Les Yézidis sont-ils destinés à vivre une existence marquée par la persécution ? Entretien avec Hosheng Broka

A Yazidi man stands near the unmarked headstones honoring the victims of the 2014 genocide. Date: October 18, 2023. Photo: Bilind T. Abdullah/Rudaw

Auteur

Saad Salloum

Saad Salloum

Hosheng Broka est un sociologue et poète syrien qui vit en Allemagne depuis les années 1990. Parmi ses ouvrages en arabe, on trouve Études sur la mythologie de la religion yézidie(1995), Rituels dumuziens dans le yézidisme (coécrit avec le Dr Khalil Jindy, 2004) et Le mystère de Tawsi Melek : L’origine du bien et du mal dans le yézidisme (2014). Il est également l’auteur d’œuvres poétiques en kurde et d’une étude sur le zoroastrisme en allemand.

Saad Salloum : Quelle est, selon vous, l’ampleur de l’impact du traumatisme lié au génocide ? A-t-il permis de braquer l’attention du monde sur la communauté yézidie, longtemps restée isolée entre le mont Sinjar et la vallée de Sheikhan ?

Hosheng Broka : Avant ce traumatisme, les Yézidis étaient un peuple largement méconnu, vivant en marge du monde, tant sur le plan géographique que temporel, culturel et social. Ils étaient considérés comme un « peuple en dehors de l’histoire » ou comme un peuple oublié dans la mémoire collective. Ironiquement, bien que l’État islamique représente une horreur sans précédent, incarnant un terrorisme extrême, il a paradoxalement rappelé au monde l’existence d’un peuple ancien — situé à la périphérie du monde — aujourd’hui menacé de disparition.

Le traumatisme infligé par l’État islamique a projeté les Yézidis sous les feux de la rampe en tant que peuple persécuté, les inscrivant désormais dans le paysage humanitaire mondial. Suite à ce génocide effroyable, les Yézidis sont passés dans la conscience historique grobale, d’un peuple oublié à une communauté ayant trouvé une place dans la mémoire collective. La question yézidie a évolué dans l’imaginaire politique mondial, se transformant d’une problématique interne et marginalisée à une cause internationale débattue dans les parlements, gouvernements et institutions internationales. Culturellement, les Yézidis sont passés de « peuple du diable » à « peuple Nobélisé ». D’un point de vue doctrinal, leur image a également évolué : ils ne sont plus perçus comme des « infidèles », mais comme des « croyants ». Les perspectives théologiques se sont également modifiées, les reconnaissant non plus comme un « peuple contre Dieu », mais comme un « peuple avec Dieu ».

Le génocide yézidi, survenu après l’ascensiont de l’État islamique, est reconnu comme l’un des génocides ayant le plus rapidement capté l’attention de la conscience mondiale et ayant profondément touché l’empathie internationale. Par conséquent, les élites yézidies doivent saisir cette opportunité pour assurer une place durable à leur peuple sur la scène mondiale. Autrement dit, elles devraient se concentrer sur « tirer parti de la tragédie de l’État islamique » en adoptant une approche optimiste, en voyant le « verre à moitié plein», plutôt que de perdre du temps dans des querelles intellectuelles ou une vision pessimiste du « verre à moitié vide ».

Saad Salloum : Comment le traumatisme du génocide a-t-il affecté l’identité yézidie et leur manière de se percevoir dans un monde où ils ont été brusquement projetés sous une intense lumière médiatique ?

Hosheng Broka : L’identité yézidie, après le traumatisme profond qu’elle a subi, a connu une transformation significative qui dépasse toutes les attentes. La question la plus importante pour les Yézidis aujourd’hui, portée par la douleur immense du génocide, est une question d’identité : Qui sommes-nous ? Que sommes-nous et où allons-nous ? La brutalité des actions de l’État islamique approfondi cette interrogation sur l’identité. En effet, on pourrait soutenir que ce groupe extrémiste a réveillé les Yézidis de leur «sommeil identitaire». Le «trauma de l’État islamique» a frappé au cœur même de l’identité yézidie. L’impact profond de ce traumatisme réside dans la transformation qu’il a engendrée : un changement dans les questions entourant l’identité et l’existence. Cela représente une transition de la certitude au doute, passant d’une compréhension confiante de l’identité à un état d’incertitude, et d’une assurance dans l’existence à un sentiment de questionnement existentiel.

