La revanche de la Turquie : vers une centralité au Moyen-Orient ?

Vladimir Putin met with President of Turkey Recep Tayyip Erdogan in Sochi to discuss bilateral relations and current issues on the international agenda. Photo: The Russian Presidential Press and Information Office

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Adel Bakawan

Adel Bakawan

La politique étrangère turque, longtemps marquée par une idéologie dogmatique et une confrontation ouverte avec plusieurs régimes arabes, semble aujourd’hui chercher une forme de normalisation pragmatique, voire de convergence, avec ces mêmes puissances régionales. En parallèle, l’Iran demeure son rival stratégique structurel, à travers une méfiance ancienne enracinée dans l’histoire impériale, les clivages confessionnels et la compétition d’influence, notamment en Irak, en Syrie et en Palestine. La question kurde, longtemps source de guerre intérieure, pourrait désormais se transformer en levier de stabilisation, à condition que le processus de paix en cours entre la Turquie et le PKK aboutisse. Enfin, le dossier israélien illustre les tensions persistantes : Ankara dénonce la politique israélienne à Gaza, mais reste sous la pression d’un acteur tiers — Washington —, qui cherche à limiter les frictions entre ses deux alliés stratégiques. Dès lors, une question s’impose : comment la Turquie redéfinit-elle ses rapports aux puissances régionales depuis 2023, entre tentative d’alliance, rivalité stratégique et volonté de normalisation ? C’est à travers l’analyse de ses relations avec le monde arabe, l’Iran, Israël et les Kurdes qu’il est possible d’évaluer la portée et les limites de cette décomposition-recomposition régionale.

Turquie-monde arabe : un partenariat en construction

Depuis plus d’une décennie, les relations entre la Turquie et le monde arabe ont connu de profonds bouleversements. On assiste aujourd’hui à une recomposition des équilibres régionaux, marquée par une convergence croissante entre Ankara et plusieurs capitales arabes. Bien qu’aucune alliance formelle ne soit encore établie, les processus en cours dessinent les contours d’un axe Turquie-monde arabe centré sur la sécurité, la stabilité et le développement, au détriment des aspirations démocratiques.

Le cas syrien est emblématique de cette transformation. La Turquie, farouche opposante au régime de Bachar el-Assad, s’était engagée dès 2011 dans une politique de rupture totale avec Damas. Mais l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Charaa change la donne. La Turquie perçoit dans ce nouveau pouvoir une opportunité de réengagement à plusieurs niveaux : militaire, avec la construction de bases dans le Nord syrien ; économique, à travers une participation active à la reconstruction du pays ; sécuritaire, en coordonnant les dossiers frontaliers et antiterroristes ; et même idéologique, en cherchant à diffuser son modèle de gouvernance islamo-conservatrice, alliant autorité politique et références religieuses. Ce repositionnement stratégique souligne l’ambition turque de peser directement sur l’avenir syrien.

En Égypte, le revirement est tout aussi notable. Ankara avait soutenu sans réserve les Frères musulmans lors de leur bref passage au pouvoir, nouant des liens étroits avec Mohamed Morsi. L’arrivée d’Abdel Fattah al-Sissi, et la répression brutale du mouvement islamiste, avaient gelé toute coopération. Pourtant, la Turquie semble désormais prête à tourner la page. La question des Frères musulmans est marginalisée, et une normalisation avec le régime de Sissi est en cours, dictée par des considérations économiques et géopolitiques plus que par l’affinité idéologique.

Le Golfe illustre une autre facette de ce rapprochement. Les relations tendues entre la Turquie et les Émirats arabes unis ou l’Arabie saoudite pendant les années 2010 — sur fond de rivalité régionale et de visions divergentes de l’islam politique — ont laissé place à un dialogue renouvelé. Mohammed ben Salmane (MBS) et Mohammed ben Zayed, désormais engagés dans une logique de modernisation autoritaire, réinvestissent en Turquie, confrontée à une grave crise économique. Ce soutien financier n’est pas désintéressé : il traduit une volonté de consolider des liens avec un acteur régional incontournable, capable d’agir sur plusieurs dossiers chauds (Libye, Syrie, Méditerranée orientale). Sur le plan géopolitique, une convergence s’opère autour de priorités communes : stabilité des régimes, lutte contre le terrorisme, développement économique, mais sans démocratisation. Ce socle partagé favorise des rapprochements pragmatiques, même entre anciens rivaux. La rencontre entre Donald Trump et Ahmed al-Charaa le 14 mai 2025 à Riyad — orchestrée en coulisses par MBS et Erdoğan — en est une illustration spectaculaire. La levée des sanctions américaines contre la Syrie témoigne de cette capacité d’influence nouvelle, portée par une diplomatie turco-arabe réconciliée.

