Le nouveau gouvernement syrien : concilier stabilisation et transition démocratique

The Syrian interim president, Ahmed al-Charaa, upon his arrival in France on May 7, 2025. Photo: Syrian Presidency/SimNasr

Auteur

Manoug Antaby

Manoug Antaby

Après quatorze années de lutte ininterrompue, la chute inattendue de la dictature Assad, qui durait depuis des décennies, a laissé un vide de pouvoir dans le pays. Même dans l’ère post-Assad, plusieurs problèmes non résolus suscitent des inquiétudes quant à l’avenir de la Syrie, la plus grande crainte étant de la voir sombrer dans une situation similaire à celle de la Libye ou de l’Égypte. En réponse, le nouveau président Ahmad Al-Sharaa adopte différentes stratégies pour contenir le chaos potentiel dans le pays, cherchant à la fois une transition démocratique et une stabilisation. Son administration a mis en place une série de réformes politiques et institutionnelles visant à restaurer l’autorité de l’État, à rétablir les services de base et à engager un dialogue avec les groupes d’opposition et les acteurs locaux. Cependant, certains conflits émergent, comme les violences sectaires en mars 2025 à Lattaquié et Tartous contre les Alaouites, ainsi que le regain de violence dans le sud de la Syrie, à Soueïda, avec des affrontements entre milices druzes et tribus bédouines sunnites. Bien qu’Al-Sharaa vise toujours une transition démocratique progressive et une stabilisation nationale, son administration est confrontée à de redoutables défis : persistance des violences sectaires, contrôle limité au-delà des grandes villes, impunité des acteurs sécuritaires et ingérence régionale croissante. Les crises persistantes dans les régions côtières et méridionales soulignent les risques de fragmentation auxquels la Syrie est actuellement confrontée.

Le gouvernement actuel comprend l’importance de la stabilité à ce stade décisif pour prévenir tout conflit sectaire ou toute escalade de guerre civile qui plongerait une Syrie déjà fragile dans un cycle de chaos sans fin. L’urgence d’un nouveau gouvernement est apparue de manière évidente après des événements récents survenus à l’ouest, dans les villes côtières de Syrie — où se concentre la minorité alaouite — ainsi que dans le sud du pays. Le 6 mars, des combattants pro-Assad ont attaqué les troupes du nouveau gouvernement et tué 16 soldats syriens ; s’ensuivirent quatre jours de chaos et de heurts sectaires qui ont causé la mort de 1 500 civils. Fin avril, les zones druzes en Syrie ont connu de violents affrontements, faisant plusieurs victimes. Au-delà des troubles locaux, des groupes druzes ont coopéré avec Israël ; 100 cheikhs druzes ont même visité Israël, plaçant ainsi la communauté druze syrienne sous la protection israélienne. Cela a gravement porté atteinte à l’autonomie de la Syrie et mis en péril la souveraineté de l’État, en donnant à Israël un prétexte pour envahir la Syrie sous couvert d’un besoin de protection des Druzes. Par conséquent, les attaques et avancées constantes d’Israël sur le territoire syrien, en particulier dans les régions peuplées de Druzes, ont commencé à représenter une menace sérieuse pour l’intégrité territoriale du pays.

La situation avec les Druzes s’est aggravée à partir de juillet 2025, avec l’éruption de violents affrontements dans le gouvernorat de Soueïda. Ce qui avait commencé comme des escarmouches localisées entre milices druzes et tribus bédouines sunnites s’est rapidement transformé en l’un des épisodes les plus sanglants depuis la chute du régime, tuant des centaines de personnes en quelques jours et déplaçant des dizaines de milliers d’habitants. Le gouvernement syrien est intervenu en déployant des forces de sécurité et en imposant des couvre-feux les 14 et 15 juillet, mais ses troupes se sont bientôt heurtées aux combattants druzes et ont été accusées de participer à des exécutions sommaires et à des pillages5. Au milieu de cette flambée de violence, Israël a lancé le 16 juillet des frappes aériennes sur des positions militaires syriennes, invoquant sa volonté de protéger les communautés druzes proches du Golan. Des cessez-le-feu fragiles ont été négociés les 15 et 19 juillet, et une trêve soutenue par les États-Unis a permis l’évacuation de centaines de civils bédouins. Finalement, le président Al-Sharaa a cédé le contrôle local de la sécurité aux anciens et conseils communautaires druzes, accordant de facto une autonomie à Soueïda. Les conséquences ont été graves : plus de 90 000 déplacés, destruction massive des services de base (eau, électricité, santé) et nombreux rapports crédibles de violations des droits humains, y compris des exécutions sommaires et des déplacements forcés. Cette crise a sérieusement ébranlé la confiance dans la capacité d’Al-Sharaa à protéger les minorités et à maintenir l’unité nationale, tout en alimentant les craintes d’une fragmentation durable de l’État.

