Une normalité devenue exceptionnelle
À Beyrouth, la vie semble avoir repris son cours. Les restaurants sont fréquentés, les terrasses animées et la circulation dense. Dans certains quartiers, les commerces poursuivent leur activité à quelques rues de bâtiments encore endommagés ou abandonnés. La ville donne parfois l’impression d’avoir absorbé les dernières violences et d’être revenue à une forme de normalité. Pourtant, cette apparente continuité masque une réalité beaucoup plus fragile. Les coupures d’électricité restent fréquentes, l’accès à l’eau chaude est irrégulier et les interruptions de connexion compliquent les activités quotidiennes. Les façades portent encore les traces des affrontements de la guerre civile à aujourd’hui, tandis que des drones ont de nouveau été signalés au-dessus de la capitale après une période d’accalmie. Cette coexistence entre activité et dégradation est l’une des premières contradictions qui ressortent de mes observations au Liban, entre le 22 et le 29 octobre 2026. La ville ne s’est pas arrêtée de fonctionner, mais les conditions dans lesquelles ses habitants vivent et travaillent restent profondément précaires. La reprise des activités ne signifie pas nécessairement un retour à la normale mais elle témoigne aussi de la nécessité de continuer malgré l’absence de garanties durables.
Au cours des entretiens, cette situation m’a conduite à interroger un terme omniprésent dans les discours consacrés au Liban, celui de « résilience ». Employé par les organisations internationales, les acteurs humanitaires et les médias particulièrement occidentaux, il sert régulièrement à décrire la capacité des Libanais à surmonter les guerres, les crises économiques et les déplacements successifs. Il est généralement associé à la solidarité, à l’adaptation et à la persévérance d’une société qui continue d’avancer malgré les épreuves. Pourtant, plusieurs personnes rencontrées contestent cette représentation. Elles ne nient pas les capacités d’adaptation de la population, mais refusent que celles-ci deviennent une manière de normaliser des conditions de vie qui ne devraient pas l’être. Lors d’un entretien réalisé le 23 et 27 octobre, Christian Taoutel, professeur associé à l’Université Saint-Joseph, m’explique précisément pourquoi il préfère ne plus employer le mot « résilience ». Selon lui, les Libanais ne souhaitent pas nécessairement être résilients : « Ils aspirent avant tout à vivre dans une société normale, où les crises successives ne constituent pas une composante permanente du quotidien. » Il lui préfère le terme de « fatalité », qui traduit davantage, à ses yeux, le sentiment d’une population contrainte de composer avec une instabilité devenue structurelle.
Cette distinction est importante. La résilience suppose une capacité à surmonter une épreuve ; or, au Liban, les épreuves ne semblent jamais véritablement prendre fin. À peine une crise s’atténue-t-elle qu’une autre vient compromettre les conditions d’un retour à la stabilité. L’adaptation devient alors moins une réponse exceptionnelle qu’une nécessité quotidienne. Ce que certains discours extérieurs présentent comme une qualité collective peut aussi être vécu par les habitants comme une obligation : celle de continuer à travailler, à se déplacer, à accueillir leurs proches ou à reconstruire, faute de pouvoir compter sur des conditions de vie plus stables.
Continuer à travailler, même lorsque les conditions ne le permettent plus
Cette contradiction prend une dimension très concrète dans les témoignages recueillis à Beyrouth. Le 22 octobre, j’ai rencontré un chauffeur de taxi, Hossain, père de deux enfants, qui avait perdu une jambe à la suite d’un accident survenu dans un tunnel plongé dans l’obscurité en raison des coupures d’électricité. Malgré son handicap, il avait rapidement repris son activité professionnelle afin de subvenir aux besoins de sa famille. Son histoire pourrait aisément être présentée comme une illustration de la résilience libanaise : celle d’un homme qui refuse de renoncer malgré une épreuve particulièrement lourde. Pourtant, ce récit soulève une autre question. Pourquoi cet homme a-t-il dû reprendre si rapidement le travail ? Dans quelles conditions économiques et sociales une personne amputée peut-elle retrouver une activité professionnelle sans disposer nécessairement d’un accompagnement adapté ? Et que révèle son parcours sur les conséquences de défaillances aussi ordinaires que les coupures d’électricité ?
