Les conséquences de la mobilisation du Snapback sur l’Iran : un retour à la case départ ou la chronique d’un effondrement annoncé ?

Security Council Adopts Resolution on Iran Nuclear Deal - A wide view of the Security Council meeting. UN Photo/Loey Felipe - FLICKR

Auteur

David Rigoulet-Roze

David Rigoulet-Roze

« Je prie Dieu de ne jamais connaître l’économie », déclaration attribuée à Mahmoud Ahmadinejad en 2007, Président iranien (2005-2009).

« Ceux qui voient l’économie comme le fondement de tout considèrent l’Homme comme un animal ». [….] « Le fondement d’un animal, c’est son économie ». […] « Le fondement d’un âne, c’est aussi son économie », propos attribués à l’Ayatollah Ruhollah Khomeyni, Guide de la Révolution islamique de 1979.

Introduction

Afin de mettre en perspective le rétablissement des sanctions internationales instaurées à partir de 2006 contre la République islamique d’Iran en raison de son programme nucléaire clandestin, rétablissement devenu effectif le 28 septembre 2025, soit un mois après que les Européens du groupe dit « E3 » (France, Royaume-Uni et Allemagne) ont déclenché l’activation du mécanisme du snapback, il convient de rappeler d’abord la spécificité de ce mécanisme qui a permis leur actuel rétablissement, ensuite de quelles sanctions il s’agit ainsi que des conséquences attendues potentiellement dévastatrices en termes économiques et sociaux, sinon politiques.

Aux origines « françaises » du snapback de juillet 2015

Il convient préalablement de rappeler en quoi consiste ledit snapback (« retour à la situation antérieure ») permettant le rétablissement automatique des sanctions internationales qui avaient été levées dans le prolongement de la signature par les 5+1 (soit les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU + l’Allemagne, en tant que membre de la troïka européenne réunissant Paris, Londres et Berlin) du JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action)/PAGC (« Plan d’Action Global Commun ») le 14 juillet 2015, accord censé encadrer la problématique nucléaire iranienne. Cet accord s’était trouvé juridiquement validé par la Résolution 2231 de l’ONU adoptée à l’unanimité des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité, le 20 juillet 2015, laquelle avait notamment défini le calendrier et les engagements à prendre par toutes les parties pour aboutir à la levée des sanctions internationales à l’encontre de l’Iran le 16 janvier 2016 (date de sa mise en œuvre effective) établies par une demi-douzaine de résolutions de l’ONU entre 2006 et 2010.

Chronologie de sanctions internationales contre la république islamique d’Iran.

Résolution 1696 (31 juillet 2006) : a exigé que l’Iran suspende ses activités liées à l’enrichissement et au retraitement de l’uranium ; a exhorté les États à bloquer les transferts liés au nucléaire ou aux missiles.

Résolution 1737 (23 décembre 2006) : Interdiction de la fourniture de technologies nucléaires et de missiles, gel des avoirs des entités désignées et imposition d’une surveillance des déplacements des personnes liées aux activités proliférantes sensibles.

Résolution 1747 (24 mars 2007) : Instauration d’un embargo sur les armes à l’exportation vers l’Iran, extension du gel des avoirs et exhortation des États et des IFI (Institutions financières internationales) à ne pas accorder de prêts ou d’aide financière au-delà des besoins humanitaires.

Résolution 1803 (3 mars 2008) : Inspections autorisées des cargaisons des navires et avions iraniens, renforcement de la surveillance des activités des banques iraniennes, ajout de désignations de personnes impliquées dans le programme nucléaire et restriction d’accès aux technologies nucléaires dual (à double usage).

Résolution 1835 (27 septembre 2008) : Réaffirme les mesures antérieures sans en ajouter de nouvelles.

