Le 15 septembre 2025, un sommet arabo-islamique d’urgence s’est tenu à Doha en réaction aux frappes aériennes israéliennes sur le sol qatari, survenues six jours plus tôt. Sous la participation de cinquante-sept États membres de la Ligue arabe et de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a prononcé un discours à la fois virulent et inattendu. Se présentant comme défenseur de l’ordre régional, Sissi a appelé à dépasser la diplomatie onusienne pour exercer une pression politique collective contre Israël, dont il dénonce « l’agression odieuse » et la « guerre brutale et aveugle ». Il accuse l’État hébreu de saboter délibérément tous les efforts visant à apaiser les tensions et à parvenir à un accord qui garantirait un cessez-le-feu permanent et instaurer un cessez-le-feu permanent. Mais au-delà de ces condamnations explicites, c’est surtout la qualification d’Israël d’« ennemi » qui retient l’attention, en réveillant une mémoire géopolitique enfouie, marquée par des décennies de conflits. Le terme n’avait plus été employé par un responsable égyptien depuis 1977, année du voyage historique d’Anouar al-Sadate à Jérusalem, d’où sa portée symbolique considérable. Le président a également ressuscité la formule de la « cause centrale » pour désigner la question palestinienne – une expression fondatrice du discours panarabe, tombée en désuétude. Il la qualifie de « clé de la stabilité régionale », estimant que le moment était venu de l’aborder sérieusement, en mettant fin à l’occupation et œuvrant la création d’un État palestinien souverain. En adoptant ce ton offensif, inédit depuis les accords de Camp David en 1979, al-Sissi semble réactiver un registre nationaliste et solidaire, hérité du nassérisme. Mais quelle diplomatie se dessine réellement derrière ce revirement discursif ? S’agit-il d’un simple calcul politique, ou l’Égypte de Sissi dispose-t-elle réellement des moyens pour retrouver un leadership régional ?
Du rêve panarabe au désenchantement révolutionnaire : l’Égypte pré-Sissi
Gamal Abdel Nasser accède au pouvoir en 1952, à la suite du coup d’État des Officiers libres. Sur le plan intérieur, il instaure un régime autoritaire à parti unique, centrant son gouvernement sur la militarisation de l’État, la nationalisation des grandes industries, la réforme agraire, et un vaste système de services publics gratuit afin de gagner la légitimité populaire. Promoteur du panarabisme, il aspire à unir le monde arabe sous un leadership égyptien et incarne la lutte contre les puissances impériales européennes. Ayant lui-même combattu lors de la guerre israélo-arabe de 1948, il devient le principal adversaire du jeune État d’Israël, utilisant une rhétorique de confrontation pour rallier les masses arabes et promettant à plusieurs reprises la « destruction d’Israël ». L’ère nassérienne est marquée par deux conflits majeurs, qui finissent par consacrer la défaite du panarabisme : la crise de Suez en 1956 et la guerre des Six Jours en 1967. En 1969, Nasser lance une guerre d’usure, caractérisée par des affrontements quasi quotidiens le long du canal de Suez. Peu après le cessez-le-feu de septembre 1970, obtenu sous médiation américaine, Nasser meurt subitement d’une crise cardiaque. Il est remplacé par Anouar al-Sadate, qui rompra progressivement avec le nassérisme.
Dans un premier temps, Sadate s’inscrit dans la continuité offensive en lançant une attaque surprise contre Israël en 1973, déclenchant la guerre du Kippour. Ce n’est qu’après la fin de celle-ci, imposée sous la menace d’une escalade nucléaire par Washington et Moscou, que Sadate opère un tournant diplomatique et ouvre la voie à des négociations directes. Le symbole de cette ouverture est sa visite historique à Jérusalem en 1977, accompagnée d’un discours devant la Knesset. L’année suivante se tiennent les accords de Camp David, sous la médiation du président américain Jimmy Carter, qui aboutissent en 1979 au traité de paix israélo-égyptien. Celui-ci profité avant tout à Israël, qui obtient un certain degré de sécurité et un accès au pétrole égyptien en ne restituant que le Sinaï, tout en échappant à toute obligation concernant les territoires palestiniens occupés. En revanche, les Palestiniens en sont les grands perdants : mis à l’écart par pragmatisme, leur sort reste indéterminé et la colonisation israélienne se poursuit sans entrave[1]. Succès diplomatique d’une part, cet accord entraîne également une rupture avec le monde arabe : en 1979, l’Égypte est suspendue de la Ligue arabe et isolée diplomatiquement[2]. Misant désormais sur une politique d’ouverture, l’infitah, et sur l’appui américain pour stabiliser son pays, Sadate perd le leadership régional hérité de Nasser, tout en suscitant la colère des nationalistes et des islamistes. Sa politique d’ouverture lui sera fatale. En effet, Sadate est assassiné le 6 octobre 1981 par des militants islamistes, lors d’un défilé militaire.