Ce témoignage m’a semblé particulièrement révélateur de l’ambiguïté du terme. Il ne s’agit pas de minimiser la détermination individuelle de cet homme, mais de ne pas faire de son endurance une réponse suffisante à une situation qui relève aussi de responsabilités collectives. Le courage d’un individu ne devrait pas dispenser d’interroger les conditions qui l’ont conduit à devoir poursuivre son activité dans de telles circonstances. D’autres observations à Beyrouth renvoient à cette même nécessité de s’adapter en permanence. Les chauffeurs doivent composer avec l’augmentation du prix du carburant, des tarifs de transport qui ne suivent pas toujours l’évolution des coûts et une demande irrégulière. Certains privilégient désormais les clients directs afin de limiter leur dépendance aux plateformes et de sécuriser leurs revenus. Les habitants réorganisent leurs déplacements, leurs dépenses et leurs activités autour de contraintes qui, dans un fonctionnement institutionnel plus stable, ne devraient pas occuper une place aussi importante.
La crise économique de 2019 n’a pas disparu avec le retour des tensions militaires. Elle continue de structurer le quotidien, même lorsque l’attention publique se concentre sur les enjeux sécuritaires. Plusieurs interlocuteurs décrivent une société dans laquelle la classe moyenne s’est considérablement fragilisée, tandis que les écarts entre les catégories les plus aisées et les populations précaires se sont accentués. La guerre vient ainsi s’ajouter à une crise qui n’a jamais été véritablement résolue.
Le Sud-Liban : rentrer chez soi sans retrouver sa vie
C’est toutefois dans les témoignages relatifs au Sud-Liban que les limites de la résilience apparaissent avec le plus de force. Les déplacements successifs ont profondément modifié les conditions d’existence des populations, bien au-delà de la seule perte des logements. Les habitants doivent parfois choisir entre rester dans des zones exposées, rejoindre des lieux d’accueil dont le coût devient difficilement supportable ou retourner dans des localités où les infrastructures et les moyens de subsistance ont été détruits. Au cours de mon entretien avec le directeur de l’Œuvre d’Orient, Vincent Gelot, le 23 octobre, les situations de Rmeich, Aïn Ebel et Debel ont notamment été évoquées. Dans ces localités proches de la frontière, certains habitants ont refusé de quitter leurs villages, par crainte de ne jamais pouvoir y revenir. D’autres ont tenté de retrouver leur domicile malgré les destructions et les incertitudes sécuritaires. L’accès à certaines zones reste néanmoins difficile, parfois soumis à des coordinations militaires et à des autorisations préalables. Les habitants ne peuvent pas toujours rejoindre leurs terres agricoles, tandis que les risques liés aux munitions non explosées et aux destructions environnantes compliquent la reprise des activités.
Cette situation donne au retour une signification différente de celle que lui attribuent parfois les bilans humanitaires. Revenir ne signifie pas nécessairement retrouver des conditions de vie acceptables. Certaines familles rentrent parce qu’elles ne peuvent plus supporter le coût d’un logement ailleurs, notamment à Beyrouth dont le coût de vie ne cesse d’augmenter, parce qu’elles ne disposent pas de revenus suffisants ou parce que leur attachement au territoire rend le déplacement prolongé insoutenable. Le retour peut donc être moins le signe d’une normalisation que celui de l’épuisement des solutions alternatives. Les conséquences sont particulièrement importantes dans une région où les activités économiques reposent largement sur l’agriculture, l’élevage, les oliveraies et le petit commerce. La destruction d’une habitation ne constitue qu’une partie du problème lorsque les terres ne sont plus accessibles, que les récoltes ont été perdues et que les infrastructures nécessaires à la production ne fonctionnent plus. Une famille peut retrouver son village sans retrouver les ressources qui lui permettaient d’y vivre.