Saad Salloum : Bien que la question de l’identité soit devenue centrale, elle se pose désormais de l’intérieur plutôt que d’être imposée par des influences extérieures, contrairement à la règle selon laquelle les individus adhèrent à la religion de leurs dirigeants. Cette dynamique peut expliquer les profondes divisions sur la définition de l’identité yézidie : est-elle religieuse ou ethnique ? Un Yézidi est-il kurde ou arabe ? Représente-t-il une identité zoroastrienne ou une identité mésopotamienne ancienne ? Ces récits, parmi d’autres, sont en conflit pour définir l’identité yézidie.

Hosheng Broka : L’identité yézidie, comme celle de nombreuses communautés réprimées, a connu et continue de connaître des transformations dramatiques. Le yézidisme, à l’instar de nombreuses religions anciennes du Proche-Orient, est fondé sur la vénération de la nature. Il s’agit d’une religion qui honore l’eau, le feu, la terre, l’air, le soleil, la lune, les planètes, les étoiles, le vent, les nuages et la pluie. Le Yézidi vénère la nature à travers Dieu, et Dieu à travers la nature.

Sur le plan éthnique, les Yézidis ont historiquement été les premiers habitants du Kurdistan, ce qui a été et reste leur patrie ultime. Cependant, la persistance du génocide a poussé les Yézidis, en tant que peuple « maudit », à abandonner leur identité unifiée, qui coïncidait avec les frontières du Kurdistan, au profit d’une « identité différente ou peut-être multiple », dont les frontières sont définies par l’héritage sanguin. Cette transition d’une identité homogène au Kurdistan à une identité différenciée est principalement due à la persécution des populations originelles devenues minoritaires sous l’influence de la religion officielle de « l’Empire Ottoman Kurdistan ». C’est là le cœur du problème.

Un exemple frappant de cette difficulté est l’histoire de l’émir de Rawanduz, connu sous le nom de Miri Kura (l’Émir à l’Œil Unique), entre 1832 et 1835, a massacré entre quatre-vingts et cent mille Yézidis « l’Islam de la Sublime Porte ». Malgré cette atrocité, un mémorial a été érigé en son honneur au cœur du Kurdistan, le présentant comme un symbole national du peuple kurde. Comment l’« Émir du Kurdistan », résidant au centre du Kurdistan, peut-il être à la fois un symbole du massacre d’un peuple et un emblème de la « vie d’un peuple » ? Ici, nous sommes confrontés à deux récits opposés d’un même « symbole » en un seul lieu : la mémoire yézidie de Miri Kura est totalement contraire à sa représentation dans la mémoire kurde. Cette dichotomie peut également être observée dans de nombreux autres événements et « héros » de l’histoire kurde, créant une « histoire discordante » ou une histoire sombre dans la mémoire yézidie.

Saad Salloum : Vous avez abordé l’histoire persistante du génocide contre les Yézidis et soutenu l’idée que cette histoire suit un cycle inévitable concernant la position des minorités religieuses au Moyen-Orient. Quelle est la place des Yézidis dans ce récit historique ?

Hosheng Broka : Autrefois, l’Est était habité par une diversité de groupes religieux, y compris les Yézidis, Shamsanis, Mithraïstes, Mages, Zoroastriens, Chrétiens, Juifs, Sabéens, Kakaïs et d’autres adeptes du soleil, des étoiles, des planètes et de la nature. Que sont devenus la plupart de ces peuples et groupes variés ? Aujourd’hui, les Yézidis se retrouvent éparpillés à travers les continents, les frontières, les pays, les cultures et les sociétés en raison de leur statut de minorité persécutée en conflit avec les majorités environnantes. Pourquoi cette dispersion yézidie ? Pourquoi ce déplacement incessant ? Les sources historiques révèlent que l’oppression sévère des minorités par les majorités a commencé avec l’intensification du conflit entre les empires safavide et ottoman au début du XVIe siècle,ce qui a entraîné une fragmentation inévitable pour Yézidis.

