesse des secteurs productifs. Le pétrole représente plus de 90 % des recettes publiques et plus de 99 % des exportations totales. Cette structure rentière rend l’État irakien tributaire des fluctuations mondiales des prix du pétrole : toute baisse des prix se traduit immédiatement par une crise budgétaire. Lorsque les prix internationaux du pétrole se redressent, ce schéma récurrent est temporairement atténué, ne créant toutefois que des périodes de soulagement budgétaire de courte durée.
1.2 Budget public et dépenses incontrôlées
Malgré l’adoption d’un budget triennal (2023–2025), le phénomène des dépenses hors budget demeure un défi majeur, compromettant la transparence et générant des engagements financiers non comptabilisés, affaiblissant ainsi la stabilité budgétaire. Le tableau ci-dessous illustre l’ampleur de ces dépenses entre 2015 et 2023, basé sur des rapports de la Cour fédérale de vérification suprême et les déclarations officielles :
Tableau 1. Recettes et dépenses hors budget (Milliard IQD)
| Années | Fonds spéciaux | Recettes ministérielles non reversées | Dépenses d’urgence | Total |
| 2015 | 1,150 | 1,800 | 2,700 | 5,650 |
| 2017 | 900 | 2,000 | 1,900 | 4,800 |
| 2019 | 1,000 | 2,500 | 1,200 | 4,700 |
| 2022 | 1,400 | 2,800 | 800 | 5,000 |
| 2023 | 1,200 | 2,600 | 600 | 4,400 |
| Total | – | – | – | 24,550 |
Source : Estimations analytiques fondées sur des rapports du ministère des Finances, de la Cour fédérale de vérification suprême et sur des déclarations officielles.
Les dépenses hors budget se sont élevées à environ 24,55 trillions de dinars irakiens entre 2015 et 2023. Loin d’être exceptionnelle, cette pratique est bien récurrente, ayant favorisé un environnement budgétaire opaque, affaibli la capacité de l’État à mener des politiques fiscales saines, faussé les chiffres du déficit et de l’excédent, entravé la planification du développement réel et contribué à l’augmentation des dépenses publiques. En conséquence, la dette publique intérieure a atteint environ 92 trillions de dinars au troisième trimestre 2025, soit plus de 25 % du PIB.
Les salaires et traitements absorbent à eux seuls plus de 60 % des dépenses publiques totales (soit environ 90 trillions de dinars par an), posant des défis récurrents pour garantir leur versement mensuel, dépendant essentiellement des revenus pétroliers. Lorsque ces revenus s’avèrent insuffisants, le gouvernement recourt à l’emprunt intérieur.
1.3 Inflation et niveau de vie
Entre 2022 et 2024, l’Irak a connu des vagues inflationnistes provoquées par la hausse des prix alimentaires et énergétiques ainsi que par la dépréciation ponctuelle du dinar irakien face au dollar américain. Cela a eu un effet négatif sur le pouvoir d’achat des citoyens, entraînant une hausse du taux de pauvreté touchant plus de 25 % de la population. Cependant, à la mi-2025, l’inflation a chuté brutalement, devenant même négative en juin (–0,6 %) et provoquant ainsi une récession profonde sur les marchés locaux. Un facteur clé de cette évolution réside dans la forte dépendance de l’Irak vis-à-vis des importations iraniennes (plus de 400 biens et services, pour une valeur annuelle d’environ 7 milliards USD)7, perturbées par la guerre irano-israélienne.
1.4 Chômage et marché du travail
Parmi les jeunes, le chômage dépasse 40 %, tandis qu’environ 60 % de la main-d’œuvre est active dans l’économie informelle, limitant la capacité du gouvernement à absorber les pressions sociales.
Figure – 1 – Taux de chômage en Irak (2020–2025)

Source : Ministère irakien de la Planification, Organisation centrale des statistiques, Rapports statistiques annuels (2020–2025).
Le chômage des jeunes est passé de 42,9 % en 2020 à 48,2 % en 2024, faisant grimper le chômage global à 16,3 % (voir Figure 1). L’Irak est entré dans une fenêtre démographique (une société majoritairement jeune), nécessitant des projets à micro et petite échelle, notamment pour les jeunes. Pourtant, le soutien institutionnel reste faible et l’accès au crédit entravé par des procédures complexes.
