Le chemin vers Damas : la transformation d’Al-Joulani et le prochain chapitre syrien

Ahmad al-Sharaa during a meeting with a British delegation in Damascus on December 17. Photo: State media. (RUDAW)

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Sardar Aziz

Sardar Aziz

« Prédire l’évolution générale de la politique européenne, y compris la situation en Russie, était facile. Cependant, lorsqu’il s’agissait des pays afro-asiatiques, la tâche est devenue beaucoup plus difficile, et nous nous sommes retrouvés de plus en plus à dépendre des sensibilités et des instincts humains. »

– Miles Copeland, Game of the Nations, 1969

progressivement métamorphosé en Al-Charaa. Cette évolution s’est opérée sur plusieurs années, dans un processus maîtrisé, plutôt que survenant soudainement ou à la suite d’un événement cauchemardesque, à l’instar de Gregor Samsa. Contrairement à ce dernier, qui se demande « Que m’est-il arrivé ? », Al-Joulani semble moins préoccupé par la question. Cependant, il demeure incertain quant à son avenir – ou plus précisément, sur ce qui devrait lui arriver – alors qu’il se transforme, passant d’une figure salafiste-djihadiste à une personnalité que la communauté internationale pourrait un jour accepter. Le 27 novembre, lorsqu’il pose le pied sur la citadelle d’Alep, Joulani inaugure ce qui pourrait marquer une nouvelle ère en Syrie, et peut-être même dans toute la région. Comme l’a souligné l’expert syrien Patrick Seale, la Syrie représente le trophée clé pour tout acteur externe cherchant à établir sa domination sur le Moyen-Orient. L’image de ce jeune homme barbu, habillé en tenue militaire, ne se limitait pas à une simple séance photo. Depuis près d’une décennie, divers groupes islamistes et supplétifs turcs se sont disputés le contrôle de la citadelle, zone stratégique. Les forces gouvernementales en avaient maintenu la possession, tandis que l’opposition occupait une grande partie du sud de la ville, notamment les zones proches de l’entrée cérémonielle ayyoubide. Bien que le conflit entre l’opposition syrienne et le régime d’Assad ait atteint la Grande Mosquée et la vieille ville, la citadelle elle-même avait été relativement épargnée. Dans ce contexte complexe, la visite de Joulani sur ce site emblématique revêt une importance particulière. La prise de la citadelle n’est pas qu’un simple acte symbolique : elle représente un tournant stratégique pour les rebelles dans leur lutte contre le régime. Cet événement met aussi en lumière les talents de Joulani pour manipuler les symboles et maîtriser l’art des médias.

Lorsque Hayat Tahrir al-Cham (HTC), le groupe dirigé par Al-Joulani, entre à Hama ils font parvenir un message signé du nom d’Ahmed al-Charaa – son nom de naissance, bien que le chef rebelle soit plus connu sous son nom de guerre, Abu Mohammed Al-Joulani. En même temps, il dévoile son visage. Ce geste n’est pas une simple formalité, comme cela arrive souvent chez les révolutionnaires après un succès. Ce changement d’identité, abandonner le nom lié à Al-Qaïda, Zarqawi, l’État islamique (EI) et al-Nosra, vise à redéfinir son image et à convaincre l’opinion mondiale qu’il n’est plus la même personne. Ce processus commence en 2021, lorsqu’il entame, pour la première fois, un dialogue avec les médias occidentaux, notamment lors d’une interview avec le journaliste Martin Smith de PBS. Le changement de nom porte plusieurs couches de signification. « Al-Joulani » renvoie au plateau du Golan, une région située à l’extrême sud-ouest de la Syrie, annexée par Israël en 1981 dans le cadre de sa stratégie visant à consolider son contrôle sur ce territoire conquis en 1967. Fait intéressant, en 2020, le père d’Al-Joulani a publié un livre intitulé La Révolution oubliée d’Al-Zwya 1920-1927 : Révolution d’Al-Charaa. Dans cet ouvrage, il regrette que le rôle de la tribu Al-Charaa dans l’histoire moderne de la Syrie ait été ignoré, notamment dans les programmes scolaires après les années 1950. Ce livre met indirectement en lumière la nature fragmentée de la société et de la politique syriennes, que beaucoup considèrent comme une des causes de l’échec de la révolution syrienne. Selon les observateurs locaux, cela découlait directement de la structure sociale éclatée des communautés syriennes, qui étaient vues comme une multitude de communautés plutôt que comme une société syrienne véritablement unifiée.

