L’État sous pression : le dilemme stratégique du Liban entre l’Iran et Israël

"Dahiya! Where is our Seyyed Hassan?" Photo: Khamenei.ir - WikimediaCommons

Auteur

Karen Hekimian

Karen Hekimian

Le Liban est actuellement pris au piège d’un dilemme stratégique complexe, façonné par des pressions internes et internationales. Au cœur de ce dilemme se trouve la question de savoir si l’État peut réellement désarmer le Hezbollah, une organisation politique et militaire chiite qui opère en dehors de l’autorité formelle de l’État, bien qu’elle participe à la vie politique et gère un vaste réseau de services sociaux. Le désarmement est une revendication récurrente depuis les accords de Taëf de 1989, qui prévoyaient le démantèlement de tous les acteurs armés non étatiques et le placement de leurs capacités militaires sous l’autorité exclusive de l’État libanais. Le Hezbollah, toutefois, a toujours refusé de s’y conformer. L’environnement politique fragmenté du Liban et les dynamiques régionales plus larges compliquent davantage la faisabilité de ce désarmement. La question est revenue au premier plan après la récente guerre entre Israël et le Hezbollah, le désarmement total du groupe devenant l’un des points clés de l’accord de cessez-le-feu signé le 27 novembre 2024.

En adoptant une approche fondée sur des scénarios, cet article évalue la faisabilité du plan de désarmement proposé en examinant les dynamiques internes, régionales et internationales.

L’évolution du Hezbollah et le long débat sur le désarmement

Le Hezbollah (« Parti de Dieu ») est un groupe militaire et politique chiite non étatique au Liban, soutenu et financé par l’Iran. Le groupe a gagné en importance durant la guerre civile libanaise, en particulier dans les années 1980. Il s’est présenté comme la « résistance » (المقاومة en arabe), son agenda étant principalement axé sur la lutte contre Israël. Depuis 2005, le Hezbollah participe à la scène politique libanaise dans le cadre d’une alliance avec un autre parti chiite, le mouvement Amal.

Jusqu’à la dernière guerre entre Israël et le Hezbollah (2023–présent), le parti était l’un des acteurs non étatiques les plus puissants du Moyen-Orient. Son influence ne découle pas uniquement de sa force militaire, mais aussi de son enracinement profond dans la société libanaise. Le Hezbollah a développé ce que beaucoup décrivent comme un « État dans l’État », fournissant des services sociaux étendus — santé, éducation, logement et aide sociale — en échange d’une loyauté politique. Toutefois, avec la récente escalade des hostilités entre le Hezbollah et Israël et la chute du régime Assad en Syrie, le groupe a subi un coup majeur, sans pour autant être totalement défait. Les perturbations de ses réseaux de communication, le ciblage de dirigeants de premier plan et les changements de leadership en Syrie et au Liban ont rendu la contrebande d’armes et de financements plus difficile, bien que loin d’être impossible.

Comprendre si le plan actuel de désarmement peut réussir nécessite d’identifier les acteurs nationaux, régionaux et internationaux et d’évaluer leurs incitations à soutenir ou à rejeter la démilitarisation du Hezbollah.

Dynamiques politiques et militaires internes

Pour contextualiser, le désarmement du Hezbollah est à l’ordre du jour depuis les accords de Taëf (1989), qui ont mis fin à la guerre civile dévastatrice au Liban. L’accord exigeait que tous les groupes de milices soient entièrement désarmés et que leurs armes soient remises à l’armée libanaise. Le Hezbollah a contourné cette exigence en affirmant qu’elle ne s’appliquait pas à lui. Cet argument repose sur l’idée que le Hezbollah n’était pas une milice comme les autres, mais un mouvement de résistance contre l’occupation israélienne du sud du Liban. Cette catégorisation particulière de la branche armée du Hezbollah a instauré un désarmement conditionnel, dépendant des évolutions régionales plutôt que d’un consensus national. Aujourd’hui, l’exécutif libanais est favorable au désarmement du groupe. Cependant, le Hezbollah a refusé de coopérer avec l’armée sur le plan de désarmement, arguant qu’Israël devait d’abord se retirer de plusieurs collines le long de la frontière et cesser ses frappes quotidiennes sur le territoire libanais. En outre, le nouveau secrétaire général du parti, Naïm Qassem, s’est opposé au plan et a même menacé de bloquer le travail du gouvernement en retirant les ministres chiites du groupe.

