L’Irak face au risque d’entraînement dans la confrontation entre Washington et Téhéran

Mourners carry one of the caskets of members of Iraq's Popular Mobilization Forces (PMF) killed in reported strikes on Kirkuk, during the funeral in Baghdad on March 10, 2026. Photo: Rudaw

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Carole Massalsky

Carole Massalsky

Un espace de confrontation indirecte entre Washington et Téhéran

Depuis les attaques américano-israéliennes contre l’Iran il y a plus de deux semaines, l’Irak est en passe de devenir un espace de confrontation dans un conflit qui s’intensifie et s’étend à l’échelle régionale, même si l’État irakien lui-même n’est pas officiellement engagé dans la guerre. Cette situation s’inscrit dans une configuration structurelle remontant à l’invasion américaine de 2003, à la suite de laquelle le pays est progressivement devenu un terrain de rivalité entre l’ingérence américaine et l’influence iranienne. Toutefois, l’Irak de 2026 n’est plus celui de 2003 : le pays se caractérise désormais par une fragmentation politique et sécuritaire profonde, marquée par la présence importante de groupes armés et par l’intégration partielle de certaines milices au sein des structures de sécurité de l’État. Cette hybridité étatique accroît la vulnérabilité de l’Irak aux logiques de confrontation par procuration. Combinée au fait que, d’un point de vue géographique et géopolitique, l’Irak est un État pivot au Moyen-Orient, elle explique que les rivalités régionales et internationales tendent à s’y manifester rapidement.

Aujourd’hui, le territoire irakien se trouve exposé aux frappes des deux camps. L’Iran agit principalement de manière indirecte par l’intermédiaire de groupes armés irakiens pro-iraniens opérant sous la bannière de la « Résistance islamique en Irak », qui regroupe plusieurs factions des Forces de mobilisation populaire (FMP), les Hachd al-Chaabi. Ces attaques de milices s’inscrivent dans une stratégie régionale plus large de l’Iran : dans cette guerre largement asymétrique, Téhéran mobilise l’ensemble des instruments dont il dispose afin de compenser l’écart de puissance militaire avec ses adversaires. Les actions menées par ces factions irakiennes pro-iraniennes sur le territoire irakien s’intègrent ainsi dans un dispositif plus vaste de pressions et de frappes iraniennes visant d’autres pays de la région, en particulier les États du Golfe, dans l’objectif de cibler les intérêts américains à l’échelle régionale. En réponse, les États-Unis ont conduit des frappes de représailles contre des positions de milices à l’intérieur de l’Irak afin de neutraliser leurs capacités militaires après des attaques visant les forces américaines. Ce cycle d’attaques menées par des milices irakiennes pro-iraniennes, suivies de contre-frappes américaines, fait peser un risque réel de transformation du territoire irakien en front indirect du conflit plus large opposant Washington à Téhéran.

Des frappes et des attaques ont été signalées à Bagdad et dans d’autres parties du pays, bien que la majorité d’entre elles se soient concentrées autour d’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, où se trouvent le consulat américain, l’aéroport international utilisé par les forces américaines ainsi que la base militaire de Harir, dans laquelle sont stationnées des troupes américaines. Plusieurs attaques ont visé ces installations ainsi que des positions des peshmergas[1] et des groupes d’opposition kurdes iraniens présents dans la région. Les autorités irakiennes ont condamné ces frappes et annoncé des mesures pour contenir la situation, mais celles-ci n’ont pas empêché de nouvelles attaques visant l’aéroport d’Erbil, des infrastructures énergétiques et certains sites civils.

L’influence iranienne en Irak, vecteur d’escalade dans la confrontation américano-iranienne

L’influence de l’Iran en Irak peut être comprise à travers plusieurs dimensions : sécuritaire, politique, économique et religieuse. Si les liens religieux entre les deux pays s’inscrivent dans une histoire longue liée aux réseaux cléricaux chiites entre Najaf et Qom, les dimensions sécuritaire, politique et économique se sont surtout renforcées à la suite des transformations structurelles provoquées par l’invasion américaine de 2003. Le renversement de Saddam Hussein et l’effondrement subséquent de l’appareil étatique irakien ont créé un vide institutionnel qui a permis à l’Iran d’étendre son influence à travers des réseaux de partis politiques chiites, d’acteurs religieux et de groupes armés. Cette influence s’est encore renforcée après 2014 avec la création des FMP, formées pour combattre l’État islamique aux côtés de l’armée irakienne et de la coalition dirigée par les États-Unis. À l’époque, ces groupes bénéficiaient d’une forte légitimité populaire en raison de leur rôle dans la lutte contre l’EI, bien que cette légitimité se soit depuis érodée. Aujourd’hui, nombre de ces groupes armés ne sont plus simplement des forces auxiliaires mais font désormais partie intégrante de l’État irakien. Tout en étant rattachés à l’appareil officiel de sécurité, ils conservent des structures politiques et économiques autonomes et forment un réseau complexe reliant dirigeants politiques, hauts fonctionnaires, autorités religieuses, acteurs économiques et organisations civiles. À travers ces réseaux, ils exercent une autorité locale, contrôlent à la fois des circuits économiques formels et informels et participent pleinement à la vie politique à travers des partis et alliances politiques institutionnalisés. En ce sens, leur influence dépasse largement la sphère militaire et constitue une composante structurelle de l’ordre politique irakien post-2003.