La réappropriation par Al-Joulani du nom de famille et de la tribu revêt une signification supplémentaire, notamment en ce qui concerne sa position sur Israël. Sous son leadership, il a déclaré : « la Syrie ne sera pas utilisée comme une base de lancement pour des attaques contre Israël », marquant ainsi un tournant majeur dans la politique syrienne et le discours des groupes politiques syriens. Le 11 décembre 2024, l’ancien Premier ministre qatari, Cheikh Hamad bin Jassim Al Thani, a conseillé aux rebelles syriens de ne pas répondre aux menaces et abus israéliens. Il leur a suggéré de faire valoir la position légale de la Syrie via son ambassadeur auprès de l’ONU et du Conseil de sécurité internationale. Bien qu’il ait reconnu que cette démarche pourrait ne pas entraîner de résultats concrets, il a souligné que cela fournirait une base légitime reconnue par la communauté internationale. Il a également averti que les questions soulevées au-delà de la situation interne de la Syrie étaient des distractions visant à détourner l’attention des priorités urgentes. Il est à noter que le Qatar est l’un des principaux soutiens du changement de régime actuellement en cours à Damas. Avant son apparition sur la citadelle, Abu Mohammed Al-Joulani avait mené une vie tumultueuse. Né Ahmed à Riyad en 1982, il était le plus jeune d’une fratrie de cinq enfants. Ses parents, qui résident aujourd’hui en Égypte, avaient un solide bagage académique : son père, titulaire d’un doctorat en économie obtenu à Bagdad, a travaillé pendant près de dix ans (1979–1989) en tant qu’économiste dans l’industrie pétrolière saoudienne. À cette époque, le secteur pétrolier saoudien vivait une période de prospérité, produisant plus de 10 millions de barils par jour. La famille est restée à Riyad jusqu’en 1989, période durant laquelle Ahmed a passé ses premières années de formation en Arabie saoudite.

Dans les archives de la tristement célèbre Branche de la Palestine des services de sécurité et de renseignement syriens à Damas, un rapport de cent pages éclaire une partie de la vie d’Al-Joulani. Selon ce document, « Ahmad Hussein Al-Charaa, fils de Wedad, né en 1982, résidait à Damas, dans le quartier Mezzeh, Eastern Villas. Il portait une barbe et s’était rendu en Irak pour mener le jihad pendant la guerre américaine, y restant dix jours avant de retourner en Syrie. Un différend avec son père s’ensuivit, après quoi il quitta la maison et n’y revint jamais. On ignore s’il demeure en Syrie ou s’il est à l’étranger. » Il est souligné que son père était nassériste, aligné avec la branche du nationalisme arabe qui trouve ses origines avec Gamal Abdel Nasser, le deuxième président de l’Égypte. Néanmoins, il avait travaillé comme conseiller auprès du gouvernement syrien au début des années 1990 et était membre du club de séminaire du mardi à Damas. À ce jour, le père reste en total désaccord avec les idées djihadistes de son fils. Dans son manuscrit Reading the Syrian Resurrection, il présente une vision politique qui diffère nettement de celle de ce dernier. Selon lui, la solution aux crises de la Syrie après la transition politique passe par la création d’un État civil, démocratique et pluraliste, fondé sur la citoyenneté et sans discrimination raciale, religieuse ou confessionnelle. Il plaide pour une nouvelle constitution qui garantirait l’indépendance de la Syrie, la souveraineté du peuple, ainsi que le respect des libertés et des opinions diverses. Il prône également le pluralisme politique, la liberté d’action partisane, la soumission des institutions aux lois, et le retrait des forces militaires et sécuritaires de la politique, après des procès équitables pour les criminels parmi elles.