Résolution 1929 (9 juin 2010) : La résolution pré-JCPOA la plus radicale :

  • Embargo sur les armes étendu aux armes conventionnelles lourdes.
  • Restriction renforcée sur les transports maritimes, les assurances et les services financiers liés aux activités nucléaires et de missiles.
  • Interdiction à l’Iran d’investir à l’étranger dans des secteurs sensibles.
  • Cessation de nouveaux investissements étrangers dans les champs pétroliers et gaziers.
  • Création d’un panel d’experts pour surveiller la conformité des mesures mises en œuvre.

Mais au sein de la résolution 2231 avait été inséré in fine un mécanisme très particulier destiné à sécuriser la mise en œuvre dudit accord. Il s’agissait en réalité de contourner, de manière « préventionnelle », la paralysie putative du Conseil de sécurité dès lors qu’un pays membre du « club des Cinq » membres permanents du Conseil de sécurité dispose statutairement de la possibilité d’opposer son veto pour bloquer des sanctions. Or, il se trouve qu’à l’époque, ce snapback avait été le résultat d’une initiative spécifiquement française poussé par Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, qui considérait que l’Administration Obama n’était pas suffisamment exigeante envers Téhéran et qu’il était donc nécessaire de prévoir la possibilité de rétablissement automatique des sanctions en cas de violation caractérisée par les Iraniens de leurs engagements inhérents à l’accord signé. Selon les termes de la résolution 2231, le snapback était donc susceptible d’être mobilisé dans le cas de figure où l’un des Etats-parties signataires du JCPOA/PAGC venait à considérer qu’il y avait une violation caractérisée des obligations de Téhéran au regard dudit accord et que Téhéran « ne fournirait pas d’explication crédible » pour en rendre compte selon les termes de Laurent Fabius. Dans ce cas, l’Etat en question – ou plusieurs, le cas échéant – seraient habilités à demander un vote du Conseil de sécurité de l’ONU sur la pertinence ou non du maintien de la reconduction de la levée des sanctions décidée dans le prolongement de la signature de l’accord de 2015.

Le vote ne porterait pas alors sur la réimposition des sanctions en tant que telle, mais plus subtilement sur la reconduction ou pas de la levée de ces sanctions après examen circonstancié de la situation. L’Etat ou les Etats concernés pourraient alors s’opposer à cette reconduction, voire pour le coup opposer leur veto dans le cas d’un membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. On a parfois parlé de « veto inversé » mais l’expression de « veto proactif » conviendrait davantage dans la mesure où il offre la possibilité de rétablir automatiquement les sanctions préexistantes à l’accord de juillet 2015, même à l’initiative d’un seul Etat-partie signataire de l’accord en question. Les modalités de mise en œuvre potentielle ont été détaillées dans le JCPOA/PAGC en prévoyant explicitement la création d’une commission conjointe de résolution des conflits composée de huit membres, soit le « club des cinq » membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU (P-5), + l’Allemagne, l’Union européenne comme entité constituée et la République islamique d’Iran. S’ouvrirait alors une discussion pendant un maximum de 35 jours. Si la situation devait demeurer insatisfaisante, n’importe lequel des Six serait habilité à décider de saisir le Conseil de sécurité. Avec ensuite une période de 30 jours pour potentiellement rétablir les sanctions. A ce stade le droit de veto ne s’appliquerait pas encore. Mais si une majorité de cinq membres s’accordait pour estimer que l’Iran ne respectait pas ses engagements, la question pourrait alors être renvoyée au Conseil de Sécurité : « Sur réception de la notification du participant plaignant, incluant une description des efforts effectués de bonne foi pour résoudre le différend, le Conseil de Sécurité des Nations Unies, en accord avec ses procédures, votera sur une résolution aux fins de maintenir la levée des sanctions. Si la résolution n’a pas été adoptée dans les trente jours suivant la notification, les dispositions des anciennes résolutions du Conseil seront remises en vigueur, à moins que le Conseil n’émette une décision contraire ».