Dans ce contexte, l’influence iranienne se manifeste principalement à trois niveaux. Sur le plan sécuritaire, Téhéran entretient des liens étroits avec plusieurs factions des FMP et d’autres groupes armés appartenant à l’« axe de la résistance », offrant à Téhéran une présence sécuritaire indirecte en Irak ainsi qu’un levier de pression contre les forces militaires américaines stationnées dans le pays. Sur le plan politique, l’Iran entretient des relations étroites avec plusieurs partis chiites irakiens et des figures politiques influentes, ce qui lui confère une influence significative au sein du système politique de Bagdad. Enfin, sur le plan économique, l’Irak reste fortement dépendant de l’Iran pour ses importations de gaz et d’électricité, ainsi que pour les flux commerciaux transfrontaliers, offrant à Téhéran un moyen supplémentaire d’influence et de pression.

Malgré une forte influence iranienne et l’ingérence américaine depuis 2003, l’Irak est parvenu à maintenir entre ces deux puissances un certain degré de stabilité relative, comme l’illustre le processus électoral engagé lors des élections législatives du 11 novembre 2025, au cours duquel l’Irak a respecté le calendrier constitutionnel lors de la première phase du processus parlementaire, même si le pays n’est toujours pas parvenu à former un nouveau gouvernement. Le processus avait pourtant bien commencé, mais la fragmentation du système politique, combinée à une forte pression américaine visant à réduire l’influence iranienne, notamment à travers des exigences de démantèlement des milices et des tentatives d’influence sur la désignation du Premier ministre, a fini par le bloquer. En effet, la désignation de l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki comme candidat au poste par le Cadre de coordination[2] en janvier 2026 a ravivé les tensions entre Bagdad et Washington. Les États-Unis ont averti qu’ils pourraient retirer leur soutien politique, économique et sécuritaire à l’Irak en raison des liens étroits de Maliki avec l’Iran et les milices pro-iraniennes, avertissements toutefois immédiatement rejetés par une large partie de la classe politique irakienne, qui les a qualifiés d’ingérence étrangère dans la souveraineté du pays. Cette position reflète un changement plus large dans la stratégie américaine, qui vise désormais moins à reconstruire un État irakien centralisé fort qu’à contenir l’influence iranienne en Irak.

Dans ce contexte, l’influence de l’Iran ne pousse pas nécessairement l’Irak directement vers une confrontation ouverte, mais elle accroît clairement le risque que le territoire irakien devienne un espace de confrontation indirecte entre les deux puissances. Les groupes armés pro-iraniens opérant en Irak offrent à Téhéran la capacité de faire pression sur les forces américaines sans provoquer d’escalade directe entre États. Dans le même temps, le gouvernement irakien doit gérer ces acteurs tout en tentant de préserver son équilibre fragile entre les deux pays. La période de transition politique en Irak, dans l’attente de la formation d’un nouveau gouvernement, pourrait compliquer davantage la situation et renforcer les inquiétudes quant à la capacité du pays à contenir les effets de débordement de la confrontation entre Téhéran et Washington. Toutefois, la présence du Premier ministre Mohammed al-Sudani devrait constituer un facteur de relative stabilisation, dans la mesure où il est parvenu, jusqu’à présent, à maintenir un équilibre entre les États-Unis et l’Iran et à entretenir des relations avec les deux parties.