La formation politique d’Ahmed est née au début des années 2000, sous l’influence de la deuxième Intifada, aussi appelée Intifada al-Aqsa. C’est au cours de cette période qu’il a commencé à assister aux prêches d’Abu Qaaqa, un radical pro-Assad, tué en 2007. Il semble que ce dernier ait joué un rôle clé dans la radicalisation d’Ahmed et dans sa préparation pour son voyage en Irak. Entre 2005 et 2006, Bachar al-Assad a facilité le départ de djihadistes depuis la Syrie pour rejoindre la lutte contre les forces militaires américaines en Irak. Cette décision, d’apparence paradoxale, était en réalité stratégique : elle permettait à Assad d’éliminer ses propres djihadistes par l’action militaire américaine tout en conservant le contrôle sur le flux de combattants, un levier précieux dans ses négociations avec les États-Unis. Ironiquement, le point de départ des djihadistes se trouvait à proximité de l’ambassade des États-Unis à Damas. Un chercheur syrien, Obayda Amer, rapporte qu’Ahmed a entrepris un long voyage en bus de Damas à Bagdad avant l’invasion américaine de l’Irak. Là-bas, il a rejoint des groupes affiliés à Al-Qaïda et a été capturé alors qu’il tentait de faire exploser une bombe. Il a ensuite été emprisonné, et ses expériences en détention ont profondément influencé son parcours. Ahmed a été envoyé au Camp Bucca, une célèbre installation de détention américaine en Irak, camp devenu par la suite un foyer majeur de radicalisation. Un détenu a déclaré : « S’il n’y avait pas eu de prisons américaines en Irak, l’État islamique (EI) n’aurait pas vu le jour. Bucca était une usine qui nous a tous produits et a façonné notre idéologie. »

Après sa libération, Ahmed rejoint de nouveau des groupes djihadistes et devient finalement l’émir, ou leader, de la région de Ninive, dans l’ouest de l’Irak, pour l’État islamique en Irak, qui a par la suite évolué en État islamique (EI).Lorsque les manifestations syriennes ont commencé, dans le cadre du Printemps arabe, Ahmed Al-Joulani a contacté Abu Bakr al-Baghdadi pour établir une branche de l’État islamique (EI) en Syrie. Selon certaines sources, il aurait demandé cent djihadistes, mais il n’en a reçu que six, témoignant ainsi du soutien limité qu’il avait à ce moment-là. Beaucoup en Irak étaient heureux de le voir partir. Il était en désaccord avec les dirigeants d’Al-Qaïda, et la rivalité entre lui et al-Baghdadi s’est renforcée. En août 2011, il franchit la frontière pour entrer en Syrie avec des sacs d’argent, contenant environ 400 000 dollars, suffisamment pour financer six mois d’opérations. Cette décision n’a pas seulement servi à étendre la présence d’Al-Qaïda en Syrie, mais elle a également marqué un tournant idéologique important pour Al-Joulani, semblable au changement survenu au sein du socialisme après l’introduction de l’idée du « socialisme dans un seul pays ». Jean-Paul Sartre, dans la New Left Review de 1976, critiquait ce slogan en le qualifiant de produit des conflits internes au sein de la direction socialiste. Un cadre similaire peut être appliqué à Al-Joulani et à sa relation avec Baghdadi, ainsi qu’à sa vision du djihadisme global. Les divergences entre les deux hommes étaient à la fois personnelles et idéologiques. Joulani n’appréciait pas Baghdadi et le méprisait profondément.

Il est bien connu que Joulani a rencontré des problèmes d’identité depuis son enfance, étant souvent perçu comme un nazeḥ (نازح), un terme signifiant « déplacé ». Cet épithète a accompagné la famille partout, agissant comme un rappel constant de leurs origines du Golan. Cependant, il a affirmé que le nom « Joulani » faisait référence à cette région du Golan en Syrie, une affirmation qu’il a renforcée après 2012. Toutefois, son objectif semblait davantage axé sur l’établissement d’un État sunnite en Syrie, plutôt que sur la lutte contre Israël ou la libération de Jérusalem. Parallèlement, la famille tirait des revenus d’un supermarché, principalement géré par les frères de Joulani dans les quartiers huppés d’al-Mezzeh. La seule ombre à ce tableau autrement stable était la désignation de nazeḥ qui poursuivait la famille, une source constante de tension. L’un des nombreux signes de l’identité de “déplacé” au Moyen-Orient est le manque d’acceptation et d’inclusion dans la communauté urbaine. Ceux qui se déplacent, ou migrent même des zones rurales vers les zones urbaines, ne sont généralement pas immédiatement acceptés. Cela les conduit souvent à développer une identité imposée, les forçant à se rappeler constamment leurs origines. Ce type de rejet, bien qu’il soit souvent subtil, pousse la personne déplacée à entretenir une relation ambivalente avec les espaces urbains nouvellement adoptés. Joulani a ainsi vu Damas comme un lieu de résidence, mais pas comme un lieu d’identité ou d’ancrage. Cela explique probablement pourquoi il a choisi le nom de guerre « Joulani », un choix symbolique qui reflète la dureté et la fermeture des communautés urbaines de la région, un phénomène également observable dans d’autres villes du Moyen-Orient telles que Mossoul, Bassorah ou Sulaymaniyah. Être réfugié ou déplacé, c’est perdre son foyer et ne pas pouvoir le retrouver ailleurs, ce qui conduit à un sentiment d’aliénation. Une telle situation pousse souvent l’individu vers des mouvements mondiaux des années 60 et 70, tel que le socialisme, ou aujourd’hui le djihadisme.