Son successeur, Hosni Moubarak, tente de maintenir l’équilibre entre le traité de paix avec Israël et la réintégration de l’Égypte dans le monde arabe. Bien que sa politique extérieure soit parfois qualifiée d’alignée sur Israël[3], c’est sous sa présidence que l’Égypte réintègre la Ligue arabe en 1989. Concernant la question palestinienne, le président joue le rôle de médiateur, accueillant de nombreux sommets diplomatiques, dont celui de Charm el-Cheikh en 2005, marquant la fin de la seconde Intifada. Avec les dirigeants israéliens, il entretient des relations cordiales, au point d’être qualifié « d’ami personnel » par Benjamin Netanyahou lors de sa mort. Hostile au Hamas, Moubarak contribue à l’isolement de Gaza et participe, en coordination avec Israël, à la fermeture du point de passage de Rafah, accentuant la crise humanitaire dans l’enclave palestinienne. Sur le plan intérieur, son régime se caractérise par un autoritarisme stable fondé sur l’état d’urgence, la répression des opposants, notamment islamistes, et le contrôle des médias. Il approfondit la libéralisation initiée sous Sadate, favorisant les élites proches du pouvoir au détriment des classes populaires, ce qui accentue les inégalités et la pauvreté. Ce déséquilibre social, combiné à la corruption et à la rupture progressive entre le régime et la société, conduit à la révolution égyptienne de 2011. Débutant au Caire, l’insurrection est marquée par dix-huit jours de mobilisation populaire et portée par un fort espoir démocratique. Ayant dirigé le pays pendant près de trente ans, Moubarak démissionne le 11 février 2011.
Le pouvoir est repris par le Conseil suprême des forces armées, avant que Mohamed Morsi, candidat du Parti de la liberté et de la justice, ne soit élu président le 30 juin 2012, porté par le soutien des populations délaissées. Bien qu’issu des Frères musulmans, Morsi ne marque pas de rupture idéologique majeure. Sa politique étrangère demeure pragmatique, privilégiant la préservation du statu quo et reléguant la question palestinienne au second plan. Un tournant s’opère néanmoins avec sa participation au sommet du Mouvement des non-alignés à Téhéran, symbole d’une ouverture envers l’Iran et d’une reprise de relations diplomatiques gelées depuis la reconnaissance d’Israël par l’Égypte et la révolution islamique de 1979. Parallèlement, le gouvernement égyptien intensifie ses relations avec le Hamas, nourrissant l’image d’un tournant islamiste. Peu expérimenté en politique internationale, Morsi s’appuie sur des diplomates proches des Frères musulmans tels que Rifaa al-Tahtawi, chef du cabinet présidentiel, ou Essam al-Haddad, conseiller pour les affaires étrangères. Les décisions diplomatiques sont ainsi prises en concertation étroite avec les cadres du Parti de la liberté et de la justice (FJP) et des Frères musulmans. Cependant, si ces nominations témoignent d’une empreinte islamiste, la diplomatie de Morsi ne repose pas sur un agenda religieux. Elle traduit plutôt un consensus interne inédit autour du renforcement du rôle régional de l’Égypte et de l’autonomie relative vis-à-vis de l’Occident. Toutefois, la crise économique, la chute des réserves de change et la dépendance accrue aux financements étrangers empêchent la mise – en – œuvre d’une politique étrangère réellement indépendante. Les relations avec l’Union européenne et les États-Unis demeurent vitales pour les exportations et les investissements, ce dont Morsi est conscient. La branche économique des Frères musulmans organise alors de nombreuses rencontres avec des entreprises occidentales. Faute de moyens pour arbitrer les conflits d’intérêts, la politique étrangère de Morsi s’inscrit largement dans la continuité de l’ère Moubarak, notamment par le maintien de la coopération sécuritaire avec Israël, matérialisée par une lutte conjointe contre les réseaux criminels et terroristes dans le Sinaï. Concernant Gaza, Morsi refuse la création d’une zone de libre-échange, maintient une frontière partiellement fermée et durcit les mesures contre la contrebande via les tunnels souterrains. Si cette politique initialement prudente renforce sa crédibilité internationale, attirant des soutiens financiers de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie, elle finit par cristalliser des critiques multiples. Sur le plan intérieur, les courants nationalistes et salafistes réclament une rupture diplomatique totale avec Israël et une émancipation de la dépendance occidentale, tandis que l’Occident reproche au Caire son ambiguïté et exige un alignement plus net. Ainsi, Morsi se trouve contraint de naviguer entre la quête de légitimité nationale et les impératifs économiques extérieurs.
