L’espace turc et kurde depuis le 7 octobre 2023 : Entretien avec Hamit Bozarslan

Kurdistan Region President Nechirvan Barzani (right) received Turkish Preisdent Recept Tayyip Erdogan (left) in Erbil on April 22, 2024. Photo: Bilind T. Abdullah/Rudaw

Auteur

Hamit Bozarslan

Hamit Bozarslan, Lyna Ouandjeli

[Lyna Ouandjeli] Merci beaucoup de m’accorder du temps pour cet entretien. Je vais m’efforcer de distinguer les espaces turc et kurde en fonction des éléments que vous m’avez communiqués. J’ai néanmoins abordé l’espace kurde dans une certaine mesure, car il est difficile de dissocier totalement ces deux dynamiques, notamment au regard des relations avec la Turquie et des discours d’Öcalan sur la situation du PKK. Je veillerai toutefois à établir cette distinction aussi clairement que possible et vous remercie par avance pour votre retour.

Pour commencer cet entretien, j’ai appris et étudié que vous êtes l’un des précurseurs du concept d’« espace », appliqué notamment aux espaces arabe, turc, kurde, israélien et autres.

[Hamit Bozarslan] Les géographes, à vrai dire, parlaient de cela dès les années 1920 et 1930.

[Lyna Ouandjeli] Pourriez-vous m’expliquer la signification de ce concept et la manière dont il s’applique principalement au Moyen-Orient ?

[Hamit Bozarslan] Oui, effectivement, à l’origine, j’ai utilisé le terme de sphère ou d’espace tout simplement parce que les frontières étatiques ne permettaient pas de délimiter un groupe ou un phénomène. Par exemple, si l’on considère les Kurdes, il existe un Kurdistan classique, traditionnel, historique, mais sans frontières précises. Pourtant, on observe une continuité de ce Kurdistan dans le Caucase russe ou soviétique, ainsi qu’en Iran. Le Khorasan[1], bien que très éloigné du Kurdistan historique, abrite des communautés kurdes en raison de déportations. Il existe aussi des « diasporas de proximité », notamment au Liban, qui ont toujours été dynamiques. Il serait donc insuffisant de définir le Kurdistan uniquement à partir des zones de peuplement kurdes actuelles.

Un raisonnement similaire s’applique à la Palestine. Quelle Palestine prend-t-on en compte ? Celle de 1967[2], avec les territoires occupés de Gaza ? Celle de 1948, avec la communauté arabe d’Israël ? Faut-il inclure la diaspora immédiate au Liban et en Syrie ? Représente-t-elle une diaspora au sens strict ou une continuité de la Palestine ? Sans oublier la diaspora plus lointaine. L’intérêt du concept de sphère ou d’espace est donc de permettre d’intégrer ces continuités, en mettant en évidence des dynamiques qui prennent appui sur une territorialité initiale tout en la dépassant.

[Lyna Ouandjeli] Thank you very much. Borders are indeed particularly complex to define in the Middle East, especially due to both historical and current dynamics. This leads us to begin our discussion on the repercussions of the events following October 7, 2023. As we have observed, the Middle East has been profoundly shaken in a very short time, whether in Palestine, Israel, or in neighboring countries such as Syria, Lebanon, and Turkey. In this context, how have Turkey and the various Kurdish actors—whether in Turkey, Syria, Iraq, or Iran—reacted to the events of October 7, 2023? How does their positioning differ?

[Hamit Bozarslan] Oui, effectivement, il existe de nombreuses différences. Commençons par le Kurdistan, qui évolue dans une dynamique propre, à la fois en raison de son histoire et du contexte actuel. Lorsqu’on parle de la période post-7 octobre, il s’agit déjà d’un laps de temps considérable, et ce qui était valable il y a un an ne l’est plus nécessairement aujourd’hui. De nombreux bouleversements ont eu lieu. Historiquement, le mouvement kurde et le mouvement palestinien ont été étroitement liés, évoluant en parallèle. Par exemple, Jalal Talabani (1933-2017), futur président irakien (2005-2014), entretenait des relations très étroites avec la Palestine. Le PKK, quant à lui, s’est reconstruit en 1979-1980 dans les camps palestiniens du Liban. Il est d’ailleurs frappant de noter que les premières victimes ou « martyrs » du PKK ne sont pas tombés face à l’armée turque, mais face à l’armée israélienne lors de l’occupation du Liban en 1982. De ce point de vue, une continuité historique a toujours existé.

