Dans son rapport annuel sur la drogue dans le monde publié en 2024, les Nations Unies (ONU) alertait sur la situation de l’Irak, en passe de devenir un important couloir du narcotrafic au Moyen-Orient. Dans son rapport, l’ONU remarque que, malgré une consommation bien inférieure à la majorité de ses voisins, l’Irak a également connu une explosion de la consommation de drogue ces cinq dernières années, et notamment du captagon et de la méthamphétamine. Ces deux drogues de synthèse sont les plus consommées en Irak et ont connu depuis 2019 une augmentation constante et exponentielle. Ces deux produits ont des structures chimiques et des effets similaires notamment le dérèglement du rythme cardiaque, la sensation d’une plus grande confiance en soi et une sociabilité et une énergie accrues. Or, la consommation de ce type de drogue marque un tournant par rapport à l’histoire de la région. En effet, depuis le XIIe siècle, le cannabis s’était répandu en Irak et dans l’ensemble du Moyen-Orient, et était resté depuis lors le stupéfiant le plus consommé. Encore en 2014, un rapport de l’Iraqi Community Epidemiological Workgroup, expliquait que le haschich (drogue extraite de la résine de cannabis) était la drogue la plus commune en Irak[1]. Ce même rapport décrivait également l’émergence de nouvelles drogues de synthèse devenant de plus en plus populaires : le captagon, le crystal méthamphétamine et le tramadol.
Par ailleurs, l’Irak semble avoir été jusqu’au début du XXIe siècle un territoire relativement protégé de la consommation de drogue par rapport à d’autres pays de la région, entretenant parfois une dépendance largement documentée à certaines substances, comme c’est le cas de l’Egypte avec le haschich ou de l’Iran avec l’opium[2]. Ainsi, en 1993, la quantité de drogue saisie en Irak était la plus basse du monde arabe. La législation irakienne n’est pourtant pas fondamentalement différente de celles d’autres pays de la région qui condamnent tout aussi fermement la possession et la vente. En effet, la loi irakienne sur les stupéfiants, adoptée en 1965, érige en infraction la participation au trafic de drogue ou sa promotion, des crimes passibles de la réclusion à perpétuité, voire de la peine de mort. Cette sévérité s’inscrit dans une tendance régionale, la plupart des pays du Moyen-Orient sanctionnant la possession et le trafic de drogue par des peines particulièrement lourdes. L’Arabie saoudite et l’Iran vont jusqu’à prévoir la peine capitale pour ces infractions.
Toutefois, malgré ce relatif éloignement historique de l’Irak vis-à-vis du trafic et de la consommation de drogue, par sa position géographique, celui-ci se retrouve de fait au milieu de pays qui en produisent et/ou en consomment beaucoup plus que lui. L’Irak se situe en effet entre des pays exportateurs de drogue tels que l’Afghanistan, la Syrie et le Liban, et des pays consommateurs tels que les États du Golfe, ce qui l’a mené à devenir l’un des carrefour du narcotrafic au Moyen-Orient. Cependant, maintenant que le régime de Bachar al-Assad soit tombé le 8 décembre 2024 et, prenant en compte que la consommation de drogue n’a fait qu’augmenter en Irak ces dernières années, Bagdad continuera-t-il à n’être qu’une zone de passage dans ce trafic régional, ou pourrait-il être amené à devenir bien plus ? L’Irak pourrait-il devenir un pays producteur de ces nouvelles drogues de synthèse en expansion non seulement au Moyen-Orient mais aussi dans le monde entier ? Ou bien serait-il en passe de devenir un marché grandissant pour ces stupéfiants au-delà de son statut actuel de simple zone de transit ?
Cet article montre comment le narcotrafic a pris racine en Irak et pourquoi le pays pourrait, dans les années à venir, devenir un acteur central de ce commerce au Moyen-Orient. Nous reviendrons d’abord sur l’accès croissant de la population irakienne à des quantités importantes de drogue au cours de la dernière décennie. Nous verrons ensuite comment la consommation s’est progressivement étendue à toutes les couches de la société. Enfin, nous soulignerons l’absence de véritables freins, institutionnels ou autres, qui pourraient empêcher l’Irak de s’imposer dans ce trafic à l’échelle régionale.