Les enjeux et risques d’une implication kurde dans le conflit

En pratique, c’est surtout la région autonome du Kurdistan d’Irak qui apparaît aujourd’hui particulièrement exposée. Au cours des dix premiers jours du conflit, elle a été visée par plus de 200 frappes de drones et de missiles ciblant des bases américaines, des infrastructures civiles et énergétiques, ainsi que des positions des peshmergas et des camps d’entraînement de combattants kurdes iraniens opposés au régime de Téhéran. Ces frappes ont été revendiquées par des groupes armés irakiens pro-iraniens, qui accusent les Kurdes de soutenir les États-Unis et Israël, et cherchent notamment à dissuader toute coopération kurde avec Washington. Elles interviennent dans un contexte de rumeurs selon lesquelles les États-Unis pourraient armer certaines forces kurdes iraniennes basées en Irak afin de favoriser une éventuelle offensive contre le régime iranien, qui serait accompagnée de bombardements américano-israéliens dans les régions kurdes d’Iran afin de préparer le terrain et de provoquer un soulèvement populaire à l’intérieur du pays. Ces spéculations ont été alimentées par une déclaration du Président Trump évoquant une possible action militaire kurde, bien qu’il soit revenu sur ces propos quelques jours plus tard. Elles ont également été renforcées par ses entretiens téléphoniques du 3 mars avec Mustafa Hijri, secrétaire général du Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), ainsi qu’avec les dirigeants des deux principaux partis du Kurdistan irakien, Masoud Barzani (Parti démocratique du Kurdistan, PDK) et Bafel Talabani (Union patriotique du Kurdistan, UPK).

Dans cette perspective, une offensive kurde s’inscrirait dans une stratégie américano-israélienne plus large visant un changement de régime en Iran, qui nécessiterait soit l’envoi de troupes au sol avec un appui kurde local, soit la participation de forces kurdes fournissant une composante terrestre à une campagne aérienne intense. Les Kurdes apparaissent en effet comme l’un des rares acteurs susceptibles de fournir une telle capacité dans l’hypothèse d’une opération visant à renverser le régime iranien. Cela tient à leur expérience militaire acquise lors des guerres en Irak et dans la lutte contre l’État islamique, à la relative structuration de leurs organisations armées et à leur position géographique le long du flanc occidental de l’Iran. Par ailleurs, des frappes américaines et israéliennes sur les infrastructures sécuritaires dans l’ouest de l’Iran, notamment dans les provinces à majorité kurde, nourrissent les spéculations quant à la création d’un espace tampon opérationnel permettant à des groupes armés kurdes de pénétrer en Iran.

Historiquement divisées, plusieurs organisations kurdes iraniennes se sont regroupées le 22 février au sein de la Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien, destinée à coordonner l’action des partis d’opposition kurdes iraniens contre le régime de Téhéran. Cette coalition rassemble le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI, principal groupe d’opposition iranien basé au Kurdistan irakien), le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK, considéré comme la branche iranienne du PKK), le Parti pour la liberté du Kurdistan (PAK), le Komala des Travailleurs du Kurdistan et l’Organisation Khabat, rejoints le 4 mars par le Parti Komala du Kurdistan iranien. Ces organisations disposent de bases militaires et de camps dans la région du Kurdistan irakien, à proximité de la frontière iranienne, ce qui explique en grande partie pourquoi cette région est devenue particulièrement exposée aux frappes liées au conflit. Ces partis étant illégaux en Iran, leurs directions et leurs infrastructures se trouvent en exil dans la région autonome du Kurdistan, tandis que leur présence en Iran demeure clandestine et militairement plus limitée. Toutefois, toute action militaire coordonnée entre ces organisations nécessiterait un niveau de cohésion inédit entre des groupes historiquement fragmentés.

Dans ce contexte, l’armement de groupes kurdes iraniens supposerait également l’implication logistique du Kurdistan irakien, notamment pour le transit d’armes et l’utilisation de son territoire comme base de préparation. Un affrontement entre ces groupes armés et les forces de sécurité iraniennes pourrait alors mobiliser une partie des ressources militaires du régime et favoriser l’émergence de contestations plus larges dans certaines régions du pays. Dans certains scénarios, les forces kurdes pourraient également chercher à contrôler des zones frontalières dans le nord-ouest de l’Iran afin d’y établir un espace tampon opérationnel.