Par ailleurs, Israël a également joué un rôle important dans l’espace kurde. Dès 1967, un soutien israélien a été accordé aux Kurdes d’Irak. Aujourd’hui, si le mouvement kurde en tant qu’entité organisée ne suit pas une ligne unifiée, l’opinion publique kurde tend à être relativement pro-israélienne. Ce positionnement ne découle pas d’une hostilité envers les Palestiniens, mais d’une perception selon laquelle, sans le soutien d’Israël, l’existence du Rojava, c’est-à-dire le Kurdistan syrien, serait fortement menacée. Ainsi, une alliance de contrainte s’est instaurée et a fini par s’intensifier au fil du temps.
Cela signifie la reconnaissance officielle des liens entre les Kurdes de Rojava et le gouvernement israélien. Ces liens ont été confirmés à plusieurs reprises, tant par le ministre israélien des Affaires étrangères que par les autorités de Rojava. Nous nous trouvons donc dans une situation totalement inédite, où Israël, qui était loin de constituer une référence positive pour les mouvements kurdes, notamment ceux de gauche, devient soudainement une alternative, agissant comme une sorte de garant pour leur survie. Cela n’est probablement pas propre aux seuls Kurdes. Par exemple, la communauté druze en Syrie a ouvertement évoqué la possibilité de chercher un protectorat israélien et de créer un État sous sa protection.

Quand Hassan Nasrallah (1960-2024) a été tué, des célébrations massives ont eu lieu dans la région d’Idlib, contrôlée par le HTC (Hayat Tahrir al-Cham). Aujourd’hui, les réactions du HTC vis-à-vis d’Israël montrent un degré de modération qu’on n’aurait pas pu anticiper. Israël semble être devenu la puissance dominante dans la région, à laquelle on attribue des vertus à la fois réelles et imaginaires. On pense qu’il exerce une influence importante sur la Maison Blanche, ce qui pourrait être vrai. En effet, c’est la première fois que l’on voit un gouvernement américain aussi pro-israélien, et on pourrait parler de continuité idéologique voire organique entre les deux. Cependant, il ne s’agit pas là du seul facteur déterminant l’évolution des politiques américaines. Nous avons un président qui adopte un style de gouvernance parfaitement erratique, parfois appelé « girouette », ce qui rend difficile de savoir quelles seront les positions à long terme. Mais ce qui est certain, c’est qu’Israël est aujourd’hui perçu à la fois comme une puissance réelle et une superpuissance imaginaire.

Quant à l’opinion publique kurde, je ne dirais pas qu’elle a de la sympathie pour Israël, mais plutôt qu’elle est en quête d’alliance et de protection. La situation en Turquie est effectivement très différente. Jusqu’à la fin des années 1970, la Turquie était pro-israélienne. La gauche turque, cependant, s’est toujours positionnée contre Israël ; la Turquie officielle n’a opté pour une posture anti-israélienne que tardivement, essentiellement sous l’AKP. Au lendemain des attaques du 7 octobre 2023, la Turquie a pris une position très ferme, qualifiant les événements à Gaza de génocide. Le président Erdogan a même menacé militairement Israël, déclarant qu’ils pourraient agir « nuitamment », sans crier gare, à l’image de leurs interventions en Haut-Karabakh et en Libye. Concernant l’opinion publique en Turquie, elle n’a pas montré un soutien massif à la politique d’Erdogan. Certes, elle est massivement anti-israélienne, mais elle est surtout fatiguée par la crise économique, et les manifestations pro-Gaza ont été limitées, notamment avec seulement quelques rassemblements. La situation semble similaire dans d’autres pays musulmans comme la Tunisie et l’Algérie, où d’abord impressionnantes, les manifestations se sont également essoufflées rapidement. Cependant, la position d’Erdogan reste très anti-israélienne et pro-Hamas. Ankara n’est officiellement pas un parrain de Hamas, mais il est évident que des structures de ce groupe sont présentes sur son territoire, et Erdogan a rencontré plusieurs fois des membres du Hamas, y compris Ismail Haniyeh. Cette situation soulève des tensions, et Israël exerce des pressions sur les États-Unis pour limiter l’influence de la Turquie, notamment en Syrie.