1.5 Système financier et bancaire
Le secteur bancaire a souffert de sanctions et de restrictions sur l’accès au dollar, notamment après 2023, lorsque plus de 40 banques privées ont été exclues des enchères de devises étrangères pour des accusations de corruption et de financement du terrorisme (selon le Trésor américain). Plus de 85% de la masse monétaire reste en dehors du système bancaire. En juin 2025, la monnaie en circulation s’élevait à 98,3 trillions de dinars, dont 90,9 trillions détenus hors banques et seulement 7,4 trillions dans le secteur bancaire. Cela reflète une perte de confiance dans le système financier et une faible inclusion bancaire, compromettant l’efficacité de la politique monétaire.
2 – L’impact économique sur le comportement électoral
A- Vote punitif
This is a well-established phenomenon in political economy literature, where voters hold the government accountable for economic deterioration even if caused by external factors (such as oil prices or global crises).
En Irak, toutefois, à la suite des protestations d’octobre 2019 et du blocage politique qui s’en est suivi, une nouvelle conscience électorale a émergé parmi les jeunes et les groupes civils. Ceux-ci tendent à sanctionner les forces dominantes soit par le boycott électoral, soit en votant pour des mouvements indépendants émergents. Ce phénomène s’est clairement manifesté lors des élections de 2021, marquées par une faible participation (environ 41 %) et la montée de nouvelles forces (telles qu’Imtidad et Eshraqat Kanoon) au détriment des blocs traditionnels.
Les élections de 2025 devraient reproduire ce schéma, surtout si la dépréciation du dinar, l’inflation et la faiblesse des services publics persistent. Le résultat attendu est une perte relative pour les grands partis, tandis que les indépendants ou coalitions d’opposition pourraient réaliser des gains symboliques mais influents dans la configuration post-électorale.
B- Political Apathy
There is a close relationship between economic decline and “political apathy,” as voters perceive participation as pointless if their living conditions do not improve.
En Irak, les jeunes représentent plus de 60% de la population, or ils font face à un taux de chômage élevé (supérieur à 25%) et à des opportunités limitées d’emplois productifs en dehors du secteur public. Les Irakiens comparent leurs revenus et leurs perspectives à ceux des pays du Golfe, où le revenu par habitant est presque dix fois plus élevé. Cet écart alimente méfiance vis-à-vis des institutions politiques et se traduit souvent par un désengagement électoral.
Cette dynamique devrait se refléter dans des taux de participation plus faibles en 2025 (pouvant tomber en dessous de ceux de 2021 en l’absence de réformes tangibles). De plus, la participation restant limitée aux bastions partisans traditionnels (chiites, sunnites, kurdes), les chances de changement réel par les urnes restent limitées.
C – La tendance populiste
Les crises économiques poussent souvent les candidats à adopter une rhétorique populiste : des promesses immédiates et séduisantes, mais difficiles à concrétiser, destinées à mobiliser les électeurs mécontents. Ainsi, les slogans de campagne pour les élections de 2025 devraient se concentrer sur :
- L’augmentation des salaires et de l’emploi public (malgré une bureaucratie déjà hypertrophiée consommant plus de 70 % du budget) ;
- Les subventions alimentaires et énergétiques (alors que l’Irak subit la pression du FMI et d’autres institutions financières pour les réduire) ;
- L’élargissement du réseau de protection sociale (malgré des revenus pétroliers limités et volatils).
Ces promesses apaisent temporairement le mécontentement populaire mais se révèlent ensuite difficilement tenables, aggravant le fossé de confiance entre électeurs et politiciens. Elles peuvent offrir à certains blocs des gains électoraux à court terme, mais elles plongent l’État dans un dilemme budgétaire postélectoral, sapant davantage le système économique et politique.
3 – L’économie comme instrument de lutte politique
En Irak, l’économie n’est plus un simple reflet du climat politique général ; elle est devenue un instrument actif utilisé par les acteurs politiques pour consolider leur pouvoir ou affaiblir leurs rivaux. Cette dynamique se manifeste à travers plusieurs dimensions. Au cœur de ce processus se trouvent les réseaux clientélistes, par lesquels les gouvernements mobilisent des ressources publiques pour garantir la loyauté électorale. Les partis dominants exploitent les positions ministérielles et institutionnelles pour distribuer des emplois publics ou des contrats gouvernementaux à leurs partisans. Au fil des cycles électoraux, ces réseaux se sont élargis, transformant l’économie d’un outil de développement en un mécanisme d’allégeance politique. Cette emprise a donné naissance à une « économie politique rentière », où les revenus pétroliers sont convertis en gains électoraux plutôt qu’investis dans des projets productifs, institutionnalisant des déséquilibres structurels persistants.