C’est précisément ce qu’il s’est passé à la fin de l’été. « Si l’Iran (…) se refuse à négocier un encadrement strict et durable de son programme nucléaire, alors la France, avec ses partenaires européens, peut, par une simple lettre à la poste, réappliquer à l’Iran l’embargo mondial sur les armes, sur les équipements nucléaires et sur les banques et assurances, qui avait été levé il y a 10 ans », avait expliqué le chef de la diplomatie française, le 28 juin dernier, en guise d’avertissement et en espérant que Téhéran s’engagerait dans une logique constructive. Mais, en raison de l’intransigeance iranienne pour relancer les négociations sur le nucléaire, le groupe « E3 » a alors informé par lettre le Conseil de sécurité de l’ONU, le 28 août 2025, qu’il estimait que l’Iran ne respectait pas, de manière manifeste, ses engagements au titre du JCPOA/PAGC. La France, le Royaume-Uni et l’Allemagne ont indiqué au Conseil de sécurité que « sur la base de preuves factuelles », ils estiment que l’Iran – depuis qu’il s’est progressivement affranchi le 8 mai 2019 de ses obligations en réponse à la sortie unilatérale et malencontreuse le 8 mai 2018 du président Donald Trump – se trouve de fait en position de « non-respect important de ses engagements »[1], en vertu de l’accord sur le nucléaire de 2015 et « invoquent ainsi le mécanisme connu sous le nom du snapback » ouvrant le processus de trente jours permettant de réimposer une série de sanctions suspendues il y a dix ans. « En juillet 2025, les ‘E3’ ont mis sur la table une offre d’extension de la résolution » 2231 de l’ONU régissant le JCPOA « et de son mécanisme de snapback. Les exigences fixées par les ‘E3’ en contrepartie de cette extension, à savoir notamment la reprise des négociations sur le nucléaire, le respect par l’Iran de ses obligations à l’égard de l’AIEA, et des mesures pour répondre à nos préoccupations concernant le stock d’uranium hautement enrichi (à 60%), n’ont pas encore été remplies de manière satisfaisante par l’Iran », écrivaient les trois ministres des Affaires étrangères dans une déclaration conjointe séparée. Dénonçant « un risque majeur de prolifération », ils expliquaient avoir fait « tous les efforts possibles pour sortir de l’impasse » depuis plusieurs années, soit depuis mai 2019. Le redoutable mécanisme du snapback était formellement déclenché, prévoyant le rétablissement des sanctions de l’ONU, après la période de 30 jours expressément prévue par la résolution 2231 du 20 juillet 2015. Deux des membres du groupe, la France et le Royaume-Uni, sont en outre membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. L’objectif de la procédure est triple. Cette « notification » lançait un ultime délai et ouvrait cette fenêtre de trente jours qui était appelée à se refermer après la clôture de l’Assemblée générale de l’ONU le 23 septembre 2025 et avant que la Russie, alliée de Téhéran, ne prenne en octobre 2025 la présidence du Conseil de sécurité. En l’absence d’une nouvelle résolution du Conseil de sécurité de l’ONU visant à empêcher le rétablissement des sanctions des Nations unies à l’encontre de l’Iran au 17 septembre 2025, le régime de sanctions était appelé à être automatiquement rétabli. Le ministère iranien des Affaires étrangères avait immédiatement dénoncé une décision « injustifiée et illégale » des Européens de l’« E3 », tout comme l’ambassadeur russe adjoint à l’ONU, Dmitri Tchoumakov, pour qui elle n’a « absolument aucune base légale ».