[Lyna Ouandjeli] D’accord. En observant la situation, on remarque que la Turquie semble avoir pris une position de leader, notamment sur la question israélo-palestinienne. Alors que l’Arabie saoudite a longtemps été au centre de ce dossier avec de nombreuses conférences, la Turquie cherche à se rapprocher de cette position. Dans ce contexte, comment la Turquie a-t-elle utilisé la situation régionale après le 7 octobre pour renforcer sa position diplomatique vis-à-vis des puissances occidentales, notamment les membres de l’OTAN, les États-Unis et l’Union européenne, ainsi que la Russie ?

[Hamit Bozarslan] La situation avec Moscou est complexe, car la Russie a été l’une des principales alliées du régime de Bachar al-Assad. Elle se sent trahie par la Turquie et estime que le statu quo autour de la Syrie qu’avait été avait été négocié entre l’Iran, la Turquie et la Russie, a été brisé par Erdogan. Ce n’était probablement pas l’objectif de la Turquie de renverser le régime, qui était de plus en plus fragilisé, sans véritable base sociale. La communauté alaouite a subi une saignée démocratique, avec environ 100 000 personnes tuées dans une population de 2 à 2,5 millions, ce qui représente une perte énorme, bien pire que les pertes de la Première Guerre mondiale. De même, le Hezbollah, qui avait sauvé le régime en 2013, et la Russie, qui l’avait soutenu en 2015, sont affaiblis. Le régime s’est donc effondré de l’intérieur, se trouvant dans un véritable vide politique. Toutefois, dans la perception russe actuelle, il y a eu une forme de trahison de la part de la Turquie, et l’on sait que si la crise ukrainienne se calme, il y aura probablement des répercussions pour la Turquie. La question reste de savoir si la Turquie pourra compter sur le soutien américain dans ce contexte, ce qui demeure incertain. Quant à la position anti-israélienne de la Turquie, elle risque de l’isoler au sein de ses alliés de l’OTAN. En effet, la plupart des pays adoptent une politique de neutralité ou de soutien à Israël, et cela inclut aussi le monde arabe. Par exemple, l’Arabie saoudite, avec Mohammed ben Salmane (MBS) qui a déclaré « je me fiche des Palestiniens »,[3] montre bien la tendance actuelle. L’Égypte, quant à elle, n’a jamais pris de position forte contre Israël, et les Émirats ont adopté une politique de silence. Ainsi, la Turquie se retrouve, avec l’Iran, en première ligne de résistance contre Israël, ce qui l’isole davantage sur la scène internationale.

[Lyna Ouandjeli] Effectivement, il est évident que la Turquie et l’Iran ont pris une place de plus en plus importante dans la région, notamment avec l’Iran et ses proxies, dont le Hezbollah, qui a été affaibli en 2024 avec la destruction de leur QG et l’assassinat de Hassan Nasrallah. En ce qui concerne la Turquie, on constate que les Kurdes sont désormais sous les feux des projecteurs depuis le 7 octobre. La chute du régime de Bachar al-Assad et la reconstruction de la Syrie sous Ahmed al-Charaa pourraient potentiellement inclure les Kurdes du Rojava, qui jouissent d’une certaine autonomie vis-à-vis de Damas. Le modèle kurde irakien, avec un gouvernement régional du Kurdistan totalement autonome, est un autre exemple à suivre.

Selon vous, comment les réponses kurdes en Irak, en Syrie et en Turquie ont-elles impacté la situation, tant sur le plan militaire que politique ? Et pensez-vous que ces mouvements pourraient atteindre une certaine forme d’autonomie, voire d’indépendance, dans leurs pays respectifs à l’avenir ?