Les forces d’opposition exploitent également les conditions économiques à leur avantage. Les périodes de crise, marquées par la hausse du chômage, l’inflation, la dévaluation monétaire et la dégradation des services publics, servent à démontrer la mauvaise gestion des partis au pouvoir. Un exemple notable est le discours qui a suivi les manifestations de 2019, où les nouveaux blocs politiques ont lié la dysfonction économique directement à la corruption. Si cette stratégie renforce la rhétorique de l’opposition, elle propose rarement des solutions viables, transformant les griefs économiques en simple outil de compétition politique plutôt qu’en levier de réforme.
Les acteurs extérieurs compliquent davantage le paysage économique et politique irakien. Les instruments économiques – pétrole, transferts financiers, commerce – sont devenus des canaux d’influence étrangère. La Réserve fédérale américaine, par exemple, exerce une pression à travers le contrôle des transferts en dollars, tandis que la Turquie utilise les exportations d’énergie via l’oléoduc de Ceyhan pour influencer Bagdad et Erbil. Dans ce contexte, l’économie fonctionne comme vecteur des rivalités régionales et internationales, amplifiant la compétition politique tout en minant le développement durable.
4- La dimension régionale et internationale
Les élections irakiennes ne se déroulent pas dans un vide intérieur; elles sont profondément façonnées par les dynamiques régionales et internationales, reflétant le système politique de partage du pouvoir et de l’interconnexion de l’économie irakienne avec les États voisins. Les États-Unis, par exemple, se servent d’instruments financiers comme moyen d’influence. À travers des mécanismes tels que l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), ils surveillent les transferts financiers et restreignent l’accès aux dollars américains pour éviter leur détournement vers les marchés noirs ou les groupes armés. La surveillance américaine des banques irakiennes a directement affecté le taux de change du dinar entre 2023 et 2024. Ces mesures visent à empêcher le détournement des revenus pétroliers et des devises au profit d’adversaires régionaux, en particulier l’Iran, influençant ainsi l’équilibre interne des forces politiques en Irak.
L’Iran exerce une influence à travers ses liens économiques profonds avec l’Irak, fondés sur la proximité géographique et l’affinité idéologique. Les échanges commerciaux annuels dépassent 11 milliards USD, incluant les importations de gaz, d’électricité et de plus de 400 biens et services destinés au secteur privé. Ces connexions offrent à Téhéran un levier de pression sur le gouvernement et les partis irakiens, lui permettant de soutenir ses alliés ou de peser sur Bagdad en ajustant ses exportations. L’objectif stratégique est de maintenir une influence politique durable et d’assurer la présence continue de ses partenaires au Parlement.
Les États du Golfe et la Turquie cherchent également à façonner le paysage politique et économique irakien. Les pays du Golfe misent principalement sur les investissements énergétiques et infrastructurels pour accroître leur influence, comme le montrent les projets d’interconnexion électrique avec l’Arabie saoudite et d’autres États du Golfe. La Turquie tire parti de son contrôle sur les ressources hydriques, le commerce et les exportations de pétrole, notamment via l’oléoduc de Ceyhan, qui lui confère un atout stratégique dans ses négociations avec Bagdad et Erbil. Avec un volume d’échanges dépassant 20 milliards USD, la Turquie demeure un acteur économique essentiel, consolidant son influence régionale sur l’Irak et la région du Kurdistan.
5 – Scénarios possible dans le contexte des élections parlementaires de 2025
Dans cette section, l’auteur présente ses propres hypothèses concernant les scénarios possibles pour les élections de 2025. Toutes les informations et données sont fondées sur son analyse indépendante.