Un autre facteur interne central est la communauté chiite elle-même. Beaucoup craignent que, sans la protection militaire du Hezbollah, ils ne deviennent vulnérables non seulement face à Israël, mais aussi au sein du système confessionnel libanais. La structure politique du Liban renforce ces inquiétudes : l’accès aux ressources, à la représentation et à la sécurité est organisé selon des lignes confessionnelles. Dans ce contexte, le Hezbollah se présente comme le garant de l’action politique chiite et de la sécurité communautaire. Son pouvoir n’est donc pas seulement militaire, mais aussi socioéconomique. Enfin, un argument fréquemment avancé contre le désarmement est que les Forces armées libanaises (FAL) sont trop faibles pour garantir la sécurité du Liban. Cela crée un paradoxe structurel : l’État ne peut désarmer le Hezbollah qu’après avoir renforcé ses institutions, mais il ne peut pas renforcer ces institutions tant qu’un acteur armé parallèle opère en dehors de son autorité. En pratique, l’autonomie militaire du Hezbollah limite la capacité des FAL à s’étendre, à se moderniser ou à recevoir une assistance internationale sans restrictions. En conséquence, l’État reste prisonnier d’un cycle où sa faiblesse justifie les armes du Hezbollah, et où les armes du Hezbollah renforcent cette faiblesse.

Pressions régionales et internationales

Sur le plan régional, le Hezbollah a également affirmé que le nouveau régime voisin d’Al-Sharaa représente une menace sécuritaire à travers une possible activité djihadiste, utilisant cet argument pour justifier le maintien de ses armes. Sur le plan international, le désarmement du Hezbollah figure également dans plusieurs résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, notamment la résolution 1701, qui appelle à la concentration des armes sous l’autorité exclusive de l’État libanais. Les attentes internationales dépassent toutefois souvent les capacités réelles de l’État libanais. Ce décalage crée un problème structurel : le Liban est tenu responsable de la mise en œuvre d’obligations qu’il n’a pas les moyens de faire respecter.

Avec l’escalade des hostilités entre le Hezbollah et Israël en 2024, Israël, aux côtés des États-Unis, n’a jamais été aussi déterminé à désarmer le Hezbollah malgré les obstacles. Les FAL, disposant de financements limités et d’infrastructures dégradées depuis des années, ont été placées en première ligne pour gérer la situation. À la suite de pressions américaines soutenues, le gouvernement libanais dirigé par le Premier ministre Nawaf Salam a demandé aux FAL, en août, de préparer un plan visant à placer toutes les armes sous le contrôle de l’armée d’ici la fin de l’année. Toutefois, les efforts de désarmement des FAL se sont jusqu’à présent concentrés principalement sur la zone située au sud du fleuve Litani.

L’absence d’un calendrier clair a des conséquences supplémentaires. Le Liban continue de faire face à un environnement sécuritaire instable, et les investissements financiers promis par les États du Golfe restent suspendus. En l’absence de mesures concrètes, l’incertitude entrave à la fois la sécurité et la reprise économique. Même si l’infrastructure militaire du Hezbollah a été affaiblie par Israël, une forte crainte subsiste : exercer une pression excessive sur le groupe pourrait provoquer une confrontation avec les FAL. Cela crée un environnement à haut risque, où toute erreur de calcul pourrait déclencher une confrontation interne ou une escalade régionale.

Scénarios de désarmement du Hezbollah

Pour évaluer si le désarmement du Hezbollah est faisable dans le contexte géopolitique actuel, il est utile de conceptualiser les possibilités à travers une analyse par scénarios. Un cadre logique permet d’identifier trois scénarios principaux : le désarmement total, le désarmement partiel et l’absence de désarmement (maintien du statu quo).

1. Désarmement total

Le succès d’un plan de désarmement total serait extrêmement favorable à Tel-Aviv et à Washington, et le scénario le moins favorable pour Téhéran et le Hezbollah. Le désarmement complet du Hezbollah pourrait transformer son rôle, passant d’une force politique et militaire à une entité principalement limitée à des activités religieuses. Sur le plan interne, des partis opposés au Hezbollah, comme les Forces libanaises, y voient une opportunité de changer une réalité dans laquelle le Liban vit depuis quarante ans, « sans véritable État ». Même l’ancien allié chrétien majeur du Hezbollah, le Courant patriotique libre, a critiqué l’organisation, estimant qu’elle a commis des erreurs stratégiques après le 7 octobre.