Toutefois, une telle implication comporterait des risques très élevés pour les Kurdes irakiens eux-mêmes, comme le montrent les frappes qui les visent déjà, et elle ne pourrait probablement intervenir qu’en échange de garanties politiques significatives et écrites, telles qu’un soutien à la création d’un État kurde indépendant. Cependant, la mémoire politique kurde est marquée par des alliances stratégiques passées avec des puissances extérieures qui se sont brutalement interrompues une fois que celles-ci avaient atteint leurs objectifs géopolitiques. L’exemple de l’accord d’Alger de 1975 constitue à cet égard l’un des traumatismes majeurs de la mémoire politique kurde. Dans les années 1960 et au début des années 1970, l’insurrection kurde menée en Irak par Mustafa Barzani bénéficie d’un soutien clandestin de l’Iran du Shah, des États-Unis via la CIA et d’Israël, principalement dans le but d’affaiblir le régime baasiste irakien et de peser dans la rivalité régionale avec Bagdad. Ce soutien cesse brutalement lorsque l’Iran et l’Irak signent l’accord d’Alger en mars 1975 : privé d’appui extérieur, le mouvement kurde s’effondre rapidement et l’armée irakienne reprend le contrôle des zones insurgées, entraînant des déplacements massifs de populations et une répression contre les Kurdes. Cette séquence a durablement nourri l’idée d’une instrumentalisation de la cause kurde par les puissances extérieures, perception renforcée par d’autres épisodes comme la violence exercée par le régime de Saddam Hussein dans les années 1980, le soulèvement kurde de 1991 ou, plus récemment, les incertitudes entourant le soutien américain aux forces kurdes syriennes après la lutte contre l’État islamique.

Quant aux Kurdes iraniens, estimés à environ 10% de la population iranienne et constituant l’une des plus importantes minorités ethniques du pays, leurs revendications d’autonomie, de droits culturels et de gouvernance décentralisée ont été violemment réprimées tant sous la monarchie Pahlavi que sous la République islamique. La plupart des partis kurdes affirment rechercher un modèle fédéral au sein de l’Iran plutôt que la sécession et considèrent les accusations de séparatisme comme une campagne politique dirigée contre eux, notamment par certains cercles nationalistes persans, y compris au sein de factions pro-monarchistes. Les tensions autour des aspirations kurdes ne se limitent donc pas au régime de la République islamique, mais concernent également une partie du camp opposé au pouvoir ; Reza Pahlavi a ainsi condamné publiquement l’initiative de la coalition formée le 22 février, estimant que ce type de discours sur l’autodétermination kurde risquait de menacer l’unité territoriale de l’Iran. Il a accusé la coalition de promouvoir une logique séparatiste et de fragiliser l’opposition iranienne en divisant le front anti-régime. En réponse, des dirigeants de partis kurdes d’opposition ont rappelé que l’objectif des Kurdes iraniens était la reconnaissance de droits politiques et nationaux kurdes dans un futur Iran post-islamique, et que la participation kurde à un Iran démocratique n’était pas incompatible avec l’unité nationale. Ils ont également rappelé la méfiance historique envers la dynastie Pahlavi, dont le régime avait mené des politiques de répression et d’assimilation à l’encontre des Kurdes.

Dans l’hypothèse où des forces d’opposition kurdes iraniennes opérant depuis le Kurdistan irakien participeraient, avec l’appui de forces kurdes irakiennes et le soutien américain et israélien, à une opération terrestre contre le régime iranien, la mobilisation d’autres minorités ethniques d’Iran, notamment les Baloutches ou les Azéris pourrait également être encouragée. Toutefois, ces groupes sont aujourd’hui peu armés, peu organisés, non unifiés et géographiquement dispersés, ce qui limite la probabilité d’un soulèvement coordonné. La perspective d’un tel scénario, susceptible d’alimenter une fragmentation territoriale, inquiète néanmoins les États voisins, en particulier la Turquie, l’Azerbaïdjan et le Pakistan. Le facteur turc est particulièrement sensible : Ankara considère le PKK et son affilié iranien, le PJAK, comme des menaces existentielles et observe avec inquiétude toute dynamique kurde susceptible de les renforcer. Cette préoccupation s’est illustrée lorsque le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan s’est entretenu le 4 mars avec Masrour Barzani, Premier ministre du Gouvernement régional du Kurdistan. La présence du PJAK au sein de la récente Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien nourrit ces inquiétudes, d’autant que le processus de désarmement annoncé par le PKK, à la suite des appels de son dirigeant emprisonné Abdullah Öcalan, n’a pas encore commencé et pourrait conduire certains combattants à se redéployer vers le PJAK.

La position du gouvernement irakien et du Kurdistan irakien

Face à cette situation, le gouvernement fédéral irakien a tenté de maintenir une position officielle de neutralité et a déclaré à plusieurs reprises que l’Irak ne souhaite pas être entraîné dans le conflit. Le Premier ministre Mohammed Shia al-Sudani a affirmé que l’Irak rejette toute guerre contre l’Iran et n’autorisera pas que son territoire soit utilisé comme base de lancement pour des attaques contre ce pays. Lors d’un entretien avec le président iranien Massoud Pezeshkian, il a souligné que Bagdad est déterminé à empêcher toute utilisation du territoire irakien pour des opérations contre l’Iran et a également condamné les frappes menées sur le sol irakien comme des violations de la souveraineté nationale qui compromettent les efforts visant à rétablir le dialogue diplomatique. Toutefois, le gouvernement se trouve dans une situation délicate, puisque plusieurs des groupes armés impliqués dans ces attaques sont formellement intégrés aux FMP, qui font légalement partie de l’appareil de sécurité de l’État irakien.