L’entretien avec Ali Mourad du 26 octobre, enseignant-chercheur à la Beirut Arab University, consacré aux conséquences sociales et politiques de la guerre, permet d’aller plus loin dans cette analyse. Il décrit la destruction d’un quartier de son village d’origine, composé d’une vingtaine à une trentaine de maisons appartenant notamment à plusieurs générations de sa famille. Les habitants ont été dispersés à travers le Liban, souvent en fonction des possibilités d’hébergement disponibles. Pour lui, la destruction ne concerne pas uniquement les bâtiments : elle emporte avec elle les relations de voisinage, les solidarités familiales et les réseaux économiques et scolaires qui structuraient la vie locale. Il évoque notamment les conséquences de cette dispersion sur les professions de proximité. Un médecin installé à Tyr ou à Nabatiyé dépend d’une patientèle locale et d’un environnement économique qui ne peuvent être reconstitués simplement par la remise en état de son cabinet. Les enfants, quant à eux, fréquentaient des établissements scolaires où se retrouvaient des familles de plusieurs villages. La dispersion des habitants fragilise ainsi des relations qui dépassent largement le cadre domestique.
Ce témoignage m’a amenée à considérer sous un prisme différent le déplacement autrement que comme une interruption temporaire de la vie quotidienne. Lorsqu’une population est dispersée, ce sont les conditions mêmes de son existence collective qui sont affectées. Les familles peuvent progressivement reconstruire leur quotidien ailleurs, tandis que les liens qui les rattachaient à leur village s’affaiblissent. Même lorsque les logements sont reconstruits, rien ne garantit que les habitants reviendront ensemble, que les activités économiques reprendront ou que les relations sociales retrouveront leur configuration antérieure.
La reconstruction matérielle ne constitue donc pas, à elle seule, une reconstruction sociale. Cette distinction est essentielle pour comprendre pourquoi le nombre de personnes revenues dans leurs villages ne suffit pas à mesurer le rétablissement des populations déplacées.
Une solidarité réelle, mais de plus en plus éprouvée
À plusieurs reprises au cours de mes entretiens, une autre réalité est apparue : celle du rôle croissant des associations, des organisations humanitaires et des institutions religieuses dans la prise en charge des besoins de la population. Au Liban, ces structures ne se limitent pas à intervenir lors des urgences. Elles assurent depuis longtemps une partie des services sociaux, éducatifs et sanitaires que l’État ne parvient pas à fournir de manière satisfaisante. L’Œuvre d’Orient décrit ainsi une mobilisation importante des écoles, des congrégations religieuses et des associations pour accueillir les familles déplacées. Des établissements scolaires ont ouvert leurs portes, des structures ont organisé des distributions de biens essentiels et des réseaux locaux ont permis de maintenir une forme de solidarité entre les populations hôtes et les personnes contraintes de quitter leur domicile.
Cette mobilisation est indispensable, mais elle ne peut être considérée comme une ressource inépuisable. Les associations doivent aujourd’hui faire face à une diminution des financements, à l’inflation et à une augmentation continue des besoins. Certaines institutions attendent toujours le versement de subventions publiques, tandis que leurs dépenses de fonctionnement ont fortement augmenté. Des établissements qui assurent des missions d’intérêt général se retrouvent ainsi fragilisés par les défaillances de l’État auquel ils sont censés apporter un relais. L’entretien met également en évidence une fatigue croissante parmi les acteurs de la société civile. Les déplacements se succèdent, les besoins évoluent et les organisations doivent constamment réorienter leurs interventions. Certaines structures ont déjà dû adapter leurs activités à plusieurs reprises depuis le début des dernières séquences de violence. À Tibnine, une école évoquée par l’Œuvre d’Orient avait notamment connu plusieurs déplacements avant de pouvoir retrouver un lieu d’activité, lui-même situé à proximité d’une zone devenue sensible.
La solidarité reste donc une réalité importante de la société libanaise, mais elle s’exerce dans des conditions de plus en plus difficiles. Elle ne peut durablement remplacer une politique publique cohérente ni compenser l’absence de garanties institutionnelles. Présenter cette mobilisation comme une nouvelle preuve de résilience risque de masquer la fragilité des organisations qui la rendent possible.