Ainsi, bien qu’il ne s’agisse pas encore d’une alliance formelle, tous les éléments d’un partenariat structurant sont en place. Entre réalignement stratégique, intérêts convergents et vision commune de l’ordre régional, la Turquie et le monde arabe tracent ensemble les lignes d’un nouveau chapitre post-printemps arabe.

Turquie-Iran : les conséquences d’un antagonisme structurel

La rivalité entre la Turquie et l’Iran s’inscrit dans une profondeur historique et géopolitique remarquable[1]. Loin de se réduire à un simple désaccord conjoncturel, elle repose sur une méfiance structurelle, façonnée par des siècles d’antagonismes confessionnels, politiques, économiques et territoriaux. L’une est une puissance sunnite aspirant à l’ordre, à la stabilité et à l’influence au sein du monde turco-sunnite ; l’autre se conçoit comme le centre du chiisme politique, porté par une logique révolutionnaire et par l’exportation d’un ordre milicien chiite.

Depuis l’occupation américaine de l’Irak en 2003, cette rivalité a pris une dimension nouvelle. L’Iran a saisi le vide stratégique laissé par la chute de Saddam Hussein pour mettre en place un véritable « ordre milicien » s’appuyant sur des réseaux paramilitaires idéologisés. De Téhéran à Beyrouth, en passant par Bagdad, Damas et Sanaa, la République islamique a progressivement consolidé une sphère d’influence que la Turquie perçoit comme une menace directe. Ankara estime que cet ordre milicien chiite est l’un des principaux facteurs d’instabilité régionale, contrecarrant ses propres ambitions au Moyen-Orient.

La question palestinienne est un autre terrain de friction. Alors que l’Iran soutient ouvertement le Hamas et le Djihad islamique, la Turquie estime être plus légitime pour porter politiquement la cause palestinienne, notamment en raison de son ancrage sunnite et de son engagement diplomatique. La gestion iranienne du dossier palestinien est donc perçue à Ankara comme une instrumentalisation stratégique qui éloigne la cause de toute solution politique crédible.

Mais c’est l’Irak qui reste le théâtre par excellence de la rivalité turco-iranienne. L’histoire y pèse lourdement. Entre 1508 et 1638, Bagdad est marquée par des conquêtes successives safavides et ottomanes, chacune accompagnée de massacres confessionnels entre chiites et sunnites. Ces épisodes sanglants illustrent une opposition ancrée dans les mémoires collectives des deux nations, où religion et domination territoriale s’entrelacent. Depuis 2003, le retour au pouvoir des chiites à Bagdad, soutenus par l’Iran, a rouvert cette blessure historique. Malgré leurs échanges diplomatiques réguliers, l’Iran et la Turquie restent engagés sur des trajectoires concurrentes en Irak. Téhéran privilégie une approche fondée sur le contrôle des institutions et des milices chiites ; Ankara mise sur une influence indirecte par l’économie, la présence militaire au nord, et des alliances avec les sunnites et les Kurdes irakiens. Jusqu’ici, aucune formule de coordination durable ne semble émerger. En définitive, la relation turco-iranienne reste enfermée dans une systématisation d’antagonisme structurel. Malgré quelques coopérations ponctuelles — notamment sur la sécurité frontalière ou la lutte contre certains groupes armés —, les deux puissances ne parviennent pas à dépasser les logiques de confrontation.

Dans un Moyen-Orient en recomposition, où de nouveaux équilibres émergent, cette rivalité persistante pèse sur la stabilité régionale et complique le processus de construction d’un ordre multipolaire durable.

Turquie-Israël : de la discorde à l’arbitrage de Trump

La Turquie a été, en 1949, le premier pays musulman à reconnaître l’État d’Israël[2]. Longtemps considérée comme un partenaire stratégique pour Tel Aviv, notamment dans le domaine militaire et de la sécurité, Ankara a progressivement basculé, depuis le début des années 2000, dans une posture critique à l’égard de l’État hébreu. L’arrivée au pouvoir de l’AKP et de Recep Tayyip Erdoğan a marqué le début d’une relation ambivalente, oscillant entre pragmatisme et tensions idéologiques.