Scénario 1: Stabilité relative
Ce scénario suppose que les prix du pétrole demeurent supérieurs à 80 USD le baril, garantissant des revenus suffisants pour le budget irakien, tandis que la gestion financière s’améliore relativement grâce à une maîtrise des dépenses, une réduction du gaspillage et une stabilisation du taux de change. Les conditions sécuritaires et politiques resteraient suffisamment stables pour éviter des troubles majeurs. Dans ces circonstances, le gouvernement pourrait régulièrement financer salaires et aides sociales sans déclencher de crise budgétaire. Les réserves de change de la Banque centrale se renforceraient, allégeant la pression sur le dinar, et de modestes investissements en infrastructures (routes, électricité, eau) deviendraient possibles. Politiquement, les partis au pouvoir pourraient présenter ces résultats comme preuve de compétence économique, réduisant l’attrait du discours d’opposition, sans toutefois l’éliminer. La participation électorale resterait modérée, entre 40 à 45 %, certains citoyens accordant une nouvelle chance aux forces traditionnelles.
Scénario 2: Crise prolongée
Dans ce scénario, l’Irak connaît une stagflation persistante, avec une inflation dépassant 10 à 15 %, des marchés locaux stagnants et une activité industrielle et agricole faible. Le chômage reste élevé, notamment chez les jeunes et les diplômés, tandis que les investissements publics ralentissent voire s’interrompent. Sur le plan économique, cela entraîne une érosion du pouvoir d’achat, une hausse du taux de pauvreté (pouvant dépasser 30 %) et une perte de confiance dans les marchés intérieurs, favorisant l’expansion de l’économie informelle. Politiquement, les groupes d’opposition et les indépendants gagneraient du terrain en capitalisant sur le mécontentement populaire, intensifiant le vote punitif contre les partis au pouvoir. La participation des jeunes pourrait diminuer, bien que les noyaux partisans demeurent cohésifs. Le Parlement issu de ces élections serait plus fragmenté, avec davantage d’indépendants et une réduction relative des grands blocs.
Scénario 3: Perturbation majeure
Ce scénario envisage un choc interne ou externe significatif, tel qu’une chute des prix du pétrole sous les 60 USD le baril, de nouvelles sanctions financières imposées par les États-Unis ou d’autres acteurs internationaux, des troubles sécuritaires généralisés ou une reprise d’activités terroristes, combinés à une incapacité gouvernementale à maintenir la stabilité financière et monétaire. Les conséquences économiques incluraient un effondrement partiel caractérisé par un déficit budgétaire massif, une dette publique dépassant 110 trillions de dinars (environ 45 % du PIB), une crise de paiement des salaires et une forte dépréciation du dinar. Des manifestations populaires pourraient dépasser l’ampleur de celles d’octobre 2019, et la paralysie gouvernementale pourrait entraîner un report ou une perturbation du scrutin dans certaines régions. Politiquement, il deviendrait difficile d’organiser des élections stables et légitimes ; de nouvelles forces issues des protestations pourraient remodeler le paysage politique, et des gouvernements de transition ou de consensus, sous parrainage régional ou international, pourraient s’avérer nécessaires.
Conclusion
L’expérience irakienne depuis 2003 montre que l’économie n’est pas un facteur secondaire dans les élections, mais bien un déterminant fondamental de la nature et de la stabilité du système politique. L’analyse des indicateurs économiques pour la période 2020–2025 révèle que l’Irak s’oriente vers des élections décisives dans un contexte économique fragile, marqué par des déséquilibres structurels enracinés dans la dépendance à la rente pétrolière. Cette dépendance s’est traduite par un recours accru au financement monétaire, qui a alourdi la dette intérieure, dans un environnement de stagflation ayant frappé les marchés locaux et aggravé le chômage des jeunes. Combinées à une évolution de l’opinion publique, ces dynamiques pourraient engendrer des résultats électoraux susceptibles de redéfinir l’équilibre des pouvoirs.
D’un point de vue politico-économique, le plus grand défi ne réside pas dans la gestion des élections elles-mêmes, mais dans la capacité du système politique irakien à articuler un nouveau contrat économique et social garantissant une répartition plus équitable des ressources et rétablisse la confiance entre l’État et la société. Cette combinaison offre une occasion de manifester le mécontentement populaire, soit par le vote, soit par l’abstention lors des élections législatives de 2025. En fin de compte, les chiffres et les données économiques montrent que le principal défi auquel est confronté le système politique n’est pas seulement de remporter les élections, mais de présenter un programme économique crédible et réalisable, capable de rétablir la confiance du public dans l’État.