Dans les 30 jours suivant cette « notification », il y a eu des tentatives d’obstruction concertée de la part de la Russie et de la Chine, deux « alliés » antioccidentaux de l’Iran. Après qu’une première tentative de pérenniser, par le biais d’une résolution du Conseil de sécurité, la levée des sanctions de l’ONU contre l’Iran eut été rejetée le 19 septembre 2025 (par 9 voix contre, 4 voix pour dont la Russie, la Chine et le Pakistan, et 2 abstentions), Moscou et Pékin avaient encore vainement tenté une ultime fois de faire voter un nouveau projet de résolution qui retarderait de six mois, jusqu’au 18 avril 2026, le rétablissement des sanctions internationales contre l’Iran. Les Occidentaux estimaient que la Russie escomptait obtenir ce nouveau délai de six mois dans le seul but de passer la date d’expiration de la résolution 2231 le 18 octobre, et de rendre alors caduque toute velléité de réimposition de sanction. Cette ultime tentative avait une nouvelle fois été rejetée par 9 voix contre (dont les États-Unis, le Danemark, a France, la Grèce, le Panama, le Royaume-Uni, la Sierra Leone, la Slovénie et la Somalie), 4 voix pour (dont l’Algérie, la Chine, la Fédération de Russie et le Pakistan), et 2 abstentions (le Guyana et la République de Corée). Le résultat de ce vote répondait à la décision des « E3 », les trois parties européennes au PAGC, d’activer le mécanisme de retour aux sanctions, comme prévu par la résolution 2231 (2015), en raison du non-respect par l’Iran de ses obligations au regard du JCPOA/PAGC et donc d’initier le retour automatique aux sanctions, telles qu’imposées à Téhéran avant la ratification du JCPOA/PAGC en 2015, reste fixé au 28 septembre 2025. Le mécanisme a, de fait, été pensé comme une garantie ultime contre la mauvaise foi supposée de certains membres du Conseil de sécurité. Il est destiné à contourner les blocages habituels au Conseil de sécurité et empêche tout jeu d’influence de Moscou ou Pékin. Il s’agit d’une sorte de « court-circuit » diplomatique : une fois enclenché, personne n’est en mesure de l’arrêter. D’où son surnom d’instrument « sans veto ». C’est ce mécanisme qui a conduit au rétablissement automatique du régime des sanctions, le 28 septembre 2025, soit juste quinze jours avant la date fatidique du 18 octobre suivant, date à laquelle la résolution 2231 serait devenue caduque et aurait alors rendu alors impossible la mobilisation du mécanisme du snapback -, lequel régime des sanctions est entré en application pleine et entière le 18 octobre 2025.

Les potentielles conséquences économiques dévastatrices attendues

The return of UN sanctions is expected to hit Iran hard, even though the country is already facing a severe sanctions regime imposed by the United States, whose President Donald Trump signed, on February 5, 2025, a “National Security Presidential Memorandum” (NSPM) aimed at reapplying – as during his first term (January 2017 – January 2021) – “maximum pressure” on Iran by targeting entities violating existing restrictions. In addition, Treasury Secretary Scott Bessent was tasked with issuing guidance to affected sectors such as maritime transport, insurance, and port operations, emphasizing the risks associated with violating U.S. sanctions linked to Iran or to Iran-backed terrorist groups – thus relying on a questionable “extraterritoriality” of U.S. law through the formidable logic of “secondary sanctions,” which, in this case, are anything but secondary.

La différence dans la situation induite par les conséquences de l’activation du snapback réside dans le fait que les sanctions de l’ONU bénéficient, elles, d’une légitimité internationale, obligeant théoriquement les gouvernements, les assureurs et les banques du monde entier à les respecter davantage. Comme le souligne Adel Bakawan : « L’effet sera dévastateur. Car s’il était encore possible de commercer avec l’Iran, ou d’y investir même si les sanctions secondaires de l’Administration Trump étaient pénalisantes, là, plus rien ne sera possible sauf des transactions humanitaires. L’économie iranienne sera enfermée, sans fenêtre, des pans entiers menacés d’effondrement ».