I) L’offre exponentielle de stupéfiants en Irak
La situation de l’Irak au carrefour du trafic régional de stupéfiants a créé des réseaux de distribution
En réalité, la situation de l’Irak sur les routes du narcotrafic régional a déjà créé des réseaux de distribution sur son sol puisque, selon l’ONU, l’Irak consomme environ 10% de la drogue qui transite par son territoire. Or, comme nous l’avons déjà évoqué, Bagdad se situe au carrefour de l’Afghanistan, la Syrie et les pays du Golfe. L’Afghanistan, pays traditionnellement exportateur de pavot et dont la culture faisait travailler une grande partie des agriculteurs du pays, a commencé à exporter des drogues de synthèse. En effet, après l’interdiction par les Talibans de la culture du pavot, ces agriculteurs ont dû se tourner vers de nouvelles sources de revenus et ont commencé à se tourner vers la méthamphétamine (sous forme de crystal meth) qu’ils acheminement vers l’Iran. Ce dernier bénéficie par ailleurs également de l’organisation de ce trafic qui lui offre de nouveaux revenus permettant de contourner les sanctions financières imposées par les États-Unis. C’est d’ailleurs les mêmes raisons qui ont mené le régime de Bachar al-Assad, visé par des sanctions internationales, à se tourner vers la production et l’exportation de captagon[3]. Or, si la consommation de ces nouveaux produits se développe dans l’ensemble de la région, elle est de loin la plus importante dans les pays du Golfe notamment en Arabie Saoudite et aux Émirats Arabes Unis. L’Irak s’est donc retrouvé au centre de nouvelles routes qui acheminent les drogues de Syrie, du Liban et de l’Afghanistan jusqu’aux pays du Golfe. Or, ce passage de différentes drogues par le territoire irakien y a créé des réseaux de distribution.
C’est par exemple le cas du port de Bassora, particulièrement impliqué dans le trafic de drogue puisqu’il s’agit du premier port international d’Irak et qu’il se situe très proche de la frontière iranienne par laquelle arrivent les cargaisons de crystal meth en provenance de l’Afghanistan. Si ce port n’est qu’une étape du trafic de méthamphétamine, cette ville compte de plus en plus de consommateurs de drogues (les autorités parlent de 30 000 usagers). Le transit de ce trafic passant par l’Irak a donc créé dans ses régions des habitudes de consommation et des réseaux de distribution de stupéfiants.
La facilité à produire des drogues de synthèse fait augmenter et se diversifier les producteurs de drogue
Par ailleurs, au-delà de la présence de drogue en Irak exportée et importée par d’autres pays, de nouveaux producteurs irakiens de drogues de synthèse pourraient facilement voir le jour. En effet, la transition de la consommation de drogues de cultures à des drogues de synthèse a permis de fabriquer des stupéfiants de plus en plus facilement ce qui contribue à développer et à diversifier les producteurs de drogues. Le processus de fabrication du captagon est par exemple assez sommaire : il suffit d’être en possession de poudre d’amphétamine et d’une machine produisant des pilules. Cette machine est relativement facile à obtenir puisqu’elles sont en vente libre pour les pharmaceutiques. Ainsi, n’importe qui, en possession de cette machine, peut produire du captagon à l’infini dans sa propre maison. Par ailleurs, cette transition vers des drogues de synthèse a ainsi permis de dissocier la production de drogue du cycle des saisons, des paysans et de tout le processus de transformation des plantes. Cela a aussi rendu les drogues de moins en moins chères tout en devenant de plus en plus addictives. Alors que la majorité des laboratoires se trouvent encore en Syrie, rien n’empêche que de nouveaux producteurs de captagon (et autres drogues de synthèses) fleurissent dans d’autres pays de la région dont en Irak. Par ailleurs, après la chute du régime de Bachar al-Assad, on ne peut pas encore prédire si le nouveau régime soutiendra autant que son prédécesseur la production de captagon. Or, si la production venait à baisser en Syrie, de nouveaux acteurs pourraient y voir une opportunité commerciale.