Depuis le séisme géopolitique du 7 octobre 2023, marqué par l’attaque du Hamas contre Israël et la riposte israélienne à Gaza, Israël et la Turquie apparaissent, paradoxalement, comme les deux puissances qui ont le mieux su tirer profit du chaos ambiant. La Turquie a consolidé sa présence dans le Nord de la Syrie et accru son influence dans le monde sunnite. Israël, de son côté, a affaibli durablement le Hamas et réaffirmé sa suprématie militaire dans la région. Pourtant, malgré cette situation de puissance, aucun cadre de coopération ne semble émerger entre les deux États[3].

Deux dossiers majeurs cristallisent cette discorde. Le premier est la guerre à Gaza. Depuis le 7-Octobre, la Turquie ne cesse de dénoncer la stratégie militaire du gouvernement de Benyamin Netanyahou, qu’elle qualifie explicitement de « génocide » contre le peuple palestinien. Erdoğan, en quête de leadership dans le monde musulman, utilise ce conflit comme levier politique, tout en accueillant parfois des responsables du Hamas sur son sol. Cette posture rend toute coopération stratégique avec Israël extrêmement délicate, d’autant plus que Tel Aviv considère les accusations turques comme une ingérence inacceptable dans ses affaires de sécurité nationale.

Le second dossier de discorde est celui de la Syrie post-Assad. Alors que l’Iran semble en retrait dans la région, la Turquie ambitionne de jouer un rôle central dans la reconstruction et la stabilisation de la Syrie, en coopération avec le régime d’Ahmed al-Charaa. Israël, de son côté, s’oppose fermement à toute substitution turque à l’influence iranienne en Syrie. Pour Tel Aviv, remplacer un acteur hostile (l’Iran) par un autre acteur critique (la Turquie) ne constitue en rien une amélioration de son environnement stratégique.

Malgré cette escalade verbale et diplomatique quasi permanente, les deux pays évitent soigneusement une confrontation militaire directe. Et c’est ici qu’intervient un acteur central : le président américain Donald Trump. Revenant à la Maison-Blanche dans un contexte régional particulièrement inflammable, il endosse le rôle d’arbitre tacite entre Ankara et Tel Aviv. Proche à la fois de Netanyahou et d’Erdoğan, il dispose de leviers économiques, diplomatiques et sécuritaires capables de contenir l’escalade. Son objectif est clair : empêcher une rupture irréversible entre deux puissances régionales clés, qui pourraient sinon compromettre ses propres ambitions de stabilisation au Moyen-Orient.

Ainsi, la relation Turquie-Israël est à la fois conflictuelle et contrainte. Marquée par une rivalité idéologique persistante et des intérêts stratégiques divergents, elle est aujourd’hui encadrée par une diplomatie d’équilibriste menée depuis Washington. Dans ce paysage incertain, Trump agit en gardien d’un statu quo fragile, repoussant, au moins temporairement, le spectre d’un affrontement direct entre Ankara et Tel Aviv.

Turkey-Kurdistan: transforming the enemy figure

Depuis plusieurs décennies, la question kurde occupe une place centrale dans les enjeux de politique intérieure et dans les relations régionales de la Turquie. Pour en saisir toute la portée, il est essentiel de mettre en perspective la configuration géopolitique de l’espace kurde. Dans cette aire morcelée, deux pôles principaux rivalisent pour incarner la représentation politique, idéologique et militaire du nationalisme kurde au Moyen-Orient : d’un côté, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), dirigé par Massoud Barzani, enraciné au Kurdistan irakien et proche des modèles de démocratie libérale ; de l’autre, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), fondé par Abdullah Öcalan, structuré autour d’une idéologie marxisante et engagé depuis les années 1980 dans une lutte armée contre l’État turc. Alors que le PDK est, depuis au moins 2007, un partenaire stratégique d’Ankara — notamment sur le plan économique, énergétique et sécuritaire —, le PKK demeure, jusqu’à récemment, considéré comme l’ennemi numéro un de la République turque. Mais cette grille de lecture est en passe d’être bouleversée.

En octobre 2024, un processus de paix inédit s’est ouvert entre Ankara et le PKK, fruit d’un changement profond des deux côtés. Côté kurde, le PKK a profondément révisé ses fondamentaux idéologiques. L’objectif initial — la création d’un État kurde unifié fondé sur la dictature du prolétariat — a été abandonné. Sous l’impulsion d’Abdullah Öcalan, toujours emprisonné mais demeurant la figure centrale, le mouvement s’est orienté vers un projet démocratique à l’échelle de la Turquie, plaidant pour une reconnaissance des droits culturels et politiques des Kurdes dans le cadre de l’État turc.