The Army in Power, the Economy on Its Knees: The Egyptian Equation
En juin 2013, Mohamed Morsi est renversé par l’armée, qui reprend le contrôle du pays et met ainsi fin à l’expérience des Frères Musulmans au pouvoir. L’année suivante, en mai 2014, des élections à caractère quasi plébiscitaire portent le maréchal Abdel Fattah al-Sissi à la présidence. Après des années de turbulences politiques et économiques, il se retrouve face à une population mécontente de l’incompétence de l’équipe de Mohamed Morsi, à l’hostilité qu’avait suscitée le pouvoir des Frères musulmans au sein de l’État profond et à une demande d’emploi et de sécurité avant tout. Ainsi, les premiers défis du nouveau gouvernement résident dans la reconstruction institutionnelle, amorcée avec les élections législatives de 2016, et dans la relance d’une économie en crise inédite. Sur le plan politique, la volonté de reprise en main s’exerce très rapidement au détriment des libertés publiques et politiques, justifiée par le gouvernement au nom de la nécessité de stabiliser un pays fragmenté. En rupture avec l’ère Moubarak, al-Sissi cherche à incarner une nouvelle Égypte fondée sur le soutien de l’armée et d’une jeune génération, mais sans véritable ouverture à la société civile. L’armée, héritée de la tradition nassérienne et présentée comme garante de l’unité et de la souveraineté du pays, constitue le pilier du régime. Elle contrôle une part importante de l’économie nationale à travers un vaste réseau d’entreprises publiques et privées et joue un rôle plus central que jamais. Le Conseil suprême des forces armées conserve même un droit d’intervention politique, garantissant la pérennité du pouvoir militaire. Dans le même objectif, le président a également fait adopter plusieurs amendements constitutionnels, notamment celui de l’allongement de la durée du mandat présidentiel de quatre à six ans. Élu avec un taux d’approbation de 96 % des voix en 2014, et réélu en 2018 puis en 2023 avec des majorités semblables, al-Sissi semble bénéficier d’un fort soutien populaire. Or, ces chiffres cachent une très faible participation électorale, qui ne dépasse jamais les 50%, reflétant une profonde désillusion de la population à l’égard du système politique. Loin d’un processus électoral régulier, les structures politiques se rapprochent de fait d’une autocratie électorale, où coexistent discours et institutions démocratiques d’une part, et gouvernance et surveillance autoritaires d’autre part. Pour masquer la désaffection populaire, le régime s’appuie sur une restriction sévère de l’espace civique et de la vie publique, accompagnée d’une limitation drastique de la liberté d’expression, de la presse et du droit de réunion pacifique. Depuis 2016, la Mutahida, une entreprise officiellement privée mais contrôlée par le pouvoir égyptien, permet d’uniformiser le discours médiatique en faveur du régime en rachetant plusieurs médias majeurs pour leur imposer des directives claires. Afin de manipuler l’opinion publique, le gouvernement organise de fausses manifestations de soutien, diffuse des campagnes en ligne pour discréditer l’opposition ou publie des scores électoraux artificiellement élevés. En outre, les détentions arbitraires et d’autres mesures d’intimidation et de découragement de participation à la sphère publique, sont devenues des phénomènes récurrents, qui ne cessent de se multiplier à l’approche des échéances électorales. Certaines sources évoquent également des meurtres suspects, des exécutions extrajudiciaires commises par les forces de sécurité, ainsi que des actes de torture. Le 14 octobre 2025, l’Égypte a pourtant été élue membre du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies pour la période 2026-2028. Présentée par le gouvernement comme une reconnaissance internationale, cette décision a été vivement critiquée par plusieurs ONG, qui soulignent le décalage persistant entre les engagements internationaux du pays et sa situation intérieure. La répression sous le régime d’al-Sissi atteint même un niveau supérieur à celui observé sous Moubarak. Pour la légitimer, le gouvernement met en avant la sécurité nationale, la lutte antiterroriste, ainsi que des promesses de développement, de modernisation et de prospérité économique.