La première vague de migration yézidie s’est produite au début du XIXe siècle, lorsque les Yézidis ont fui les provinces « Sarhad » de l’Empire ottoman (telles Van, Batman, Sibani Khalati, Ağrı, Kucakri, Ararat, Kabağ, Iğdır, Kars, etc.) vers les régions voisines, notamment les anciens territoires soviétique tels que l’Arménie, la Géorgie, la Russie et d’autres pays du Caucase. La deuxième vague de migration a eu lieu au début de la Première Guerre mondiale et pendant celle-ci, à la suite des massacres arméniens et yézidis perpétrés par les armées ottomanes de 1915 à 1923.

Saad Salloum : Je comprends que le terme « vague » peut ici évoquer une notion de nettoyage ethnique, mais il est important de noter que la migration peut aussi être motivée par d’autres facteurs tels que le désir d’améliorer les conditions économiques ou la recherche d’opportunités pour offrir une meilleure vie aux nouvelles générations.

Hosheng Broka : L’histoire des Yézidis, depuis leur première fuite jusqu’à la plus récente, est marquée par une quête constante de sécurité. Il est indéniable que les Yézidis ont su saisir des opportunités historiques uniques dans leur quête de sécurité et de liberté. Par exemple, la troisième vague des Yézidis a commencé dans les années 1960 avec la mise en œuvre de l’« Accord sur les travailleurs invités » signé entre l’Allemagne de l’Ouest et la Turquie. Cet accord a permis aux Yézidis turcs de se rendre en Allemagne de l’Ouest en tant que « travailleurs invités » offrant ainsi une chance d’améliorer leur vie. Cette opportunité a facilité l’émigration massive des Yézidis turcs vers l’Allemagne à la fin des années 1970, 1980 et 1990 en tant que « groupe ethnique opprimé » ou peuple menacé d’extinction, entraînant ainsi la quatrième vague de migration yézidie. Aujourd’hui, il ne reste plus que moins de cinq cents Yézidis dans leurs lieux d’origine à travers l’Atlas turc.

Saad Salloum : Comment évaluez-vous les connexions transfrontalières entre les Yézidis en Turquie et en Syrie, tant en termes d’impact du nettoyage ethnique et de migration vers de nouvelles géographies que de création d’une carte de dispersion mondiale ?

Hosheng Broka : Les Yézidis, comme d’autres peuples de la région tels que les Kurdes, les Chrétiens, les Assyriens, les Chaldéens, les Arméniens, les Turkmènes et les Circassiens, sont répartis des deux côtés de la frontière entre la Turquie et la Syrie.

La récente « heureuse coïncidence » qui a facilité la dernière vague de migration yézidie de Turquie vers l’Allemagne et d’autres pays d’Europe occidentale a également eu un impact sur la migration yézidie de l’autre côté de la frontière, en Syrie. Cela représente la cinquième vague de migration yézidie : celle des Yézidis syriens. La procédure relativement simplifiée d’asile et de résidence pour les Yézidis venant de Turquie en Allemagne au cours des trois dernières décennies a ouvert la voie à l’émigration de la « moitié » restante de la communauté yézidie en Syrie, leur permettant ainsi de migrer plus facilement vers l’Allemagne et d’autres pays d’Europe occidentale.

Saad Salloum : Étant donné que la population yézidie en Syrie a considérablement diminué, passant d’environ 150 000 à seulement quelques milliers en raison de la montée des groupes djihadistes et takfiristes, y compris l’EI, comment évalueriez-vous les impacts à long terme de cette migration de masse sur les structures sociales des Yézidis et sur leurs connexions transfrontalières ?

Hosheng Broka : La communauté yézidie est unie par des liens familiaux étroits. Un seul clan yézidi peut souvent s’étendre à travers la Turquie, la Syrie, l’Irak, et même le Caucase. Il est également important de noter que les Yézidis forment une petite communauté mondiale, comptant environ un million et demi de personnes. Ils sont un peuple marqué par un « complexe de persécution » qui traverse les âges et les frontières. Cela fait de la cause yézidie un projet unificateur plutôt qu’une source de division. Le sentiment de persécution, qu’il soit historique ou actuel, a été et reste le socle commun sous lequel tous les Yézidis se rassemblent.