La phase de l’« État » d’Idlib !

La période d’Idlib dans la vie d’Al-Joulani offre un éclairage important sur son idéologie et son style de leadership. Pendant les années de guerre, Idlib est devenue un lieu de déplacements internes massifs. En raison de la combinaison de facteurs internes, régionaux et internationaux, un éventail d’acteurs jihadistes, islamistes et salafistes ont exercé leur contrôle dans la région. Après plusieurs scissions et meurtres, Hayat Tahrir al-Cham est devenue la puissance de facto de la région. Elle a émergé à la suite de pressions, d’échecs et de fragmentation de l’opposition syrienne et en particulier des mouvements djihadistes. Comme l’indique la déclaration : « Au regard de ce que traverse aujourd’hui la révolution syrienne avec les complots qui l’assaillent et les conflits internes qui menacent son existence, et avec nos efforts considérables pour unir nos forces et fermer nos rangs, nous — les factions dont les signatures figurent ci-dessous — annonçons que toutes nos factions cesseront d’exister et procéderont à une fusion complète au sein de la nouvelle entité sous le nom de Hay’at Tahrir al-Cham ». Les factions étaient Jabhat Fath Al-Cham, Harakat Nour Al-Din Al-Zinki, Liwa Al-Haq, Jabhat Ansar Al-Din et Jaysh Al-Sunna.
Les observations d’Aaron Y. Zelin sur la stratégie de gouvernance d’Al-Joulani offrent un éclairage précieux sur sa vision politique. Selon Joulani, chaque infrastructure construite dans les zones sous son contrôle représente un pas de plus vers son objectif final : la libération de Damas «si Dieu le veut ». Cette vision illustre son approche pragmatique, où chaque progrès, aussi modeste soit-il, s’inscrit dans une trajectoire plus large et résolue.
L’accent mis par Joulani sur la gouvernance et les services dans les territoires dominés par Hayat Tahrir al-Cham (HTC) s’inscrit dans une stratégie visant à consolider son pouvoir et à marginaliser ses rivaux. Cette approche ne se limite pas à la gestion d’un territoire, mais s’étend à l’affirmation de son autorité face aux autres groupes. Cependant, cette gouvernance, bien que centrée sur les services, ne repose pas sur des principes démocratiques. Joulani privilégie avant tout le développement économique et l’efficacité administrative, au détriment des droits humains et des libertés politiques. Son modèle, axé sur le progrès matériel et l’ordre, s’apparente à celui du développement autoritaire tel que pratiqué par la Chine, qui met l’accent sur la stabilité et la croissance, au détriment de la démocratie libérale. Ainsi, la domination politique de Joulani s’inscrirait dans une logique de contrôle territorial et de gestion efficace, plutôt que dans la promotion des libertés individuelles ou des droits démocratiques.