Cette contradiction est d’autant plus visible que les populations déplacées ne sont pas les seules à subir les conséquences de la crise. Les communautés qui les accueillent doivent également composer avec leurs propres difficultés économiques et sécuritaires. La prolongation des déplacements peut créer des tensions, notamment lorsque les structures d’accueil manquent de moyens ou que les habitants ne disposent d’aucune visibilité sur la possibilité d’un retour. Il ne s’agit pas nécessairement d’un rejet des personnes déplacées, mais d’une situation dans laquelle la solidarité est sollicitée au-delà des ressources disponibles.
Une crise politique qui ne peut être dissociée des conditions de vie
Au fil des conversations, il est également apparu difficile de séparer la fatigue sociale des interrogations politiques. La guerre, les destructions et les déplacements ne sont pas uniquement vécus comme des événements extérieurs venant frapper une société déjà fragilisée. Ils réactivent des débats anciens sur la souveraineté de l’État, les rapports de force entre communautés et la place des acteurs armés dans la décision politique. Ali Mourad insiste notamment sur la difficulté de remettre en question le rôle du Hezbollah au sein de la communauté chiite. Selon son analyse, le rapprochement entre le Hezbollah et Amal, particulièrement depuis 2005, a contribué à réduire l’espace de la contestation politique interne. La défense de l’unité communautaire est parfois mobilisée pour disqualifier les critiques, assimilées à une forme de trahison ou à une menace contre la cohésion du groupe. Il considère que cette dynamique a participé à consolider une hégémonie politique et à limiter l’expression de certaines voix dissidentes.
Christian Taoutel évoque également les transformations à l’œuvre au sein de la communauté chiite, dont il estime qu’elle traverse une période de remise en question profonde après les destructions, la mort de Hassan Nasrallah et l’affaiblissement du récit d’invulnérabilité construit autour du mouvement. Il souligne toutefois qu’il demeure difficile de mesurer l’ampleur des évolutions internes, notamment lorsque la critique publique est perçue comme une prise de position contre la communauté elle-même. Ces analyses doivent être replacées dans leur contexte et attribuées à leurs auteurs. Elles ne permettent pas de considérer la population chiite comme un ensemble homogène, ni de confondre les aspirations des citoyens avec les décisions du Hezbollah ou les orientations régionales de l’Iran. Elles montrent néanmoins que la reconstruction du pays ne peut être dissociée d’une réflexion sur le fonctionnement de ses institutions et sur les conditions dans lesquelles les choix militaires et politiques sont effectués.
La question de la responsabilité est ici centrale. Les populations civiles ne peuvent être réduites aux stratégies des acteurs armés, pas plus que les habitants du Sud ne peuvent être considérés comme collectivement responsables des décisions du Hezbollah. Mais la critique de ces décisions ne saurait non plus être évacuée au nom de la solidarité communautaire ou de la nécessité de reconstruire. Il s’agit précisément de pouvoir penser ensemble la protection des populations, le retour des déplacés, la reconstruction et le rétablissement d’une autorité étatique capable de décider au nom de l’ensemble du pays.
Cette dimension politique est particulièrement importante dans les localités frontalières, où la possibilité même de rentrer chez soi dépend de conditions sécuritaires qui échappent largement aux habitants. Les destructions, les restrictions d’accès et les incertitudes liées à la présence militaire israélienne ne peuvent être considérées comme de simples obstacles temporaires. Elles soulèvent la question du maintien des populations sur leurs terres et de la capacité de l’État libanais à garantir leur sécurité et leur retour.
Les camps palestiniens : une précarité qui ne relève plus de l’urgence
La question de la résilience se pose également dans les camps palestiniens, où la précarité s’inscrit dans une temporalité différente. Lors de l’entretien avec l’Œuvre d’Orient, les situations de Mar Elias et de Dbayé ont notamment été évoquées. Si les conditions sécuritaires y sont aujourd’hui relativement plus calmes que durant certaines périodes des décennies précédentes, la situation sociale et humanitaire demeure particulièrement difficile. La densité de l’habitat, les infrastructures insuffisantes, les restrictions d’accès à certaines professions et le manque de perspectives économiques continuent de peser sur les habitants. À Dbayé, l’absence d’une école de l’UNRWA constitue notamment une difficulté supplémentaire pour les familles. À Mar Elias, la présence d’un réseau associatif permet de répondre à certains besoins, mais ne modifie pas les contraintes structurelles auxquelles les habitants sont confrontés.