[Hamit Bozarslan] Comme le dit l’adage, « je prévois, donc je me trompe », c’est pourquoi je préfère ne pas faire de prévisions sur l’avenir. Mais ce que l’on peut constater aujourd’hui, c’est que le cœur du Kurdistan bat principalement dans le Rojava. Cela est largement reconnu et on peut dire que ce qui se passe en Turquie est indirectement lié à cette situation. La question est double. D’abord, la question turque : l’obstacle majeur à l’existence du Rojava reste la Turquie, qui n’a jamais accepté l’existence de cette région, tout comme elle n’avait pas accepté, dans les années 2000, l’idée d’une région fédérée kurde en Irak. Son opposition avait été à la base une tension durant près de dix ans avant que la Turquie normalise ses relations. La question aujourd’hui est de savoir quelle sera l’attitude de la Turquie vis-à-vis du Rojava, notamment si les États-Unis exercent une pression sur elle. Il y a dans l’équipe de Trump des figures pro-kurdes comme le secrétaire à la sécurité nationale Marco Rubio, qui pourraient influencer la politique turque. Le deuxième volet concerne la situation en Syrie. Il faut rappeler que le HTC est extrêmement faible, étant à la tête d’une coalition de milices. La question qui se pose est de savoir si cette coalition va vouloir ou pouvoir sortir d’une logique djihadiste – je pense que cette phase est désormais derrière lui –ou abandonner le projet de fonder un émirat islamique, pour évoluer vers une construction d’État légitime et rationnel, à l’image de ce qui a pu être tenté ailleurs. Va-t-il adopter un modèle d’État légal ? Et enfin, on doit se poser la question du nationalisme arabe, notamment sous sa forme baathiste, qui a causé des dégâts importants en Irak et en Syrie. Le HTC va-t-il laisser derrière lui cette période et accepter une Syrie plurielle, intégrant les différentes communautés sans appel à la sécession, que ce soit pour les Druzes ou les Alaouites ? Malgré les intentions affichées du HTC, il y a eu des massacres d’Alaouites la volonté d’exercer une justice vindicative ne peut que déboucher sur des crimes de masse. Le HTC pourrait-il éviter de franchir ce pas ? C’est encore incertain.

De plus, il est évident que la société syrienne est exsangue. Le pays, qui comptait 22 millions d’habitants en 2011, a perdu 500 000 personnes et abrite aujourd’hui 11 à 12 millions de réfugiés. Personne ne peut accepter une nouvelle guerre civile. Le HTC en est bien conscient. La question est de savoir ce que fera la Turquie et, en fin de compte, ce que décidera le groupe au pouvoir. Ahmed al-Charaa a affirmé à plusieurs reprises qu’une guerre avec les Kurdes serait un bain de sang, et les négociations entre les Kurdes et le HTC se poursuivent. La question de l’intégration de la force armée kurde dans l’armée syrienne reste en suspens. Les Kurdes, pour des raisons historiques liées à la chute de l’État islamique, contrôlent aujourd’hui Raqqa, une ville qui n’est pas majoritairement kurde, bien qu’elle ait toujours eu une communauté kurde. Quelles seront les formes d’autonomie demain ? Il y a eu des négociations, des accords qui ressemblent à des traités entre deux entités, notamment sur la vente de pétrole entre les Kurdes et Damas. De fait, bien qu’ils n’aient pas de reconnaissance officielle, il existe un accord tout à fait officiel stipulant que les Kurdes vendent du pétrole à Damas. Ainsi, bien que la situation soit encore incertaine, des contacts ont été établis et des négociations sont en cours.

[Lyna Ouandjeli] Merci. C’est vrai que la situation demeure assez incertaine en ce moment concernant l’armée d’Ahmed al-Charaa. On ignore encore quelles sont leurs intentions et ce qu’ils cherchent réellement à accomplir. Actuellement, on essaie d’analyser et de comprendre leurs manœuvres, notamment à travers leurs rencontres, mais aussi via les conférences internationales organisées pour la reconstruction de la Syrie. C’est un dossier à suivre de près, mais il est clair que la question du Rojava est essentielle pour la reconstruction et la paix entre les différentes communautés syriennes.

[Hamit Bozarslan] Rojava pourrait effectivement représenter une opportunité pour la Syrie, d’autant plus qu’il n’y a pas de revendication de sécession ni même de fédération. Ce qui persiste dans le Rojava, c’est un dynamisme social notable. Il y a une force militaire composée de 60 à 100 000 personnes, hommes et femmes, ce qui constitue une particularité intéressante du Rojava. Je pense qu’il y a un véritable potentiel là-bas. En ce qui concerne la reconstruction de la Syrie, on sait qu’elle nécessitera environ 500 milliards de dollars. Ce montant n’est pas si exorbitant, surtout si l’on le répartit sur 10 ans, ce qui revient à 50 milliards de dollars par an. Seuls l’Europe et les pays riches du Golfe semblent capables de prendre en charge une telle somme.