Bien que cette approche de gouvernance puisse séduire de nombreux Syriens, étant donné que 90 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, l’expert syrien Charles Lister estime que l’avenir d’Al-Joulani sera probablement davantage façonné par ses tendances dictatoriales et autoritaires que par une quelconque position idéologique spécifique.
Cependant, la période d’Idlib n’a pas été idéale. La région a été constamment frappée par des luttes internes entre factions, ce qui a rendu difficile toute coopération entre différentes personnalités et groupes. Les divisions, attaques, arrestations et meurtres étaient fréquents, alimentant un climat de violence et d’instabilité. De plus, Hayat Tahrir al-Cham (HTC) a dû faire face à d’importantes manifestations exigeant le retrait d’Al-Joulani, la libération des détenus et l’amélioration des conditions de vie. L’analyse de l’approche de Joulani à Idlib suggère qu’à Damas, avec un pouvoir accru et des enjeux plus élevés, il pourrait adopter une posture encore plus autoritaire, traitant ses opposants avec une plus grande fermeté, voire de manière violente.

Damas : une nouvelle page complexe

La chute spectaculaire de Damas aux mains des forces de l’opposition en 2024 marque un tournant décisif dans la géopolitique du Moyen-Orient. Pendant des années, Damas a été le cœur du bloc anti-occidental de la région, réunissant l’Iran, l’Irak, le Liban, la Russie, et plus récemment la Chine. Le 8 décembre, Al-Joulani a rendu une visite historique à la Mosquée des Omeyyades, un site symbolique à la fois pour les communautés religieuses et pour les acteurs politiques de la région. L’effondrement du projet de résistance chiite a radicalement modifié la donne, offrant à la mosquée une nouvelle signification : celle d’un symbole des forces anti-régime, comme l’ont observé à la fois Joulani et la Turquie. Sous le régime d’Assad et l’influence iranienne en Syrie, le sanctuaire de Sayyidah Zaynab revêtait une importance politique, militaire et religieuse majeure. Il servait à construire un récit légitimant la domination confessionnelle chiite. Sayyidah Zaynab, petite-fille du Prophète Muhammad et fille d’Ali ibn Abi Talib, le quatrième calife de l’Islam et le premier imam chiite, incarne des éléments narratifs profondément enracinés dans l’histoire chiite. Selon la tradition, après la bataille de Karbala en 680, où son frère Hussein fut tué, Zaynab fut capturée et emmenée à Damas. Sa captivité, dite Sabi (une forme d’esclavage qui porte une forte connotation sexuelle) a contribué à façonner un récit de résistance contre l’oppression. Avant la chute du régime d’Assad, un slogan populaire parmi les chiites iraniens, irakiens et syriens était : « Vous ne pouvez pas asservir Zaynab deux fois ».
Ce récit continue de résonner en toile de fond dans le Damas d’aujourd’hui et devrait perdurer pendant de nombreuses années. Il génère également un contre-récit parmi les sunnites, car Al-Joulani a promis d’établir un État sunnite lorsqu’il était à Idlib. Sa vision de cet État repose largement sur des repères symboliques sunnites dans la capitale, en particulier la Mosquée des Omeyyades. Cette dernière, avec son architecture byzantine, porte l’histoire de nombreuses dynasties et empires. Pendant des siècles, Damas a été un point de rencontre entre le monde byzantin et le monde arabe. Les Omeyyades, qui ont régné sur le califat islamique au début de l’ère musulmane, ont cherché à fusionner ces deux cultures. Leur empire, et la Mosquée des Omeyyades en son centre, est devenue un symbole puissant de cette synthèse, comme l’a souligné Ross Burns dans son ouvrage Damascus: A History. Pour les Omeyyades, la Grande Mosquée de Damas représentait véritablement le cœur de leur empire.

Ce poids historique et symbolique a alimenté les manifestations à Damas, notamment parmi les laïcs et les chrétiens. La ville porte une longue et douloureuse histoire de violences confessionnelles, y compris des massacres contre les chrétiens. Comme l’explique Eugene Rogan dans The Damascus Events, le massacre de 1860 faisait partie d’une vague plus large de violences communautaires ayant dévasté la Syrie et le Liban.
Cependant, Al-Charaa est désormais une figure énigmatique. Il déploie des efforts pour rassurer ses interlocuteurs en affirmant qu’il n’est plus celui qu’il était autrefois, prétendant ne représenter aucune menace pour ses voisins, y compris Israël. Pourtant, dans une ville aussi politiquement chargée que Damas, il est presque impossible de rester indifférent aux tensions et influences environnantes. Comme le souligne à juste titre Ross Burns, Damas n’est pas seulement une ville qui incarne l’histoire de la région comme aucune autre, mais elle exerce également une attraction magnétique, même pour ceux qui n’ont qu’une connaissance superficielle de son rôle dans l’évolution de l’Islam ou du Christianisme.