Bien que l’économie égyptienne soit structurellement fragilisée depuis les années 1980, la crise actuelle se distingue par son ampleur inédite, faisant du pays l’un des plus exposés à une crise de la dette[4]. Ses principales sources de devises étrangères résidant dans le tourisme, les revenus du canal de Suez et les exportations d’hydrocarbures, rendant le pays structurellement dépendant de l’extérieur et fortement vulnérable aux chocs internationaux. Cette dépendance a été particulièrement visible lors de la crise du Covid-19, qui a fait chuter le secteur touristique, et depuis le début de la guerre en Ukraine, dont les conséquences sur la sécurité alimentaire sont majeures. Premier importateur mondial de blé, l’Égypte dépend largement des importations russes et ukrainiennes, celles-ci couvrant près de 60 % de ses besoins alimentaires. La majorité des secteurs économiques sont dominés par l’armée, au détriment du secteur privé, et un déficit commercial structurel persiste, lié à la fois à la faiblesse de l’appareil exportateur et à la dépendance à des importations incompressibles. Parallèlement, les dépenses publiques ont plus que doublé en cinq ans et ne peuvent être compensées par la croissance économique, pourtant dynamique[5]. Par suite, le pays a dû faire appel à l’aide du Fond Monétaire International (FMI) à deux reprises depuis 2016, au prix d’une forte dévaluation de la livre égyptienne. Or, ces prêts internationaux ne représentent qu’une goutte d’eau dans l’océan de la dette égyptienne, et Le Caire a dû recourir une nouvelle fois à l’aide des pays golfiques, déjà profondément impliqués dans l’économie nationale[6]. Les dépôts du CCG auprès de la Banque centrale d’Égypte ont permis de stabiliser temporairement la monnaie et de maintenir un minimum de liquidités pour les importations. Cependant, en représentant désormais près de 85 % des réserves en devises étrangères du pays, ils accroissent considérablement la dépendance financière envers les monarchies du Golfe et risquent d’avoir des implications politiques majeures, dans la mesure où ces États conditionnent progressivement leur aide à des réformes structurelles, des garanties d’investissement ou des prises de participation dans des entreprises publiques égyptiennes. Dans l’optique de limiter ces risques, le gouvernement de Sissi adopte une stratégie de multi-alignement, cherchant à diversifier ses partenariats économiques avec la Russie, la Chine et l’Union européenne. Si cette stratégie offre un répit à court-terme, elle renforce la dépendance extérieure à long-terme. Malgré le déséquilibre économique, Sissi a lancé une série de mégaprojets, nécessitant des investissements massifs, comme la construction d’une nouvelle capitale administrative à quelques dizaines de kilomètres du Caire, ou encore l’élargissement du canal de Suez. Les autorités affirment que ces constructions ne reposent pas sur le budget public, mais la retraite progressive des investisseurs étrangers a conduit l’État à solliciter la contribution financière des citoyens. De plus, les nouveaux aménagements urbains tendent à effacer le patrimoine historique du Caire, à restreindre l’accès des citoyens aux espaces publics gratuits et à accentuer les inégalités socio-spatiales. Bien loin de répondre aux besoins réels de la population, ces mégaprojets aggravent l’endettement du pays et profitent principalement aux entreprises contrôlées par l’armée. Les déclarations mêmes d’al-Sissi témoignent de cette hiérarchisation critiquable : « Si la construction, le développement et le progrès doivent se faire au prix de la faim et des privations, ne dites jamais : « on préfère avoir à manger“ [7].