Selon le témoignage d’un ancien trafiquant Jordanien, « on devient dealer à cause du manque d’opportunité de travail. Or, selon les chiffres de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), l’Irak a atteint en 2021 un taux de chômage supérieur à 16% et son taux de participation à la population active des Irakiens en âge de travailler est parmi les plus faibles de la zone Afrique du Nord Moyen-Orient (39,5% contre 52% dans l’ensemble de la région). Par manque d’opportunités, des Irakiens pourraient donc se tourner vers le trafic de drogue puis la production de drogue qui est devenue beaucoup plus accessible et permettrait des bénéfices encore supérieurs.
Le rôle des milices dans la prolifération des stupéfiants
En plus des facteurs techniques liés à la fabrication des nouvelles drogues de synthèse, des éléments davantage liés à la sociologie politique de l’Irak pourraient favoriser son intégration au narcotrafic. Le rôle central que jouent les milices dans l’organisation politique du pays apparaît ainsi comme un accélérateur de l’engagement de l’Irak dans ce trafic, bien que le rôle des milices dans le trafic de stupéfiants en Irak reste difficile à prouver car peu documenté. Nous savons cependant que les milices irakiennes se financent par divers moyens dont la participation à des opérations de contrebande. Par ailleurs, certaines milices, comme les Hachd al-Chaabi, ont été touchées de manière indirecte par les sanctions américaines visant l’Iran. La réduction de l’aide financière en provenance de Téhéran les a poussées à compenser ce manque à travers une intensification de leurs activités illicites. Par ailleurs, l’affaiblissement de l’Axe de Résistance dans son affrontement avec Israël, intensifié depuis le 7 octobre, a fragilisé l’ensemble des soutiens aux milices irakiennes pro-iraniennes. Ces milices pourraient voir leur aides financières amoindries et être, de nouveau, poussées vers d’autres sources de financement liées à la contrebande et au narcotrafic.
Présentes à la frontière entre la Syrie et l’Irak, elles disposent d’une position idéale pour faciliter le trafic de drogue entre les deux pays. De même, le lien de solidarité qui existe entre ces milices pro-iraniennes et le régime de la République islamique permet facilement d’imaginer qu’il puisse exister un réseau de trafic de stupéfiants entre ces différents acteurs, bien que cela soit extrêmement difficile à prouver.
II) Généralisation de la consommation de stupéfiants au-delà des marges de la société
L’impact des guerres successives : l’invasion étasunienne de 2003 et la guerre contre Daech
Certaines études identifient l’invasion étasunienne de l’Irak en 2003 comme un point tournant dans la consommation de drogue par les Irakiens[4]. C’est ce que tentent de démontrer Haider Dawood Salman et Pr. Amal Wahab Abdullah dans un article publié dans le Russian Law Journal. Les chiffres qu’ils utilisent pour démontrer leur propos restent cependant incomplets car ils ne permettent pas de faire une comparaison avec des chiffres datant d’avant 2003. Malgré ces tentatives lacunaires, différentes études ont démontré que les périodes de conflit armé mènent en général à une augmentation de la consommation de drogue chez les populations touchées. Différents mécanismes expliquent cela. Par exemple, les combattants et anciens combattants sont particulièrement susceptibles de développer une addiction au stupéfiant en utilisant ses substances pour gérer le stress post-traumatique lorsqu’ils reviennent de la guerre. Les autres populations les plus touchées sont les déplacés et de manière générale ceux qui n’ont plus accès à leur traitement médicaux et qui trouvent dans certaines drogues des substituts. Or, l’Irak a compté de nombreux déplacés suite au conflit de 2003 mais aussi à cause de la guerre contre Daech qui a débuté en 2014. En 2017, le pays comptait déjà 2,6 millions de déplacés puis 6 millions durant la période du califat. Aujourd’hui, si la majorité de ces personnes ont pu rentrer chez elles, l’Irak compte encore 1 million de déplacés, des milliers d’anciens combattants et des millions de traumatisés[5].