Comment comprendre cet homme mystérieux à Damas ?

Sur la base des informations disponibles, nous pouvons analyser l’ancien Joulani et l’actuel Al-Charaa sous plusieurs angles. Le premier aspect à considérer est le côté psychologique d’Ahmed Al-Charaa. Il est une figure jeune, aux prises avec des positions fréquemment changeantes. Sa relation complexe avec le monde a conduit certains à le percevoir comme narcissique. Si le narcissisme a joué un rôle de moteur dans son radicalisme passé, cela pourrait se traduire par une soif de pouvoir et une réticence à partager le contrôle, menant potentiellement à des comportements autoritaires une fois au pouvoir. En ce qui concerne ses perspectives électorales, si des élections se tiennent après la période de transition anticipée, qui pourrait durer plus d’un an, Al-Charaa semble avoir de meilleures chances que d’autres candidats. Son succès pourrait être soutenu par ses victoires passées, ses soutiens extérieurs, son influence médiatique et un récit qui parvient à séduire le public. À la lumière de son expérience à Idlib, on peut s’attendre à ce qu’il utilise les ressources et le pouvoir de l’État pour consolider son contrôle et taire toute forme de concurrence.

Concernant son approche politique, des rapports suggèrent que le role model d’al-Charaa pourrait être celui du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS). Il apparaît probable qu’il privilégie la reconstruction et les services publics, plutôt que la démocratie ou des transitions de pouvoir. Sa stratégie pourrait consister à sécuriser sa légitimité à travers des initiatives de développement, tout en obtenant le soutien des acteurs extérieurs, notamment pour maintenir un financement et consolider sa position. Le rôle de la Turquie dans la configuration future de la Syrie, et par extension dans le destin de Joulani, sera également déterminant. Ankara cherchera à façonner le paysage politique syrien en fonction de ses propres intérêts géopolitiques et économiques. Cela constituera un défi pour Joulani, car la vision de la Syrie portée par la Turquie pourrait entrer en contradiction avec les objectifs des États-Unis et d’autres nations arabes. Une telle situation risquerait de mettre Joulani dans une position délicate, contraint de naviguer entre des intérêts contradictoires, un défi qu’il n’a pas su surmonter par le passé. Historiquement, les groupes djihadistes ont tendance à atténuer leurs activités terroristes lorsqu’ils bénéficient d’une attention et d’un soutien internationaux. Cependant, lorsqu’ils se sentent ignorés ou marginalisés, ils ont tendance à revenir à leurs anciennes méthodes violentes. À l’heure actuelle, Joulani est sous le feu des projecteurs mondiaux, et si cette attention venait à diminuer, il est à craindre qu’il ne retourne à ses anciennes tactiques. Cette incertitude place la communauté internationale dans une posture d’attente, observant avec vigilance la manière dont il évoluera à mesure que son influence grandit.

De plus, de nombreux voisins de la Syrie, y compris la Turquie, nourrissent une méfiance croissante à l’égard de Joulani et de son groupe. En tant que pays démocratique avec des élites et des priorités politiques changeantes, la Turquie pourrait contraindre Joulani à faire face à une forme de semi-isolation si un changement majeur venait à survenir dans le gouvernement turc. Une telle situation compliquerait encore davantage sa position, tant à l’intérieur de la Syrie qu’à l’échelle régionale. Sur le plan interne, une inquiétude croissante se fait également sentir au sein de HTC. De nombreux membres du groupe sont mal à l’aise avec les tendances plus libérales du mouvement et son incapacité à imposer une gouvernance islamique stricte. À mesure que les tensions internes augmentent, la possibilité d’une fragmentation se fait de plus en plus tangible. En effet, à mesure que les crises s’intensifient, une scission au sein de HTC semble de plus en plus probable.


To cite this article: « Le chemin vers Damas : la transformation d’Al-Joulani et le prochain chapitre syrien » by Sardar Aziz, EISMENA, 03/01/2025, [https://eismena.com/analysis/le-chemin-vers-damas-la-transformation-dal-joulani-et-le-prochain-chapitre-syrien/?lang=fr].

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