En théorie, Pékin et Moscou seront donc tenus d’appliquer les sanctions contre leur « allié » iranien. Mais rien n’est moins sûr. L’ambassadeur russe auprès des Nations Unies a ainsi affirmé que son pays ne reconnaissait pas la légitimité de la réimposition des sanctions internationales : « Nous ne reconnaissons pas l’entrée en vigueur du snapback », a déclaré Vassily Nebenzia lors d’une conférence de presse tenue le 1er octobre 2025, marquant le début de la présidence de la Russie au Conseil de sécurité de l’ONU pour octobre. Et d’ajouter : « Nous allons donc vivre dans deux réalités parallèles, car pour certains, le snapback a eu lieu. Pour nous, non. Cela crée un problème. Comment allons-nous nous en sortir ? On verra bien ». Pékin, qui s’est également opposé à l’activation du mécanisme de déclenchement, n’a pas annoncé explicitement son engagement envers le rétablissement des sanctions internationales ni son refus d’y souscrire pour éviter de se retrouver accusée – à l’instar de Moscou – de faire fi du droit international. Or, la Chine semble avoir discrètement pris de nouvelles mesures contre les « vaisseaux fantômes » en établissant, à partir du 1er novembre 2025, de nouvelles règles portuaires qui rendront le trafic interlope de pétrole iranien mais aussi russe sous sanctions beaucoup plus difficiles. Elles interdiront l’accès aux pétroliers dont l’immatriculation de l’Organisation maritime internationale (OMI) est falsifiée, aux navires de plus de 31 ans et à ceux ciblés par les agences internationales. De la même manière, ceux récemment impliqués dans des accidents ou dans des affaires de pollution ne seront plus acceptés dans le grand port de Qingdao, dans la province orientale du Shandong, qui gère environ un sixième des importations chinoises de brut. Les navires dont les certificats délivrés par des organismes internationaux sont expirés ou invalides seront également interdits. Ces nouvelles décisions chinoises interviennent alors que les États-Unis ont récemment pointé du doigt la Chine, et ce port en particulier, pour non-respect des sanctions internationales. Cette nouvelle règle serait donc, peu ou prou, une manière pour la Chine de s’aligner sur les sanctions occidentales concernant l’Iran mais aussi la Russie, ce qui tendrait à prouver que la pression et les restrictions internationales réduisent progressivement la marge de manœuvre pour contourner les sanctions. Le fait est que l’impact du rétablissement des sanctions internationales s’ajoutera aux sanctions occidentales effectives, qu’elles soient américaines mais aussi européennes puisque le 29 septembre, le Conseil européen est convenu de rétablir simultanément, aux sanctions internationales, une série de mesures restrictives liées aux activités de prolifération nucléaire de l’Iran qui avaient été suspendues avec l’entrée en vigueur du JCPOA/PAGC en 2015. Cette décision a été prise en parallèle du rétablissement des sanctions de l’ONU. Les mesures spécifiquement européennes rétablies comprennent à la fois les mesures adoptées par le Conseil de sécurité de l’ONU depuis 2006 au moyen de résolutions successives, qui avaient été automatiquement transposées dans le droit de l’Union européenne, ainsi que des mesures autonomes de l’Union européenne.

Le rétablissement des sanctions porterait directement atteinte à la capacité de l’Iran à exporter du pétrole brut, à attirer des investissements et à financer son secteur énergétique. La résolution 1929 est particulièrement pénalisante pour l’économie iranienne, car elle restreint l’assurance maritime et les services financiers essentiels aux exportations de pétrole tout en dissuadant les sociétés énergétiques étrangères. L’impact s’étendra au-delà du pétrole et de la finance, augmentant les coûts de financement du commerce, les primes d’assurance du transport maritime et la volatilité des devises. Les restrictions bancaires imposées par les résolutions 1737, 1747 et 1803 compliqueront les ventes et les paiements de pétrole, réduisant ainsi les recettes. La baisse des recettes publiques limitera la capacité budgétaire de Téhéran, mettant à rude épreuve les subventions, les salaires et les programmes sociaux. Au-delà du pétrole, les sanctions intensifieront les pressions inflationnistes, affaibliront le rial et augmenteront les coûts de transaction dans les chaînes d’approvisionnement.