La question se pose alors : Bagdad souhaite-t-elle devenir une base arrière d’opérations visant un changement de régime contre son voisin ? Il convient également de prendre en compte l’accord de sécurité bilatéral signé entre l’Iran et l’Irak le 19 mars 2023 à Bagdad, qui vise notamment à sécuriser la frontière commune et à neutraliser l’activité des groupes d’opposition kurdes iraniens présents au Kurdistan irakien. L’accord stipule qu’aucun acteur, groupe armé ou tiers ne doit utiliser le territoire de l’un des deux États pour mener des attaques contre l’autre. Depuis sa signature, plusieurs organisations kurdes iraniennes ont été relocalisées dans des camps plus éloignés de la frontière et leurs activités militaires ont été restreintes.

De leur côté, les autorités du Kurdistan irakien s’opposent fermement à toute implication dans la guerre et ont déclaré à plusieurs reprises que leur territoire ne devait pas être utilisé comme plateforme pour des attaques contre l’Iran. Plusieurs dirigeants kurdes, dont Massoud Barzani, ancien président de la région du Kurdistan et chef du PDK, ont appelé à éviter toute escalade et à maintenir un rôle visant à apaiser les tensions. De nombreuses voix kurdes se sont ainsi élevées contre l’idée d’impliquer le Kurdistan irakien dans ce conflit : le 4 mars, Qubad Talabani, vice-Premier ministre du Gouvernement régional du Kurdistan, a affirmé sur X que « la région du Kurdistan d’Irak ne fait pas partie du conflit régional actuel et reste attachée à la neutralité », tandis que le 5 mars la Première dame irakienne Shanaz Ibrahim Ahmed a publié une déclaration intitulée « Laissez les Kurdes tranquilles. Nous ne sommes pas des mercenaires », appelant à ne pas entraîner les Kurdes dans une nouvelle guerre. Le porte-parole du gouvernement du Kurdistan irakien, Peshawa Hawramani, a également catégoriquement démenti toute participation des autorités kurdes à un projet visant à armer et envoyer des partis kurdes d’opposition en Iran, affirmant que la région ne souhaite pas étendre le conflit et appelant au contraire à la paix, à la stabilité et à la protection du Kurdistan face aux attaques. Dans le même esprit, Massoud Barzani a réaffirmé la volonté des autorités kurdes de privilégier un rôle de stabilisation et de désescalade dans la région.

Les dirigeants kurdes d’Irak ont historiquement adopté une approche pragmatique dans leurs relations régionales et ont maintenu des relations relativement cordiales avec la République islamique d’Iran. Il est donc probable que des figures comme Massoud Barzani ou les dirigeants du camp Talabani restent prudents tant que Téhéran demeure résilient et que le régime iranien reste en place, par crainte de représailles. Une question centrale demeure : les dirigeants kurdes croiront-ils réellement que Washington les soutiendrait si l’escalade s’intensifie ? Trois facteurs devraient être déterminants dans ce calcul stratégique : la résilience de l’appareil sécuritaire iranien, la crédibilité des engagements américains et l’unité des factions kurdes elles-mêmes.

Plus largement, au sein de la population irakienne, un sentiment croissant de frustration et d’inquiétude se fait sentir. Beaucoup d’Irakiens craignent que la stabilité relative acquise après des décennies de conflit ne soit remise en cause par une guerre qui n’est pas la leur, et que l’Irak ne devienne un champ de bataille par procuration dans une confrontation régionale plus large.

Notes

[1] Official armed forces of the autonomous region of Iraqi Kurdistan under the authority of the Kurdistan Regional Government.

[2] The Coordination Framework currently constitutes the largest parliamentary bloc and brings together a coalition of Iraqi Shiite political parties, several of which maintain close ties with Iran and with the PMF.

To cite this article: « L’Irak face au risque d’entraînement dans la confrontation entre Washington et Téhéran » by Carole Massalsky, EISMENA, 17/03/2026, [https://eismena.com/analysis/lirak-face-au-risque-dentrainement-dans-la-confrontation-entre-washington-et-teheran/?lang=fr].

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