La population égyptienne est en première ligne face aux conséquences d’une économie fragilisée, et la société reste marquée par de profondes inégalités et des déséquilibres structurels persistants. Concernant les femmes, le gouvernement met en avant une rhétorique d’égalité de genre et favorise une meilleure représentation féminine dans les institutions politiques et administratives. Toutefois, ces avancées formelles contrastent avec la réalité sociale : de fait, les femmes gagnent en moyenne moins d’un quart du salaire masculin, sont rarement présentes à des postes de direction, et continuent d’être exposées à des formes multiples de violence. Les mutilations génitales féminines, bien qu’interdites depuis 2008, sont toujours pratiquée sur 96% des femmes et des filles[8], faisant de l’Égypte l’un des pays les plus touchés au monde. Un autre problème structurel est celui de la corruption, notamment du népotisme et du clientélisme, qui imprègnent l’ensemble de l’administration et affectent directement la vie quotidienne, particulièrement dans l’accès aux services publics. Touchés par les chocs externes qui s’enchaînent, les Égyptiens subissent une insécurité alimentaire croissante, marquée par des pénuries récurrentes et le rationnement de produits de base, auxquels s’ajoutent des coupures d’électricité quotidiennes et des difficultés d’accès aux liquidités bancaires. Près d’un tiers de la population vit déjà sous le seuil de pauvreté, et le taux de chômage officiel s’élevait à 6,4 % en 2024. Or, sachant que seuls environ 40 % des travailleurs bénéficient d’une protection sociale et qu’environ 60 % des activités économiques se déroulent dans le secteur informel, le taux de chômage réel est sans doute beaucoup plus élevé. Cette informalisation massive entraîne un sous – emploi généralisé, une précarité salariale importante et une absence quasi totale de la couverture sociale pour la majorité des travailleurs. La vulnérabilité des populations les plus pauvres et d’autant plus accentuée par le sous-financement des programmes d’aide sociale et du système de santé. Ayant presque doublé en trois décennies, la population atteint aujourd’hui environ 116 millions d’habitants, dont la moitié est âgée de moins de 25 ans et près d’un tiers de moins de 15 ans. Une telle structure démographique crée une pression considérable sur le système éducatif, les ressources publiques et le marché du travail, qui doit absorber quelque 800 000 jeunes chaque année. De nombreux enfants sont contraints de participer au revenu familial, notamment dans l’agriculture, la construction, les mines ou les services domestiques, souvent dans des conditions de travail précaires. De plus, le pays connaît une hyperconcentration démographique et économique sur le plan spatial : près de 95 % de la population se répartissent sur à peine 4 à 5 % du territoire national, le long du Nil et de son delta. Cette concentration accentue la pression sur les terres cultivables et les ressources en eau, déjà limitées et inégalement distribuées. Dans les zones métropolitaines, les conditions de vie sont précaires, en raison de la pollution de l’air et de l’eau, de la pénurie de logements abordables et de l’extension d’habitats informels dépourvus d’infrastructures adéquates. Les programmes de rénovation urbaine et la construction de nouvelles villes, engagés par les autorités pour y remédier, s’accompagnent fréquemment d’expulsions ou de relogements forcés, tandis que nombre de ces nouveaux quartiers demeurent vides, étant financièrement inaccessibles pour la majorité de la population. Malgré un certain retour à l’ordre institutionnel et des appuis financiers extérieurs, l’économie n’a pu se redresser sous Sissi ; et le chômage, l’inflation et les pénuries s’aggravent. En conséquence, alors qu’il bénéficiait d’une réelle popularité au début de son mandat, un profond désenchantement populaire s’est installé. La ferveur de la « Sissimania » s’est éteinte, laissant place à un malaise social croissant et à des critiques de plus en plus ouvertes à l’égard du gouvernement[9].