D’autres raisons plus spécifiques à l’Irak sont soulevées pour expliquer les effets directs des conflits sur l’augmentation du trafic et de la consommation de drogues. Tout d’abord, selon les autorités, les efforts de la lutte contre le narcotrafic auraient été déviés par la lutte contre le terrorisme, laissant les trafiquants plus libres de s’étendre. Ensuite, la consommation de captagon a pu se diffuser dans le pays via les combattants de Daech eux-mêmes. En effet, cette drogue a même été surnommée « drogue de Daech » car les djihadistes la consommaient afin de se sentir à la fois alerte et invincible pendant les combats[6]. Enfin, même si les chiffres sur la consommation de drogue en Irak sur le temps long manquent, il est facile d’affirmer que les guerres successives (notamment l’invasion étasunienne de 2003 et la guerre contre Daesh entre 2014 et 2017) ont eu un impact sur la santé mentale des Irakiens. Or, les questions de santé mentale ne sont pas prises en compte ni par l’État ni par la société civile qui associe les maladies mentales à la « folie et au diable ».
L’accessibilité des drogues de synthèse à toutes les couches de la société
Malgré cela, la situation politique propre à l’Irak n’est pas la seule responsable de l’explosion de la consommation de drogue sur son sol. Les drogues de synthèse sont aussi devenues très facilement accessibles à toutes les couches de la société, ce qui est aussi parfaitement visible dans d’autres pays de la région (notamment les pays du Golfe). Ces drogues peuvent en effet être très peu chères mais ne sont pas cantonnées aux couches les plus précaires de la population. On peut trouver des cachets de captagon de différentes qualités, ayant des effets plus ou moins forts, disponibles à des prix différents et touchant donc des populations très variées. Pour des questions de productivité, les étudiants en prennent pour travailler plus longtemps et être plus concentrés ainsi que les travailleurs les plus précaires qui ont aussi besoin de rester éveillés dans des travaux difficiles ou avec des horaires difficiles. Mais ces drogues peuvent aussi être consommées dans une optique de perte de poids (car le captagon est aussi un coupe faim) et sont même parfois vendues dans des salons de coiffure pour femme. Enfin, comme nous l’avons précédemment expliqué, elles sont aussi consommées dans le contexte de guerre par les soldats pour bénéficier de ce sentiment de surpuissance mais aussi par les civils pour échapper à un quotidien difficile. Ainsi, la consommation de captagon ne se limite pas aux couches les plus pauvres de la société ni aux plus marginalisés, il est aussi entré dans la classe moyenne et dans les couches les plus favorisées, ce qui explique l’explosion du trafic.
III) L’absence de lutte efficace contre la prolifération de ce trafic
La constatation de l’inefficacité de la répression en Irak et dans les autres pays de la région (et du monde)
Or, face à ces percées du narcotrafic, les États moyen-orientaux choisissent souvent l’option de la répression, qui n’a pourtant jamais produit de réels résultats. En effet, les cas historiques semblent plutôt montrer que plus la répression est importante concernant la vente et la consommation de drogues plus les usagers se tournent vers des substances de plus en plus fortes[7]. Dans la région, ce sont par ailleurs des pays qui interdisent l’alcool qui voient leur populations se tourner le plus facilement vers des stupéfiants encore plus addictifs et aux effets les plus puissants. C’est notamment le cas des pays du Golfe qui interdisent tous la consommation d’alcool et se retrouvent parmi les pays qui consomment le plus de captagon. De même, l’Arabie Saoudite et l’Iran sont tous les deux des pays qui sanctionnent très sévèrement la possession et la consommation de drogue et ils connaissent tous les deux de graves problèmes d’addiction de masse[8]. L’Iran doit toujours faire face à ce problème malgré ses 40 ans de république islamique et de répression. En 1957 l’Iran a même dû prendre des mesures d’amnistie car les prisons étaient pleines à cause du nombre trop important de condamnés pour possession d’opium.