[Lyna Ouandjeli] Merci pour ce retour. Passons à l’économie. Quelles ont été les conséquences des événements du 7 octobre sur l’économie turque, notamment en ce qui concerne les échanges régionaux et les politiques internes ? Par exemple, au niveau des échanges régionaux, on constate depuis le 7 octobre des difficultés accrues pour maintenir des relations pacifiques avec le Moyen-Orient, ce qui a affecté ces échanges. Quel impact ces événements ont-ils eu sur la politique interne de la Turquie, en particulier en ce qui concerne les Kurdes ? L’appel d’Abdullah Öcalan au PKK pour déposer les armes a également modifié les relations. Pourriez-vous nous donner un aperçu des conséquences économiques et sociales pour la Turquie dans ce contexte ?

[Hamit Bozarslan] Je ne suis pas économiste, voire plutôt analphabète en la matière, mais de ce que je perçois, l’impact n’a pas été énorme. Le seul effet concret a été la politique d’embargo que la Turquie a appliquée contre Israël. Cependant, on sait que cet embargo n’a pas vraiment été suivi d’effets. Par exemple, selon les données officielles d’Ankara, l’exportation de l’acier turc « vers la Palestine » a augmenté de 5000 %. Si vous avez déjà visité la Palestine, vous savez qu’il n’y a pas d’industrie d’armement ni d’acier là-bas. Cela montre qu’en dépit du boycott turc, cet acier est toujours envoyé en Israël, qui en a grandement besoin pour maintenir ses capacités militaires. Donc, de ce point de vue-là, on peut voir une certaine hypocrisie. De l’autre côté, il ne faut pas oublier qu’il y a une crise économique en Turquie depuis 2018-2019, liée directement à une politique de croissance à tout prix, surtout par la construction et le bâtiment. Aujourd’hui, les conséquences dramatiques des choix économiques des années 2010 sont parfaitement visibles. Le pays se meurt devant les regards médusés des observateurs. En ce qui concerne l’économie turque, elle est, malgré tout, bien plus intégrée à l’économie européenne qu’à l’économie chinoise ou asiatique, ce qui rend le canal de Suez secondaire pour la Turquie. Concernant la question kurde, avant la déclaration d’Öcalan, l’initiative des négociations venait de l’extrême droite turque. Cela a été assez paradoxal, car cette extrême droite, ou droite nationaliste, représentée par le Parti de l’action nationaliste, qui a toujours eu une posture très anti-arménienne, anti-sémite, anti-grecque, anti-juive, anti-kurde et ultra-conservatrice, a proposé cette initiative. L’idée était d’appeler Öcalan et de l’inviter à dissoudre son « organisation terroriste ». Le sous-texte de cette initiative était le suivant : si nous ne prenons pas l’initiative, Israël et « les impérialistes » risquent de la prendre, et ainsi la question kurde deviendrait une question manipulée de l’extérieur. L’idée était donc de résoudre ce problème « par nous-mêmes », sans laisser place à une intervention extérieure. Cette logique découle d’une obsession ottomano-turque qui remonte au XIXe siècle, à la question de la Macédoine. Les Ottomans ont perdu la Macédoine, à l’époque, qui ne se limitait pas à l’actuelle Macédoine, mais comprenait également le Kosovo, une partie de la Grèce et la République macédonienne actuelle, lors de la première guerre balkanique de 1912. Cette peur d’une intervention extérieure est profonde et durable. En conséquence, des initiatives ont émergé immédiatement après ces événements, un an après le 7 octobre 2024.

[Lyna Ouandjeli] Quel est le contexte de l’appel d’Öcalan au PKK pour déposer les armes, et quelle en est la signification pour l’avenir du mouvement kurde en Turquie ? En quoi cette demande pourrait-elle affecter les relations entre le gouvernement d’Erdogan et les Kurdes turcs ?