Le rial iranien s’est effondré, dès le 25 septembre 2025, à environ 1.180 000 pour un dollar américain sur le marché non-officiel de Téhéran (contre 920 000 rials en août), environ une semaine après que les Nations Unies ont réimposé les sanctions. Les sanctions de l’ONU ont accentué la pression sur une économie déjà aux prises avec une forte inflation et des tensions d’approvisionnement répétées. Les données officielles montrent que l’inflation point par point a bondi à 45,3 % en septembre 2025, avec des prix alimentaires en hausse. Des experts avertissent également d’une inflation record dans les mois à venir et d’une possible stagflation. L’effondrement du rial a néanmoins débuté avant le rétablissement des sanctions internationales.

La Chambre de commerce iranienne a projeté, début septembre 2025, le scénario du pire possible pour l’Iran : à savoir une chute potentielle de 60 % de la monnaie, une inflation de 75 % et un chômage de 14 % dans les mois à venir avec le rétablissement des sanctions. Selon le Centre iranien des statistiques, l’inflation en glissement annuel a atteint 45,3 % en septembre 2025. L’indice des prix à la consommation (IPC) a atteint 384,6, soit une hausse mensuelle de 3,8 %. Par rapport à septembre 2024, les prix ont augmenté de 45,3 %, voire davantage encore jusqu’à 50 %. Parallèlement, le taux d’inflation annuel a atteint 37,5 %, reflétant une pression soutenue sur les finances des ménages. Les plus fortes hausses ont été enregistrées dans le secteur des biens essentiels. Le groupe des biens et services divers arrive en tête avec une inflation de 58,5 %, suivi de près par l’alimentation et les boissons (57,9 %). Dans le secteur alimentaire, le pain et les céréales ont connu une hausse vertigineuse de 94,3 % par rapport à l’année 2024, devenant le principal facteur d’inflation avec ceux des produits laitiers et de la viande au point que, comme le souligne Adel Bakawan, des ménages de la classe moyenne « mangent de la viande une fois par mois contre une fois par semaine auparavant ». Le prix de la viande rouge avoisine désormais les 12 dollars le kilogramme, un prix que de nombreuses familles ne peuvent pas se permettre dans la mesure où le salaire minimum réel a chuté à 120 dollars. Cette situation a suscité des craintes de pauvreté calorique et d’aggravation de l’insécurité alimentaire pour des millions de familles iraniennes. Un quart des Iraniens vivraient désormais avec moins de 2 dollars par jour.

Pour accentuer la pression, l’économie iranienne s’est contractée de – 1 % au premier trimestre 2025, tombant à – 4 % sans les revenus pétroliers. Cette contraction signale le début de la stagflation, une combinaison de forte inflation et de stagnation économique. La Banque mondiale a prédit que la croissance économique de l’Iran diminuerait de près de 1,7 % à 2 % en 2025 et que cette tendance à la contraction économique se poursuivrait en 2026 avec une contraction estimée à 2,8 %, un chiffre pire que la croissance de 0,7 % initialement prévue dans le rapport d’avril 2025.