Par ailleurs, la forte sanction n’a non seulement pas réussi à enrayer la consommation d’opium mais a également renforcé la consommation d’héroïne car les Iraniens se sont tournés vers des drogues encore plus fortes. Selon Jean-Pierre Filiu, les seuls régimes à avoir réussi à faire baisser voire disparaître la consommation de drogue sont le régime maoiste[9] et les Talibans, qui n’ont pu voir le succès de leur politique de prohibition uniquement grâce à leur aspect totalitaires qui leur a permis d’intervenir jusque dans la sphère privée des habitants. Ainsi, l’unité anti-narcotique du régime des Talibans est chargée d’éradiquer la drogue en chassant les toxicomanes. Des fouilles sont organisées jusque dans les propriétés privées des Afghans. Or, les seules réponses du gouvernement irakien à l’explosion de la consommation de drogue a été de punir le trafic et la possession de stupéfiant d’emprisonnement voire d’exécution. Le choix de la répression, dans un contexte où l’Etat irakien n’est pas un régime totalitaire, ne peut donc être voué qu’à l’échec concernant la lutte contre ce trafic.
Malgré certaines tentatives, les efforts minimes de la part de l’État irakien pour lutter contre le trafic de drogue
L’ONU a déjà tiré la sonnette d’alarme et a demandé un effort de lutte contre le narcotrafic au niveau national irakien mais aussi au niveau régional et international. Cependant les efforts de l’État irakien restent minimes. Seulement quelques initiatives ont vu le jour : la première loi et commission sur les drogues a été créée en 2017 et un plan de « Stratégie Nationale sur les Substances Narcotiques et Psychotropes » a été lancé en 2023 tout en organisant la même année le premier événement régional sur le sujet afin d’encourager la collaboration et coordination entre les États du Moyen-Orient pour lutter contre le trafic de drogue[10]. Cependant, il semble légitime de se demander s’il existe une réelle volonté de la part de l’État irakien de lutter contre ce trafic sachant le poids des milices dans son appareil. Il est en effet probable que les milices et que certains agents publics profitent ou réussissent à tirer parti du trafic de stupéfiants et préfèrent donc capitaliser sur ce marché informel plutôt que de lutter activement contre. L’Irak est en effet l’un des pays les plus corrompus au monde, classé 157e sur 180 pays dans l’indice de perception de la corruption par l’Organisation non gouvernementale (ONG) Transparency International. Il est fort probable que cette omniprésence de la corruption empêche ou ralentit toute action intentée pour lutter contre le narcotrafic. Cela expliquerait pourquoi, malgré la diffusion du problème ces dernières années, les politiques de lutte contre ce trafic restent très timides.
L’inefficacité de la sanction sociale et religieuse face à la valorisation de nouvelles normes sociales ?
Au-delà de l’absence de politiques publiques qui pourraient être menées contre ce trafic, l’explosion de la consommation de la drogue en Irak et le changement de celles-ci témoignent également d’une incapacité de la sanction sociale et religieuse à faire pression sur les potentiels consommateurs de drogue. Ce glissement traduit une évolution des normes sociales valorisées. Avec les drogues de culture, il existait aussi une certaine tradition propre à certains pays du Moyen-Orient et à une valorisation de la contemplation et de la relaxation. Aujourd’hui, des drogues synthétiques comme le captagon sont liées à d’autres valeurs telles que la productivité et la sociabilité : on est passé de drogues de la passivité aux drogues de l’activité. Ce changement de valeur au niveau sociétal explique peut-être pourquoi la sanction sociale et religieuse ne suffit plus à dissuader les potentiels consommateurs de drogue. Ces nouvelles valeurs viennent peu à peu supplanter des valeurs plus traditionnelles qui condamnent sa consommation. Cela expliquerait aussi pourquoi ces nouvelles drogues synthétiques explosent partout dans la région et ne sont plus limitées aux marges de la société.