[Hamit Bozarslan]
C’est encore très tôt pour répondre à cette question, extrêmement tôt. En revanche, je pense qu’il faudrait lire la déclaration d’Öcalan à partir de ce qu’elle contient et ce qu’elle ne contient pas. D’abord, ce qu’elle ne contient pas. Parce que pour Erdogan, mais aussi pour le leader de la droite radicale, il s’agissait de forcé Öcalan de dire, « voilà, j’ai créé une organisation terroriste et aujourd’hui je dissous cette organisation terroriste ». Cela n’a pas été dit. Réduire, comme le pouvoir turc le fait ; la question kurde à une question de terrorisme, reviendrait à conclure que la question kurde n’existe pas en tant que telle, qu’il n’y a qu’une question de terreur. Öcalan a rappelé que la question kurde était là depuis cent ans et que le PKK. En deuxième lieu, le gouvernement turc voulait que Öcalan demande aussi aux Kurdes syriens de se démanteler, de détruire les structures qu’ils ont. Il ne l’a pas fait. Et de trois : il a établi en post-scriptum le lien entre la question kurde et la démocratie en Turquie. Voilà tout ce que la Turquie ne souhaitait pas. La Turquie officielle, j’entends.
Passons maintenant à ce qu’il a dit : le temps de la lutte armée, qui a été un fait historique et un fait sociologique est fini (il faut avoir à l’esprit que depuis dix ans, il n’y a pas de lutte armée en Turquie même). Öcalan a également rappelé que la lutte armée avait émergé dans un contexte du XXe siècle, Première Guerre mondiale, Deuxième Guerre mondiale, Guerre froide etc. Historiquement, donc, cette phase est terminée. Et sociologiquement aussi, même s’il n’a pas utilisé le terme de sociologiquement, tout simplement parce que la société kurde n’est plus du tout la société d’il y a 40 ans. Aujourd’hui, 65 % des Kurdes ne souhaitent pas du tout qu’il y ait un recours kurde à la violence, que la question kurde soit effectivement résolue par la résistance civile, par la résistance politique, par la lutte politique. Il y a 40 ans, il n’y avait pas de classe moyenne entre les Kurdes d’Istanbul. Parce que dès qu’on avait quatre sous, on allait à Istanbul ou Ankara. Alors qu’aujourd’hui il y a une construction de classe moyenne. Il y a une urbanisation galopante. Il y a 40 ans, effectivement, chaque famille kurde avait sept, huit enfants. Aujourd’hui, on est à peine à deux. Il y a une élite intellectuelle qui s’est formée, qui n’existait pas il y a 40 ans. Donc, sociologiquement, la société kurde s’est considérablement transformée. Autant l’existence des forces armées en Irak, au Kurdistan irakien et dans le Rojava, se justifie, autant en Turquie, et j’ajouterai en Iran, le recours à la lutte armée relève à mes yeux d’un scénario pour le moment fictif. Et donc voilà, Öcalan a tout simplement pris acte du fait que cette phase est terminée. Ce qui ne veut pas dire que la Turquie va aller jusqu’au bout. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir des provocations. On n’a pas les codes de ce qui se passe aujourd’hui en Turquie. On ne sait pas qui sont les interlocuteurs au sein de l’État. SI tant est qu’on puisse encore parler d’un État. Qu’est-ce qui se passe ? Quelles sont les différentes stratégies du régime et de ses diverses composantes ? Seuls les historiens de demain, c’est-à-dire dans dix ou quinze ans, lorsqu’on aura les mémoires ou les documents internes, pourront nous dire ce qui s’est passé dans le pays au tournant de 2024-2025. Pour le moment, on n’en est là.

[Lyna Ouandjeli] Effectivement, lorsqu’on a écouté l’appel d’Öcalan, la première question qui a émergé était de savoir si la Turquie allait continuer sa lutte armée, principalement en Syrie et dans une moindre mesure en Irak. Cette interrogation a été au cœur des discussions, ce qui a également mis en lumière le rôle croissant du GRK, c’est-à-dire du gouvernement régional du Kurdistan en Irak, dans le processus de paix entre la Turquie et les Kurdes, et surtout avec le PKK. Pourriez-vous peut-être développer davantage le rôle du GRK dans ce contexte ? Pensez-vous que cela pourrait permettre au GRK d’éviter d’être affecté militairement par la Turquie, au cas où cette dernière poursuivrait ses opérations armées dans la région ?