En conséquence, Al-Sharaa s’est retrouvé dans une position précaire, devant gérer à la fois les effets du vide de pouvoir et les multiples défis de gouvernance. Cela a mis en lumière la nécessité d’un nouveau type de gouvernement, non seulement porteur de sa vision pour la Syrie, mais aussi en accord avec les aspirations démocratiques du nouveau système. Al-Sharaa a d’ailleurs publiquement souligné le rôle central de la démocratie dans l’avenir du pays, à travers « une transition démocratique et inclusive et la reconstruction de l’État ». L’accord conclu avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) montre la volonté d’inclure les forces à direction kurde dans le nouvel appareil d’État et de garantir leurs droits dans la constitution.

Cependant, certains revers ont affaibli la position du nouveau gouvernement sur cette question. La déclaration constitutionnelle repose largement sur les constitutions précédentes, sans aucune mention de la démocratie. De plus, l’engagement démocratique du gouvernement se reflète faiblement dans la formation du nouveau cabinet. Sous la direction d’Al-Sharaa, le gouvernement transitoire syrien a été formé le 29 mars 2025. Bien qu’il s’agisse d’une étape cruciale vers une transition démocratique systémique, la composition du cabinet a soulevé des interrogations sur la volonté réelle de démocratisation. Le gouvernement a été critiqué par la communauté internationale pour n’inclure que trois ministres issus des minorités sur 23, dont une seule femme. Étant donné que la plupart des membres du cabinet ont des liens étroits avec Al-Sharaa, cela pourrait indiquer que ce dernier privilégie une équipe partageant sa vision et ses priorités dans la gestion des affaires internes, plutôt qu’une ouverture démocratique à ce stade critique. Cette concentration du pouvoir entre ses mains constitue un sérieux obstacle aux efforts du nouveau gouvernement pour transformer des décennies d’autoritarisme en démocratie et nuit à sa légitimité sur la scène internationale.

Le gouvernement syrien est conscient que tout signe d’échec de la transition démocratique freine l’engagement d’acteurs internationaux, comme les agences de l’ONU ou les membres de la communauté internationale, dans les initiatives de développement en Syrie. Par exemple, le Qatar — acteur clé dans la reprise et la reconstruction en Syrie — a accordé une subvention de 87 millions de dollars pour financer les salaires du secteur public syrien pendant trois mois, avec possibilité de prolongation. Cela allège non seulement la charge financière du gouvernement, mais symbolise aussi la confiance d’un pays influent dans le leadership d’Al-Sharaa et son engagement pour la transition démocratique. De plus, le président français Emmanuel Macron a récemment reçu Al-Sharaa et promis de lever les sanctions économiques européennes, de convaincre les États-Unis d’agir de même et de faciliter le retour des réfugiés, à condition que le président syrien poursuive son travail de transition démocratique, fondé sur des réformes constitutionnelles et une gouvernance inclusive. Cela montre que la transition démocratique est essentielle pour rétablir les relations brisées de la Syrie avec des acteurs influents, dont le rôle est vital pour renforcer la légitimité d’Al-Sharaa et favoriser la relance économique, politique et diplomatique du pays.

Le plan actuel du gouvernement syrien privilégie la stabilité tout en cherchant à intégrer des principes démocratiques dans le nouveau système. Certaines avancées ont déjà été réalisées vers une Syrie démocratique, et la formation du nouveau gouvernement est considérée comme l’étape la plus importante vers la démocratisation du pays. Toutefois, cette forme limitée de démocratie ne peut, à elle seule, garantir la stabilité. Le gouvernement dirigé par Al-Sharaa doit assurer l’intégration d’une gouvernance inclusive et représentative non seulement au niveau gouvernemental, mais aussi aux niveaux institutionnel, municipal et communautaire, pour prévenir les tensions entre groupes ethniques, religieux et politiques. Il doit également conduire des réformes démocratiques progressives mais efficaces, en mettant l’accent sur l’organisation d’élections libres et équitables à l’issue du mandat de cinq ans du gouvernement transitoire, et sur le renforcement de la confiance dans les institutions de l’État. En outre, pour répondre aux besoins de la population et éviter toute agitation due aux inégalités et à la pauvreté, le gouvernement doit élaborer et mettre en œuvre une stratégie de relèvement économique et humanitaire bien planifiée, en s’appuyant sur ses relations solides avec des pays comme le Qatar et la Turquie, et en créant un environnement favorable aux organisations internationales. Si cette approche ouvre la voie à une croissance durable — combinant réponse humanitaire immédiate et relèvement à long terme — elle doit rester temporaire et prudente afin de réduire la dépendance à l’aide étrangère.

To cite this article: « Le nouveau gouvernement syrien : concilier stabilisation et transition démocratique » by Manoug Antaby, EISMENA, 08/08/2025, [https://eismena.com/analysis/le-nouveau-gouvernement-syrien-concilier-stabilisation-et-transition-democratique/?lang=fr].

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