L’impact du terrorisme transnational de l’État islamique, après le 3 août 2014, a révélé une réalité yézidie qui transcende les frontières. Malgré les évolutions politiques en Irak depuis 2003, la situation des Yézidis reste inchangée. En 2007, à Sheikhhan, dans le Kurdistan irakien, les Yézidis ont été attaqués par leurs voisins kurdes musulmans à la suite d’un incident impliquant le « kidnapping d’une fille yézidie par un garçon musulman », qui s’est révélé être fabriqué. Les « événements de Sheikhhan » ont déclenché la sixième vague migratoire des Yézidis, marquée par des attaques terroristes comme que le meurtre de 23 travailleurs yézidis à Mossoul et Bahzani le 22 avril 2007, et le bombardement des communautés yézidies à Siba Sheikh Khadri et Tel Azer le 14 août 2007. Les atrocités de l’État islamique le 3 août 2014 visaient à éradiquer entièrement la présence yézidie.

Après du groupe terroriste, la migration yézidie est devenue une question existentielle, marquant la septième vague migratoire dans la série des « migrations yézidies » au cours de deux siècles. Les discours de haine à l’encontre de la communauté, notamment après une déclaration d’un dirigeant d’une faction armée yézidie, lors du dixième anniversaire du génocide en août 2024, perçue comme une insulte au Prophète de l’Islam, indique que la migration pourrait continuer.

Saad Salloum : Les Yézidis ont subi 74 massacres et génocides au cours de leur histoire. Comment pouvons-nous échapper à ce cycle perpétuel et ne plus redouter un nouveau décret ou un soixante-quinzième décret ? Est-il envisageable de mettre fin à l’ère « sept vagues » ?

Hosheng Broka : La réalité géographique yézidie, entourée de contextes dictatoriaux historiques et actuels, nous empêche d’imaginer la communauté yézidie en dehors de son difficile passé cyclique. Il est très compliqué d’envisager une fin à la «migrations yézidies» compte tenu des faits sur le terrain. Cette réalité impose une identité qui n’est pas la leur, une existence dans laquelle ils n’ont aucun impact, une histoire dans laquelle ils n’ont aucun rôle, un destin qui n’est pas le leur, ainsi qu’une volonté dépourvue de liberté. Le monde assistera à la «dissolution» des Yézidis dans leur lieu d’origine en raison de la peur, alors qu’ils se fondent dans leur environnement islamique. En revanche, la «dissolution» de cette communauté dans de nouvelles sociétés occidentales (Europe, Amérique, Canada, Australie) et leur intégration dans ces nouvelles cultures, sociétés et démocratie sera motivée par la quête de liberté.

Lorsque l’on parle de génocides, tels que le génocide des Yézidis, des exemples précédents de campagnes génocidaires et de nettoyages ethniques offrent des perspectives importantes sur les raisons pour lesquelles les discours négationistes ou prônant la résurgence de la violence peuvent survenir même après la reconnaissance et la condamnation officielles de génocides. Par exemple, malgré les horreurs et atrocités indéniables de l’Holocauste, le discours antisémite et les campagnes négationistes du génocide persistent et ont même récemment augmenté en Europe et dans d’autres régions du monde. Comme pour l’Holocauste et le génocide des Yézidis, il est essentiel de s’attaquer aux idéologies racistes sous-jacentes et de combattre les discours discriminatoires qui perdurent. Tant que nous continuons à être témoins de discours haineux décrivant les Yézidis comme des « êtres indésirables dans leur terre d’origine », la menace d’une nouvelle campagne génocidaire reste dangereusement présente.

To cite this article: « Les Yézidis sont-ils destinés à vivre une existence marquée par la persécution ? Entretien avec Hosheng Broka » by Saad Salloum, EISMENA, 02/10/2024, [https://eismena.com/research/les-yezidis-sont-ils-destines-a-vivre-une-existence-marquee-par-la-persecution-entretien-avec-hosheng-broka/?lang=fr].

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