Cette évolution a été officialisée lors d’une conférence historique tenue du 5 au 7 mai 2025 dans le Kurdistan irakien, où le PKK a annoncé sa dissolution et l’abandon définitif de la lutte armée. Côté turc, un tournant a également été amorcé. Le pouvoir en place semble désormais prêt à reconnaître l’existence de l’identité kurde comme composante de la nation turque, rompant avec des décennies de déni. Cette ouverture s’inscrit dans un contexte régional nouveau, marqué par la volonté d’Ankara de stabiliser ses frontières et de tourner la page d’un conflit qui a coûté des dizaines de milliers de vies.

Si ce processus arrive à son terme, ses conséquences seront majeures. Sur le plan intérieur, la Turquie pourrait connaître une pacification durable de ses régions kurdes, aujourd’hui encore marquées par une forte militarisation. Cela permettrait également une relance économique de ces territoires, ainsi qu’une réinvention du lien entre État et minorités dans un cadre démocratique renouvelé. À l’échelle régionale, l’accord entre la Turquie et le PKK pourrait redistribuer les cartes. Il affaiblirait considérablement l’argumentaire iranien, basé sur l’instrumentalisation des mouvements kurdes à des fins de pression géopolitique. Il renforcerait par ailleurs la coopération entre Ankara et Erbil, favorisant une intégration régionale des Kurdes sur des bases institutionnelles, et non plus militaires.

Enfin, cette transformation de la figure de l’ennemi pourrait inspirer d’autres mouvements armés dans la région, en quête d’alternatives politiques à la lutte violente. Le pari reste néanmoins fragile. De nombreuses forces, en Turquie comme dans le reste du Moyen-Orient, ont intérêt au maintien du statu quo. Mais pour la première fois depuis des décennies, un horizon de paix semble crédible. Et avec lui, la possibilité d’une reconfiguration en profondeur du rôle des Kurdes dans l’architecture politique du Moyen-Orient.

En conclusion

Les interactions régionales qui se sont intensifiées depuis octobre 2023 témoignent d’une Turquie en recomposition stratégique, multipliant les ajustements tactiques dans un espace moyen-oriental en mutation. Sa normalisation avec les régimes arabes autoritaires, sa volonté de pacification de la question kurde, son antagonisme persistant avec l’Iran et son difficile équilibre avec Israël forment un tableau complexe, où se mêlent ambitions nationales, opportunismes géopolitiques et contraintes idéologiques.

Le point commun à ces reconfigurations est une forme de pragmatisme turc, qui ne vise pas nécessairement à construire des alliances formelles, mais plutôt à créer des complémentarités fonctionnelles, au nom d’un triptyque partagé par nombre d’acteurs : sécurité, stabilité, développement — le tout sans inclusion démocratique. Ce nouvel ordre régional, souvent renforcé par les arbitrages ponctuels des États-Unis, permet d’éviter l’escalade militaire, tout en installant une compétition structurante entre pôles d’influence.

Ainsi, la Turquie semble assumer un rôle de puissance pivot, cherchant à se positionner à la fois comme médiatrice, puissance d’équilibre, et actrice idéologique d’un modèle islamo-conservateur réformé. Mais cette ambition reste fragile, car elle repose sur des équilibres instables, des adversités historiques et des acteurs tiers imprévisibles. Le Moyen-Orient de l’après-7-Octobre ne consacre pas une hégémonie turque, mais confirme sa centralité dans un système régional en quête de nouvelles architectures.

Notes

[1] Marianna Charountaki, Iran and Turkey: International and Regional Engagement in the Middle East, I.B. Tauris, 2018.

[2] Karel Valansi, The Crescent Moon and the Magen David: Turkish-Israeli Relations Through the Lens of the Turkish Public, Lanham, Hamilton Books, 2018, p. 15.

[3] Yusuf Canet, Seda Güneş, « Turkey–Israel Relations After October 7: Layers of Complexity and Posturing », Wilson Center, Washington, D.C., 2024.





To cite this article: « La revanche de la Turquie : vers une centralité au Moyen-Orient ? » by Adel Bakawan, EISMENA, 07/10/2025, [https://eismena.com/analysis/la-revanche-de-la-turquie-vers-une-centralite-au-moyen-orient/?lang=fr].

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