Sur le plan régional, l’Iran demeure attaché à l’un de ses relais les plus investis dans la région et à son principal moyen de dissuasion contre Israël. Plusieurs visites très médiatisées de responsables iraniens au Liban ont clairement montré que le Hezbollah n’a pas encore reçu le feu vert de Téhéran pour abandonner ses armes. Sur le plan logistique, un désarmement total, compte tenu de l’état actuel des FAL, est quasiment impossible ; étant donné la position non coopérative du Hezbollah, il nécessiterait probablement une confrontation directe entre l’armée et le parti.

2. Absence de désarmement (statu quo)

À l’autre extrémité du spectre se trouve l’absence de désarmement, où Israël pourrait tenter de désarmer le Hezbollah par la contrainte, ce qui représenterait le pire scénario pour le Liban. La situation pourrait entraîner une intensification de la pression américaine et potentiellement encourager Israël à mener des frappes aériennes à grande échelle dans tout le pays. Israël continuerait également très probablement à imposer ses cinq exigences principales, voire à les élargir sous ce prétexte. Ce scénario exposerait aussi le Liban à des sanctions américaines et à la perte d’une aide conditionnelle de la part des États-Unis et des pays du Golfe, le démantèlement du Hezbollah étant une condition clé de ce soutien. En fin de compte, le Liban pourrait devenir un champ de bataille d’une confrontation entre Israël et l’Iran, sapant davantage la souveraineté libanaise. Un tel scénario aggraverait la crise économique du pays et renforcerait son isolement international.

Le problème du plan de désarmement proposé par les États-Unis est qu’il semble conçu pour échouer. Dans une interview récente accordée à The Nation, l’envoyé spécial américain pour la Syrie et ambassadeur des États-Unis en Turquie, Tom Barrack, a critiqué le gouvernement libanais en déclarant que « tout ce qu’ils font, c’est parler » concernant le plan de désarmement du Hezbollah (Middleeasteye, 2025). Il a également évoqué ouvertement, lors d’un entretien avec la journaliste Hadley Gamble, la difficulté de désarmer le Hezbollah. Tom Barrack a affirmé que si les FAL ne procédaient pas au désarmement, les États-Unis ne le feraient pas à leur place. Il a déclaré :

« … Traversez cette frontière. Voyez-vous où se trouve Jérusalem ? Jérusalem s’occupera du Hezbollah pour vous. » Barrack a également noté qu’il n’existe littéralement aucune incitation pour le Hezbollah à renoncer à ses armes, indiquant que même les États-Unis sont sceptiques quant au succès du plan de désarmement.

3. Désarmement partiel (le plus probable)

Le troisième scénario possible est celui d’un désarmement partiel, mis en œuvre à travers un processus progressif dans lequel le parti remet certains types d’armes. Ce scénario pourrait impliquer une réduction limitée de la production d’armements afin d’éviter une escalade militaire ou de nouvelles sanctions à court terme. Dans ce cas, le gouvernement libanais n’exercerait pas pleinement sa souveraineté, et le Hezbollah ne serait pas totalement inactif. Cela permettrait aux FAL de recevoir progressivement de l’aide et des formations, tout en permettant au Hezbollah de poursuivre ses activités de contrebande et de potentiellement se réarmer. Le Liban recevrait alors l’aide promise, tandis que le Hezbollah se présenterait comme coopératif plutôt que vaincu. Toutefois, les remises d’armes seraient sélectives : le parti pourrait céder certains missiles et drones, tout en conservant des armes à des fins défensives futures. Ainsi, en évaluant la faisabilité du désarmement dans les conditions actuelles, le désarmement total demeure improbable en raison de la résistance du Hezbollah, des capacités limitées de l’armée libanaise et du soutien continu de l’Iran au groupe. De plus, l’idéologie du Hezbollah est enracinée dans la résistance à l’influence occidentale ; le désarmement minerait donc le fondement même de son identité politique. Sans ce récit de résistance, la légitimité du parti — et en fin de compte sa survie — serait menacée dans le cadre du système politique confessionnel libanais.