La guerre à Gaza et les développements régionaux ont remis la question palestinienne au centre de l’attention internationale, mais cette visibilité ne s’est pas nécessairement traduite par une amélioration de la situation quotidienne des réfugiés au Liban. Les préoccupations relatives au Hezbollah, à l’Iran et à la sécurité régionale tendent également à occuper une place importante dans le débat public libanais, tandis que les difficultés sociales des camps demeurent largement inscrites dans la durée.
Ici encore, le recours à la résilience peut devenir problématique lorsqu’il transforme une situation prolongée de précarité en capacité supposée d’adaptation. Les habitants ne font pas seulement face à une urgence ponctuelle : ils vivent dans un environnement où l’incertitude sur l’avenir, les possibilités professionnelles et le statut politique des réfugiés se transmettent d’une génération à l’autre. La question n’est donc pas seulement de savoir comment les structures humanitaires peuvent répondre à leurs besoins, mais pourquoi ces besoins continuent de se reproduire sans perspective politique durable.
Ne plus demander aux Libanais de tenir
Au terme de cette semaine d’entretiens et d’observations, ce qui frappe n’est pas l’absence de solidarité ou de volonté de continuer, mais la contradiction entre la capacité des habitants à maintenir leur quotidien et les conditions dans lesquelles ils sont contraints de le faire. À Beyrouth, les commerces restent ouverts malgré les coupures d’électricité et les incertitudes sécuritaires. Dans le Sud, des habitants retournent dans des villages où les moyens de subsistance ont été détruits. Les associations poursuivent leurs activités malgré la contraction des financements. Des familles accueillent des déplacés alors qu’elles doivent elles-mêmes composer avec une situation économique difficile. Ces situations témoignent de ressources individuelles et collectives considérables. Mais elles ne doivent pas être transformées en preuve que la société libanaise serait naturellement capable d’absorber des crises répétées. La capacité à continuer ne signifie pas que les conditions de vie sont acceptables ; la solidarité ne signifie pas que les organisations peuvent se substituer indéfiniment à l’État ; le retour ne signifie pas que les populations ont retrouvé leurs moyens de subsistance ; et la reconstruction des bâtiments ne garantit pas celle des communautés. Le terme de « fatalité », employé par Christian Taoutel, traduit une partie de cette lassitude. Il exprime la conscience d’un environnement politique et régional qui semble condamner le pays à une succession de crises, sans pour autant signifier un renoncement à son avenir. Mais cette fatalité n’est pas une explication suffisante : elle ne doit pas conduire à considérer l’instabilité comme une caractéristique immuable du Liban. Les crises ont des causes, des acteurs et des responsabilités. Les mettre en évidence demeure indispensable pour ne pas réduire l’expérience des habitants à une simple capacité d’endurance.
Le rejet de la résilience est finalement moins une contestation de la force de la société libanaise qu’une revendication de normalité. Les personnes rencontrées ne demandent pas à être célébrées pour leur capacité à vivre dans l’incertitude, à travailler malgré les défaillances des infrastructures ou à reconstruire après chaque destruction. Elles aspirent à pouvoir habiter leurs villages, accéder à leurs terres, exercer leur métier, scolariser leurs enfants et se projeter dans l’avenir sans devoir constamment anticiper une nouvelle crise. La question n’est donc plus de savoir jusqu’où les Libanais peuvent tenir, mais combien de temps encore ils seront contraints de le faire. Une société ne devrait pas avoir à faire de sa survie une identité collective. Elle devrait pouvoir compter sur des institutions, des garanties de sécurité et des conditions économiques qui lui permettent enfin de vivre autrement que dans l’attente de la prochaine épreuve.