[Hamit Bozarslan] Je pense que l’enjeu principal pour les Kurdes aujourd’hui, dans l’ensemble de l’espace kurde, y compris au sein de sa diaspora, est que les Kurdes ont longtemps donné l’impression d’être des objets et non des acteurs de leur propre histoire. Ils ont subi une pression militaire énorme de la part de l’Iran et de la Turquie sur le KRG, avec des bombardements massifs et parfois même une présence militaire directe sur le terrain, créant une forme de dépendance. Cela a conduit à une paralysie du KRG, en particulier en ce qui concerne le Rojava. Cependant, ces derniers mois, il semble que les relations se soient considérablement fluidifiées. Mazloum Abdi, le leader militaire des Kurdes syriens, s’est rendu à Erbil en hélicoptère américain, et des rencontres officielles ont eu lieu, saluées par toutes les formations kurdes. Ce geste symbolise la volonté de dire : nous ne sommes plus des objets, mais des acteurs dans un contexte historique différent. Il est désormais essentiel d’intégrer le Kurdistan de manière interne, de façon intra-kurde, et de décider par nous-mêmes de notre avenir, dans la mesure des possibilités disponibles. Nous ne serons pas passifs, mais deviendrons des acteurs actifs. Cette évolution récente, surtout au cours des 3-4 derniers mois, marque cette transition. Parallèlement, il y a eu un message adressé à la Turquie : vous avez nié notre existence pendant des décennies, mais aujourd’hui, nous existons et nous entretenons de bonnes relations. Il n’y a aucune raison pour que vous ne puissiez pas établir de bons rapports avec le Rojava. Cette mission diplomatique a été également portée par le KRG auprès de l’Europe et des États-Unis. La France et les États-Unis ont, en particulier, joué un rôle actif dans ce rapprochement intra-kurde. Ils l’avaient souhaité depuis longtemps, mais depuis 3-4 mois, toutes les informations dont nous disposons, et qui ne sont pas accessibles au grand public, montrent que la France et les États-Unis ont été très impliqués dans cette démarche.

[Lyna Ouandjeli] Avant de conclure, j’ai deux dernières questions. Nous avons abordé le rôle de la Turquie, ainsi que celui du PKK et du GRK, mais est-ce que la normalisation des relations entre le PKK et la région autonome du GRK, ou même avec la Turquie, pourrait avoir un impact sur les Kurdes d’Iran ? Les Kurdes d’Iran sont souvent oubliés, car leur cause n’est pas toujours mise en avant par les médias. Toutefois, ce processus de normalisation pourrait-il avoir un impact, non pas nécessairement militaire, étant donné que vous avez mentionné que la phase armée est terminée, mais peut-être un impact social, politique, voire même une forme d’exclusion ? Je pense que oui. Il existe encore une guérilla iranienne, avec trois ou quatre groupes, mais ces derniers sont en grande partie assez passifs.

[Hamit Bozarslan] Je pense qu’en 2022, lors du mouvement « Femme, Vie, Liberté », les autorités ont tout fait pour provoquer les Kurdes et les pousser à reprendre la lutte armée. Toutefois, je crois que Les mouvements kurdes, dans leur diversité, ont montré une grande sagesse en choisissant de ne pas recourir à la violence, afin d’éviter les pressions militaires. Ce que l’on sait, c’est que le Kurdistan et le Baloutchistan[4] sont aujourd’hui extrêmement dynamiques. Il y a énormément de mouvements souterrains, de socialisation informelle qui ne sont ni armés ni clandestins. Cela se traduit par des cercles d’amitié, des espaces culturels, et une forme de contestation, un refus de participer aux élections. Aujourd’hui, de nombreuses personnes choisissent de ne pas participer aux élections. Il y a aussi des solidarités, des activités culturelles, et une presse, car en Iran, il est autorisé de publier en kurde. D’un côté, il y a de nombreuses arrestations et exécutions – plusieurs activistes sont exécutés chaque année. Mais de l’autre côté, il s’agit surtout de résistance civile. Nous savons que tous les partis du Kurdistan iranien ont soutenu la déclaration de Jérôme. La question kurde est bien connue, et celle en Turquie l’est également, particulièrement par ce que l’on appelle le Rojhelat, ou « le Kurdistan iranien », un terme poétique qui signifie « là où le soleil se lève ». Aujourd’hui, tout ce qui se passe en Turquie résonne profondément dans le Rojavat.