Power in Search of Recognition: Egypt Between Ambition and Dependence
À son avènement, Sissi rompt avec la « diplomatie réactive » de Moubarak pour adopter une approche plus interventionniste. Or, faute de ressources militaires, économiques et culturelles suffisantes, le retour de l’Égypte comme puissance régionale s’avère complexe. La stratégie de multi-alignement économique se traduit également sur le plan sécuritaire, où Sissi cherche à diversifier les alliances. Cette orientation lui permet de préserver une certaine marge d’autonomie à l’égard de ses bailleurs de fonds du Golfe. Toutefois, le bilan de sa diplomatie reste contrasté, notamment en Afrique, en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient. Après une longue période de retrait, l’Égypte cherche à réaffirmer son rôle en Afrique sur les plans diplomatique, économique et militaire. Cependant, elle se heurte à la montée d’acteurs concurrents, tels que l’Éthiopie, la Turquie ou la Chine. L’inauguration en 2025 du Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne illustre cette perte d’influence : symbole du renouveau éthiopien, il menace directement les intérêts vitaux de l’Égypte, dont 90 % de l’eau provient du Nil. Le Caire redoute un impact majeur sur son agriculture et sa sécurité hydrique, au point d’évoquer une « menace existentielle ». Ce projet remet en cause l’ancien ordre régional fondé sur la domination égyptienne et sur des traités avantageux, désormais contestés par les pays en amont du fleuve, révélant un nouvel équilibre des puissances africaines auquel l’Égypte peine à s’adapter.
Les tensions montent également en Méditerranée orientale : en septembre, l’Égypte a rejeté un accord maritime entre la compagnie libyenne NOC et la Turkish Petroleum Corporation (TPAO), s’inscrivant dans un contexte déjà marqué par le renforcement de la coopération des deux pays. Signé le 25 juin, l’accord constitue une menace directe pour les intérêts énergétiques de l’Égypte, qui l’a qualifié de « violation de la souveraineté égyptienne » et d’atteinte à ses droits en Méditerranée orientale. Toutefois, lors d’une rencontre entre le maréchal Khalifa Haftar, commandant de l’Armée nationale libyenne (ANL), et le général Hassan Rashad, chef des renseignements généraux égyptiens, en août 2025, l’Égypte a réaffirmé son soutien aux évolutions internes de la structure militaire de l’Est libyen. Dans un contexte de recomposition politique et militaire en Libye, Le Caire continue d’afficher son rôle central en soutenant une solution « libyenne-libyenne » et en réaffirmant sa proximité avec les forces de l’Est.
Sur le dossier israélo-palestinien, l’Égypte réaffirme son rôle de médiateur traditionnel, renforcé par les récents développements du conflit à Gaza, notamment les frappes israéliennes sur Doha. L’Égypte cherche à se positionner comme un pôle de stabilité dans une région marquée par les tensions. Ainsi en témoigne le sommet sur Gaza, tenu à Charm el-Cheikh le 13 octobre dernier, où le président égyptien a déclaré que son homologue américain était « le seul à pouvoir instaurer la paix dans cette région », tandis que ce dernier a salué le rôle « très important » joué par Sissi. Hôte de la conférence et l’un des quatre signataires, Sissi a déclaré que cette rencontre devait marquer la fin de la guerre à Gaza. Cependant, de nombreuses questions urgentes demeurent, parmi lesquelles la crise humanitaire dans l’enclave palestinienne, le désarmement du Hamas et la future gouvernance de Gaza. Une nouvelle conférence, coorganisée par l’Égypte et l’Allemagne, serait prévue en novembre afin d’aborder les questions du « redressement rapide, de la reconstruction et du développement », en s’appuyant « sur le plan Trump visant à mettre fin à la guerre ». Sissi a appelé les pays européens à soutenir l’Égypte et la Jordanie dans leurs efforts de formation et d’encadrement des forces de sécurité palestiniennes. Frontalière avec Israël et Gaza, l’Égypte accueille plus de 100 000 Gazaouis exilés et se voit contrainte d’assumer un rôle sécuritaire et humanitaire central dans la gestion de la crise palestinienne. Après le retrait des troupes israéliennes, Le Caire prévoit de déployer plusieurs dizaines de soldats au sein d’un contingent multinational comprenant environ 200 militaires