L’Iran est désormais confronté à un risque d’effondrement économique. L’économie du pays pourrait entrer simultanément dans une période d’hyperinflation et de grave récession, soit de « stagflation », une crise menaçant non seulement les moyens de subsistance de la population, mais aussi la stabilité politique sinon la survie de la République islamique. D’ailleurs, plusieurs hauts responsables de la République islamique, ayant parlé sous couvert d’anonymat, ont déclaré à Reuters que Téhéran estime que les Occidentaux chercheraient à alimenter les troubles internes et à mettre en danger l’existence du régime en renforçant les sanctions. « Le nezam (le « système » désignant le régime iranien) sait que les manifestations sont inévitables, ce n’est qu’une question de temps. Le problème s’aggrave, tandis que nos options se réduisent de plus en plus », aurait déclaré un responsable de la République islamique à Reuters. Alors que les dirigeants de la République islamique continuent de s’appuyer sur une politique d’« économie de résistance » (eghtesad-e moghavemat), les experts avertissent que s’appuyer sur la Chine, la Russie et quelques pays de la région pour le commerce et la survie du régime ne peut empêcher l’effondrement économique d’un pays de quelque 90 millions d’habitants.

Conclusion

L’impact des sanctions du Conseil de sécurité sera sévère et multiforme, aggravant les dommages structurels et financiers préexistants de l’Iran avec une pression sociale et économique qui ne pourra aller qu’en ira s’accentuant. La question est désormais posée de la stabilité, sinon de la survie même, du régime iranien qui ne semble plus en mesure de conjurer les sombres perspectives qu’impliquent le rétablissement multiforme des sanctions.

Notes

[1] Un rapport supplémentaire de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), daté du 31 mai 2025, selon lequel l’Iran avait accéléré son rythme de production d’uranium hautement enrichi, a probablement constitué un point de bascule dans la question nucléaire iranienne. L’AIEA y relevait une augmentation marquée de l’uranium enrichi à 60 %, un seuil désormais proche des 90 % nécessaires à la fabrication d’une arme nucléaire. Le stock total atteignait 408,6 kilogrammes au 17 mai, soit une hausse de 133,8 kilogrammes en seulement trois mois. Quant à la quantité totale d’uranium enrichi, elle dépassait désormais de quarante-cinq fois la limite de 3,67 % explicitement autorisée par l’accord de 2015 conclu avec les grandes puissances, pour atteindre 9 247,6 kilogrammes. Ce constat avait été établi une semaine avant une réunion du Conseil des gouverneurs de l’AIEA à Vienne, tenue du 9 au 13 juin 2025, au cours de laquelle une condamnation du manque de coopération de Téhéran était attendue. Le 12 juin, le Conseil des gouverneurs de l’AIEA adopta une résolution condamnant l’Iran pour son « non-respect » de ses obligations nucléaires, ultime avertissement avant une éventuelle saisine des Nations unies. Le texte, rédigé par Royaume-Uni, France et Allemagne (« E3 ») en association avec États-Unis, fut approuvé par 19 des 35 États membres. La Russie et la Chine votèrent, sans surprise, contre cette résolution.

To cite this article: « Les conséquences de la mobilisation du Snapback sur l’Iran : un retour à la case départ ou la chronique d’un effondrement annoncé ? » by David Rigoulet-Roze, EISMENA, 20/11/2025, [https://eismena.com/analysis/les-consequences-de-la-mobilisation-du-snapback-sur-liran-un-retour-a-la-case-depart-ou-la-chronique-dun-effondrement-annonce/?lang=fr].

Les informations et opinions contenues dans les articles publiés sur le site web d’EISMENA n’engagent que leurs auteurs et ne sauraient engager la responsabilité de l’institut.

Partager cet article

Articles connexes

Les pays du Golf arabique : point de bascule ou point de rupture ?

Sardar Aziz

Au-delà du cas İmamoğlu : une reconfiguration du pouvoir municipal en Turquie

Lucie Laroche

Chronologie de la guerre opposant Israël-US à l’Iran – de Mars à Avril 2026

Maxime Lechat, Edgar de Barbeyrac

Le Sahara occidental : une décolonisation non résolue, façonnée par la dynamique des puissances mondiales

Alec Miguel Barcenilla Van Der Maesen

Les acteurs du conflit en Iran

Edgar de Barbeyrac, Maxime Lechat

Une Union sans guerre et sans Conscience

Roxana Niknami