Conclusion
En Irak, les conditions semblent donc réunies pour favoriser un développement du narcotrafic, tant du point de vue de la production que de la consommation de drogue. Tout d’abord l’offre de stupéfiants en Irak a connu ces dernières années une croissance exponentielle. Le premier facteur de cette croissance est le positionnement de l’Irak au sein du trafic régional qui l’a transformé en plaque tournante du narcotrafic au Moyen-Orient. Or, ce marché qui relie les différents États de la région est composé de nouvelles drogues de synthèse tels que le captagon et le crystal meth qui sont moins chers, plus forts et addictifs mais également plus faciles à fabriquer. Enfin, les milices et notamment des milices pro-iraniennes, utilisant des opérations de contrebande pour se financer, ont certainement joué un rôle de catalyseur dans ce trafic. Ensuite, les populations irakiennes semblent particulièrement réceptives à ces nouvelles drogues de synthèse. En effet, elles ont été souvent affaiblies et traumatisées par les conflits successifs qu’a connu le pays ces vingt dernières années et, par ailleurs, le captagon et le crystal meth se révèlent des drogues particulièrement accessibles à toutes les couches de la société. Pourtant, malgré les alertes de l’ONU et de quelques ONG, les pouvoirs publics n’ont fait preuve d’aucune efficacité (ou de volonté ?) pour lutter contre ce nouveau problème de santé publique.
Aujourd’hui, la chute du régime de Bachar al-Assad, premier producteur de captagon, vient créer de nouvelles incertitudes concernant l’évolution du narcotrafic dans la région. Bien que le groupe Hayat Tahrir al-Cham (HTC) a annoncé qu’il comptait mettre fin au commerce de captagon, il est encore impossible de savoir quelle sera la situation du narcotrafic en Syrie dans les prochaines années. Quoi qu’il en soit, force est de constater que des habitudes de consommation ont déjà été créées en Irak. Si le nouveau régime syrien souhaitait arrêter ou diminuer son soutien au narcotrafic, cela pourrait mener les consommateurs à chercher des substituts, souvent plus addictifs et aux effets plus forts.
Notes
[1] “Drug and Alcohol Use in Iraq: Findings of the Inaugural Iraqi Community Epidemiological Workgroup”, Nesif J. Al-Hemiary,Jawad K. Al-Diwan,Albert L. Hasson &Richard A. Rawson, 2014
[2] Jean-Pierre Filiu, “Stupéfiant Moyen-Orient. Une histoire de drogue, de pouvoir et de société”, Edition du Seuil (2023)
[3] Syria is the main exporter of Captagon (82% of Captagon seized in the region between 2019 and 2023 is believed to come from Syria, and 17% from Lebanon), while Saudi Arabia is the largest market, according to the UNODC.
[4] Haider Dawood Salman, Pr. Amal Wahab Abdullah, “Transformations of the drug phenomenon in Iraq”, Russian Law Journal Volume XI (2023) Issue 9s
[5] UNHCR Iraq
[6] The Emergence of the Old Drug Captagon as a New Illicit Drug: A Narrative Review Pergolizzi Jr Joseph; LeQuang Jo Ann K; Vorstman Eugène; Magnusson, Peter; EL-Tallawy, Salah N ; et al. Cureus; Palo Alto Vol. 16, N° 2, (2024). DOI:10.7759/cureus.55053
[7] Jean-Pierre Filiu, “Stupéfiant Moyen-Orient. Une histoire de drogue, de pouvoir et de société”, Edition du Seuil (2023)
[8] Ibid.
[9] The Chinese government launched a national anti-drug campaign between 1949 and 1952, primarily aimed at reducing opium consumption. This initiative employed propaganda, public gatherings, rehabilitation centers, and waves of mass arrests, although executions were rare.
[10] “Drug Trafficking Dynamics Across Iraq and the Middle East: Trends and Responses Executive Summary” March 2024, UNODC