américains pour surveiller le cessez-le-feu. Le pays revendique également l’entrée du plus important convoi d’aide humanitaire dans la bande de Gaza depuis la trêve. Au Caire, les Gazaouis réfugiés se heurtent à de grandes difficultés d’intégration et d’accès aux droits, en raison de l’absence d’un statut juridique clair et d’un titre de séjour garanti. Redoutant une installation durable des réfugiés, le gouvernement égyptien s’inquiète pour sa sécurité nationale, craignant que des membres du Hamas ou d’autres groupes armés utilisent son territoire pour provoquer Israël. Invoquant à la fois des considérations sécuritaires et une position historique refusant tout déplacement de la population gazaouie vers le Sinaï, Al-Sissi maintient la fermeture de la frontière, affirmant que « du point de vue de la politique étrangère égyptienne, accepter un déplacement forcé de la population de Gaza serait renoncer à la solution qui est défendue par l’Égypte, qui est la solution à deux États, et donc de remettre en cause les droits inaliénables des Palestiniens. » L’opinion publique égyptienne, quant à elle, reste majoritairement solidaire du peuple palestinien, la guerre étant largement perçue comme un génocide. Cette perception s’est traduite par des manifestations de soutien au peuple palestinien et des campagnes de boycott contre les produits liés à la colonisation israélienne. Le régime, redoutant toute contestation politique, a cependant rapidement réprimé ces mobilisations. Ainsi, l’Égypte avance aujourd’hui sur une ligne de crête, cherchant à équilibrer ses propres intérêts stratégiques et sa solidarité affichée envers les Gazaouis. Selon Amr Abdelrahim, les initiatives égyptiennes au Moyen-Orient relèvent d’une logique performative : la mise en scène de l’engagement pro-palestinien sert autant à renforcer la légitimité du régime sur le plan intérieur qu’à réaffirmer, à l’extérieur, la place du Caire dans l’architecture sécuritaire régionale. Défendant une politique de rapprochement avec Israël depuis 1979, le discours des autorités égyptiennes s’est toutefois nettement durci ces derniers mois, notamment après les frappes sur le Qatar. Ce tournant rhétorique intervient à la veille des élections législatives du 10 novembre, où une timide réouverture de la scène politique est attendue après des années d’exclusion de l’opposition parlementaire, mettant en lumière les rivalités internes et les tensions politiques qui traversent la société égyptienne.
En apparence, la politique étrangère égyptienne post-2013 vise moins à un redéploiement régional qu’à préserver le statut du pays à moindre coût. Fondée sur le multi-alignement et la multiplication d’initiatives symboliques, elle permet de maintenir une certaine autonomie tout en maximisant les rentes et soutiens extérieurs. Si les partenariats sécuritaires et économiques avec la Russie, la Chine et l’Union européenne renforcent cette marge de manœuvre, la dépendance croissante à l’égard des monarchies du Golfe fragilise considérablement l’autonomie du pays. L’Égypte se trouve ainsi dans une position paradoxale : elle cherche à projeter l’image d’une puissance régionale retrouvée, alors que sa capacité réelle d’influence demeure limitée et fortement contrainte par les pressions économiques et structurelles internes.
Notes
[1] Mahmood, Zahid. „Sadat and Camp David Reappraised“. Journal of Palestine Studies, o. J., 63–88.
[2] William B. Quandt, “Camp David and Peacemaking in the Middle East,” Political Science Quarterly 101, no. 3 (June 1, 1986): 357–377.
[3] Amr Abdelrahim, “Le retour de l’Égypte comme puissance régionale ?”, Études de l’Ifri, Ifri, December 2022.
[4] According to an analysis from Bloomberg, Egypt ranks second worldwide.
[5] (Ibid.) French Ministry for Europe and Foreign Affairs, Présentation de l’Égypte
[6] Amr Abdelrahim, “Le retour de l’Égypte comme puissance régionale ?”, Études de l’Ifri, Ifri, December 2022.
[7] (Ibid.) Le Grand Continent, “Élections en Égypte : 10 points sur le verrouillage du pouvoir par al-Sissi,” December 19, 2023
[8] UNICEF, Carte mondiale de l’excision – Pratique et fréquence de l’excision | UNICEF, [online], accessed October 10, 2025.
[9] Denis Bauchard, “Égypte 2017 : vers de nouvelles turbulences ?”, Notes de l’Ifri, Ifri, February 2017.



