Le Moyen-Orient continue de subir les effets d’une politique étrangère américaine transactionnelle combinée à une posture militaire d’Israël agressive. Le conflit à Gaza, les opérations armées de l’État hébreu qui se déploient au Liban, à l’Iran en passant par la Syrie, au Yémen et même le Qatar, entraînent des répercussions stratégiques dans la région. Dans ce contexte, on peut se demander si les accords d’Abraham, l’un des rares résultats tangibles de la première administration Trump au Moyen-Orient, et qui sont régulièrement mis en avant par ce dernier, pourraient en être affectés. Et ce alors même qu’ils viennent de célébrer leur cinquième anniversaire.
En 2020, les Émirats arabes unis et Bahreïn ont établi des relations diplomatiques avec Israël dans le but de renforcer leur sécurité face à l’Iran qui, à cette époque, apparaissait comme la principale menace régionale. Le Maroc s’y était aussi joint, pour des raisons différentes, liées à des relations bilatérales préexistantes avec Israël. Tandis que le Soudan y a adhéré pour sortir de la liste américaine des pays considérés comme terroristes. Israël se voyait alors davantage accepté politiquement dans la région et ouvrait des perspectives économiques et commerciales avec les États du Golfe.
Washington et Israël ont présenté ces accords comme une avancée vers la paix dans la région, par des liens économiques, des échanges sportifs, culturels et touristiques. Dans les faits, les relations économiques du pays et les monarchies pétrolières se sont intensifiées, et souvent accompagnées par des visites de hauts responsables israéliens. Des initiatives ont également vu le jour, comme l’inauguration d’une synagogue à Abou-Dhabi, et la création d’un fonds d’investissement émirati de 10 milliards de dollar en Israël sont deux exemples qui illustrent ce rapprochement entre Israël et ces monarchies arabes.
Cependant depuis l’affaiblissement relatif de l’influence iranienne, Israël semble devenir une menace pour la région de part ses multiples interventions militaires. Ainsi, l’État use de sa supériorité militaire et technologique à diverses reprises, comme l’attaque ciblant des responsables du Hamas à Doha suscitent des interrogations au sein des États du Golfe quant à la fiabilité des garanties américaines et la sécurité du Moyen-Orient.
Les options qui se présentent aux monarchies restent limitées, la Chine ou la Russie ne peuvent pas pour l’instant remplacer le soutien stratégique des États-Unis et d’Israël. Le bilan humanitaire à Gaza ne cesse de s’aggraver après deux années de conflit, a conduit les États signataires des Accords d’Abraham à se concentrer sur l’aide humanitaire et des discours dénonciateurs. Les Émirats se sont cependant profondément engagés dans des initiatives telles que les usines de dessalement, les convois humanitaires, les largages aériens ou encore les hôpitaux de campagne.
Dans d’autres contextes, on aurait pu envisager des réactions diplomatiques plus fermes, pouvant aller jusqu’à la suspension des accords. Les options de rétorsion ne manquaient pas dans ce cas de figure, allant de la rupture des relations diplomatiques, un rappel d’ambassadeurs, mais encore l’expulsion des représentants israéliens. Or, aucune de ces mesures n’a été mise en œuvre. Cette retenue que l’on retrouve également dans l’attitude des autres États arabes qui ont normalisé leurs relations avec Israël, illustre en quelque sorte les limites de leur marge de manœuvre quant à la question palestinienne. Néanmoins, les projets d’annexion de la Cisjordanie, soutenus par certains courants extrémistes au sein du gouvernement de Netanyahou, suscitent de réelles inquiétudes aux Émirats, dont plusieurs responsables ont évoqué l’existence d’une « ligne rouge » à ne pas franchir.
Les médias israéliens ont rapporté que ce message avait été transmis directement au Premier ministre Netanyahou lors d’une rencontre avec le ministre des Affaires étrangères des Émirats, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Lors des négociations autour des accords d’Abraham, Netanyahou aurait donné l’assurance que les projets de colonisations en Cisjordanie. seraient suspendus, un engagement qu’il ne respecte plus. Ces inquiétudes arabes auraient été relayées à Washington, où le président Trump a affirmé qu’il n’accepterait pas une annexion de la Cisjordanie par Israël. Parallèlement à sa position et de la déclaration américaine, Netanyahou fait face à des fortes pressions internes l’incitant à adopter des mesures de rétorsion à l’encontre des capitales qui viennent de reconnaître la Palestine. Le Premier ministre est ainsi confronté à un dilemme : préserver la cohésion de sa coalition ou maintenir les accords d’Abraham et la relation stratégique avec les États-Unis.
Israël est affaibli par le coût économique et politique de ses opérations militaires de ces deux dernières années. Le pays apparaît de plus en plus isolé sur la scène internationale. Dans ce contexte, l’idée de remettre en cause les accords d’Abraham serait contre-productive. Quant à elles, les monarchies du Golfe ne veulent pas compromettre leurs alliances stratégiques avec Washington, faute d’alternative crédible et concrète, et ont donc intérêt à maintenir ces accords qui leur procurent tout au plus des bénéfices économiques et diplomatiques.
En conclusion, sauf en cas d’imprévu, ce qui est toujours possible dans un environnement régional incertain, les accords d’Abraham devraient perdurer. La question d’une éventuelle annexion de la Cisjordanie reste un facteur déterminant : si cette « ligne rouge » était franchie, il conviendrait d’observer les conséquences concrètes sur la solidité de l’accord. À ce stade, l’absence de progrès sur le dossier palestinien entretient un climat de méfiance. Le récent plan de paix américain en 20 points, soumis à Israël et au Hamas, n’inclut aucune mention de la Cisjordanie, ce qui soulève des interrogations quant à une omission volontaire ou un signal implicite favorable à la poursuite des colonisations.