[Lyna Ouandjeli] Merci. Pour conclure, ma dernière question est un point d’analyse de votre part. Pensez-vous que la Turquie soit en train de se replier sur une forme d’identité nationale, voire nationaliste, pour résoudre ses problèmes économiques et sociaux ? Ou bien estimez-vous que, surtout après les événements du 7 octobre, la Turquie pourrait reprendre son rôle de médiateur et jouer un rôle clé dans la recherche d’une solution au conflit israélo-palestinien ? Il me semble que c’est trop tard. C’est trop tard parce que les paroles très dures n’ont pas été prononcées. La Turquie n’a aucune crédibilité vis-à-vis d’Israël et elle n’a aucune présence sur le terrain palestinien.

[Hamit Bozarslan] Soutenir le Hamas ne suffit pas. Le monde palestinien ne se résume pas à ce groupe. Il existe des intellectuels palestiniens, des politiciens palestiniens, et, malheureusement pour eux, dans les pires conditions de son histoire, la Palestine doit produire de nouvelles alternatives. La Turquie n’a absolument pas les moyens de contribuer à cela. Les Palestiniens ont aussi été abandonnés par les Arabes. On se trouve face à une situation extrêmement asymétrique : d’un côté, Israël, véritable puissance bulldozer qui ne reconnaît aucune légitimité à la cause palestinienne, pas seulement par sa guerre de dévastation, mais aussi par le déni même de l’existence de cette cause. Et de l’autre côté, une Palestine qui est la victime de cette situation, alors que la Turquie n’a de présence ni d’un côté ni de l’autre. Je ne vois pas comment la Turquie pourrait aujourd’hui s’adresser à Israël après l’avoir accusé de mener une politique de génocide et l’avoir militairement menacé, ou, inversement, protéger les Palestiniens.

[Lyna Ouandjeli] Merci d’avoir partagé ce retour détaillé sur la Turquie, Öcalan, la Syrie, l’Irak, et l’Iran. L’espace turc est effectivement complexe, mais aussi très intéressant, surtout en ce qui concerne la communauté kurde, donc un grand merci pour cela. Je me réjouis de pouvoir faire le montage et de diffuser ensuite la vidéo sur nos réseaux. Je préparerai également une retranscription que je vous ferai parvenir en amont afin que vous puissiez valider les propos qui y sont mis en avant.

[Hamit Bozarslan] Merci. Et je vous en prie. Au revoir.

Notes

[1] Editor’s note: Khorasan is a historical region located in the northeastern part of Iran and extends into certain parts of Afghanistan.

[2] Editor’s note: During the Six-Day War (June 5-10, 1967), hundreds of thousands of Palestinians fled or were expelled from the West Bank and Gaza Strip.

[3] Editor’s note: « MBS ‘does not personally care about the Palestinian issue,' » L’Orient-le Jour, September 29, 2024

[4] Editor’s note: Baluchistan is a region in Asia, divided between Iran, Afghanistan, and Pakistan. This region is inhabited by the Baluch people, most of whom claim autonomy or independence.

To cite this article: « L’espace turc et kurde depuis le 7 octobre 2023 : Entretien avec Hamit Bozarslan » by Hamit Bozarslan, Lyna Ouandjeli, EISMENA, 25/03/2025, [https://eismena.com/analysis/lespace-turc-et-kurde-depuis-le-7-octobre-2023-entretien-avec-hamit-bozarslan/?lang=fr].

Les informations et opinions contenues dans les articles publiés sur le site web d’EISMENA n’engagent que leurs auteurs et ne sauraient engager la responsabilité de l’institut.

Partager cet article

Articles connexes

Le coût européen de la République islamique : six lignes que personne n’a additionnées

Maneli Mirkhan

Trump contre Netanyahu : comment le Liban est devenu une monnaie d’échange dans les négociations entre les États-Unis et l’Iran

Adel Bakawan

L’opération Epic Fury : régionalisation du conflit, crise énergétique et recomposition géopolitique

Edgar de Barbeyrac

Un champ de bataille par procuration : la dépossession territoriale du Liban (1948–2026)

Maxime Lechat

Ormuz : Du Chaos Juridique à un Régime ad hoc ?

Olivier Lasmoles

Les pays du Golf arabique : point de bascule ou point de rupture ?

Sardar Aziz