Pour parvenir à un désarmement total, il serait crucial de mettre en œuvre des changements structurels complets accompagnés d’une autorité centrale forte. Par ailleurs, le Hezbollah dispose de solides réseaux politiques et sociaux internes qui, s’ils sont trop fortement mis sous pression, pourraient s’activer et provoquer, dans le meilleur des cas, des troubles civils, et dans le pire des cas, une guerre civile. Le désarmement partiel reste une issue probable, dans laquelle le Hezbollah pourrait remettre certaines armes tout en conservant un arsenal central. Cela permettrait au Liban d’accéder à l’aide internationale sans déclencher de conflit ouvert. L’échec total du désarmement reste également possible, en particulier si le Hezbollah perçoit la pression extérieure comme une menace directe. Un tel scénario comporte toutefois le risque d’une intervention militaire israélienne majeure et d’un renforcement des sanctions économiques. Le Hezbollah pourrait entamer des négociations sur les modalités du désarmement sans pour autant remettre effectivement ses armes, mais un désarmement complet demeure hautement improbable.

Derniers développements

La récente frappe aérienne israélienne sur Haret Hreik, à Beyrouth, qui a tué le chef d’état-major par intérim du Hezbollah, Ali Tabatabaï, complique davantage la trêve déjà fragile entre les deux parties. Cette frappe, combinée aux raids aériens israéliens continus dans le sud et l’ouest du Liban, s’inscrit dans ce que les responsables israéliens décrivent comme une « stratégie de tolérance zéro », une posture qui rejette toute possibilité de réarmement ou de regroupement futur du Hezbollah. L’opération suggère également qu’Israël pourrait être disposé à intensifier militairement le front libanais s’il estime que le moment actuel offre un avantage stratégique.

Il est largement admis que le désarmement total du Hezbollah est impossible à réaliser dans les délais serrés définis par le cadre du cessez-le-feu. Alors que Washington continue de faire pression sur Beyrouth pour respecter ces engagements, Israël n’a offert aucune incitation politique ou sécuritaire susceptible de soutenir un processus négocié. L’absence de garanties politiques pour le Liban réduit encore davantage l’incitation du Hezbollah à s’engager dans le plan de désarmement. Dans le même temps, les capacités limitées des FAL et la profonde fragmentation politique du Liban rendent une mise en œuvre rapide irréaliste. L’accélération du rythme opérationnel israélien réduit donc l’espace pour des mesures graduelles ou négociées et accroît la probabilité que tout effort de désarmement se déroule sous la contrainte plutôt que par consensus politique.

Conclusion

Le désarmement du Hezbollah nécessite des composantes politiques, militaires, économiques et sociales dont le Liban ne dispose pas actuellement. Les FAL, classées 115ᵉ sur 145 en termes de capacités mondiales, ne peuvent pas mettre en œuvre le désarmement de manière autonome (Global Firepower Index 2025). Compte tenu de l’effondrement économique du Liban, de la faiblesse de son armée et de la loyauté et du soutien continus dont bénéficie le Hezbollah auprès de sa base, parvenir à un désarmement complet et rapide constituerait un défi immense, d’autant plus sous des délais aussi contraignants.

Les évolutions sous l’administration américaine actuelle restent imprévisibles. Étant donné l’asymétrie entre les FAL et le Hezbollah, ainsi que la confrontation régionale plus large entre l’Iran et Israël, accélérer le calendrier du désarmement risquerait davantage de générer de l’instabilité que de produire une réelle conformité. Dans ce contexte, les scénarios exposés précédemment demeurent les repères les plus réalistes pour évaluer les options du Liban. Le désarmement total reste improbable ; un désarmement partiel par des remises sélectives et progressives est possible, mais dépend d’incitations qui n’existent pas actuellement ; et le maintien du statu quo armé demeure une issue probable. Toute solution durable nécessitera non seulement une restructuration politique interne au Liban, mais aussi une désescalade plus large de l’environnement régional.

To cite this article: « L’État sous pression : le dilemme stratégique du Liban entre l’Iran et Israël » by Karen Hekimian, EISMENA, 30/12/2025, [https://eismena.com/analysis/letat-sous-pression-le-dilemme-strategique-du-liban-entre-liran-et-israel/?lang=fr].

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