Le 22 septembre 2023, Mohammed Chia al-Soudani, Premier ministre de l’Irak reçu pour la première fois Yoon Suk-Yeol, Président de la Corée du Sud. La rencontre, organisée dans le cadre de l’Assemblée Générale des Nations Unies à New York, fut l’occasion pour les deux dirigeants de réaffirmer leur partenariat économique et de discuter du « Development Road Project », un projet de corridor reliant l’Europe au Golfe arabo-persique et qui devrait passer par l’Irak.
Si la Chine est devenu un partenaire majeur de l’Irak ces dernières décennies, la Corée du Sud a récemment réorienté sa stratégie de développement et d’échange économique vers l’Irak notamment en raison de la très forte présence de pétrole dans le pays. Le Moyen-Orient comme espace à la fois d’échange économique et diplomatique est dès lors devenu pour Séoul à partir des années 1970-1980 dans le cadre de la Guerre Froide[1]. En effet, l’industrialisation de la Corée du Sud durant les années 1960-1970 nécessitait un apport constant de ressources pétrolières dont le pays était dépourvu. Les chocs pétroliers advenus entre 1970 et 1973 renforcèrent cette tendance. Le fait que la Corée du Sud soit un allié important des Etats-Unis joua aussi un rôle important puisque Washington cherchait à contrer l’influence soviétque dans la région à l’aide de ses partenaires asiatiques. Enfin, la participation de Séoul à la guerre du Vietnam (1955-1975) montra l’importance de l’approvisionnement en ressources énergétiques et la nécessité de diversifier ses partenaires alors que les Etats-Unis avaient perdu un conflit majeur en Asie.
La montée en puissance simultanée des chaebol (재벌), ces conglomérats d’entreprises coréennes, ainsi que la volonté de la classe politique coréenne de s’éloigner de la dépendance des Etats-Unis poussa le pays à chercher à diversifier son économie en établissant des partenariats avec des marchés émergents. Cette volonté de s’émanciper de l’influence des Etats-Unis sur le plan économique était un objectif prioritaire pour Séoul qui ne souhaitait pas dépendre trop largement de son allié américain. Ainsi plusieurs entreprises comme Hyundai, Dong Ah Industrial ou Daewoo [2] commencèrent à s’implanter dans différents pays du Moyen-Orient. Le besoin de ressources comme le pétrole était aussi nécessaire pour un pays qui se reconstruisait après la guerre qui avait vu son Nord et son Sud se diviser géographiquement et politiquement durant la guerre de Corée (1950-1953). Le Moyen-Orient devint alors une zone stratégique pour Séoul qui cherchait des partenaires souhaitant exporter du pétrole.
L’Irak fut intégré tardivement dans la stratégie d’implantation économique coréenne. Pour Séoul qui consolidait alors son économie intérieur il était plus avantageux de se tourner vers des pays stable politiquement et allié des Etats-Unis. Cela offrait à la Corée du Sud une garantie d’échanges économiques continus et une stabilité diplomatique. Ainsi les volumes d’échanges commerciaux qui existaient alors entre la Corée du Sud et l’Arabie Saoudite ou les Emirats Arabes Unis étaient bien supérieurs aux faibles interactions diplomatiques et économiques que pouvaient entretenir Bagdad et Séoul. En 1978 Hyundai construisit un centre de désalinisation de l’eau à Bassora et la même année l’Irak exporta l’équivalent de 23,6 millions de dollars de pétrole vers la Corée du Sud[3].
Avec l’établissement de réelles liaisons diplomatiques sous Saddam Hussein (1979-2003), la Corée du Sud a pu investir graduellement dans les infrastructures du pays, en particulier dans le secteur énergétique même si ces échanges sont restés globalement limités à cause des embargos commerciaux qui touchaient alors l’Irak. La stratégie coréenne était principalement d’envoyer des équipements afin de faciliter l’extraction du pétrole. Cela permit à Séoul de diversifier ses partenaires économiques au Moyen-Orient et de contourner le changement de régime en Iran qui advint durant la révolution de 1979. Les Etats-Unis et leurs alliés étant devenus des ennemis de Téhéran, le gouvernement et les industries coréennes se tournèrent vers son voisin de l’ouest. La guerre qui opposa l’Iran à l’Irak (1980-1988) force la Corée arrêta un temps ses investissements dans le pays. On estime que durant la phase de reconstruction de l’Irak qui commença au lendemain de la guerre, la Corée obtint moins de 1% de l’ensemble des contrats liés aux travaux de réhabilitation du territoire.
En tant que rival de la Chine et allié des Etats-Unis, il est intéressant de se pencher sur les investissements et les échanges économiques coréens en Irak qui se renforcent d’années en années. Dans cette optique, la Corée du Sud est devenue un partenaire commercial stratégique pour Bagdad. Cet article explore donc les répercussions de l’intensification des échanges économiques entre les deux pays et analyse comment l’implication sud-coréenne pourrait changer les marchés irakiens notamment dans le domaine pétrolier.
Le développement progressif des échanges économiques entre Bagdad et Séoul
Après la fin de la guerre qui opposa le Koweït à l’Irak en 1990 puis l’invasion de l’Irak en 2003 par les États-Unis, Séoul commença à renforcer ses relations avec Bagdad. Ainsi en 2008 la Korea Gas Corporation (KOGAS) signa un accord d’une valeur de 1,1 milliard d’euros pour développer des champs pétrolifère en Mésopotamie. L’année suivante, en 2009, Jalal Talabani, le président du pays (2005-2014) visita la Corée du Sud et signa un protocole d’entente ainsi que divers accords commerciaux d’une valeur avoisinant les 3,55 millions de dollars incluant la construction de centrales électriques et de champs de pétrole à Bassora. Le protocole d’entente incluait plus spécifiquement un accès garanti aux ressources irakiennes pour les entreprises coréennes ainsi qu’une obligation de transfert de savoir technologique coréens dans le domaine de l’extraction pétrolière pour les irakiens.
Pour la Corée du Sud, le changement de paradigme à l’égard de l’Irak s’inscrit dans une stratégie plus globale d’intensification des relations avec les pays du Moyen-Orient. Séoul cherche d’abord à diversifier ses partenaires économiques surtout sur la question énergétique afin de ne pas dépendre seulement de ses partenaires Saoudien ou Iranien. Le Kurdistan Irakien et la région de Bassora ou les ressources pétrolières sont importantes sont devenus dès lors des axes prioritaires d’investissement pour les chaebol notamment Hyundai Heavy Industry (HHI) ou SK Oil Group project[4]. La Corée du Sud cherche aussi à développer des partenariats diplomatiques forts avec des pays clés de la région pour se mettre en position de concurrence vis-à -vis de la Chine, sa rivale, qui ne cesse d’investir au Moyen-Orient.
L’augmentation drastique des flux d’investissements ces dernières décennies se traduit par la mise en place de méga-projets ayant principalement pour but l’extraction de matière première. En effet, le pétrole brut représente plus de 95 % des exportations de l’Irak vers la Corée du Sud. Séoul de son côté à progressivement pris place sur le marché irakien automobile. Cette entrée sur ce marché bien spécifique s’est faite grâce à des partenariats avec des distributeurs locaux comme GK auto ou Altsak Compagny qui assure la distribution puis le service après vente. GK auto travaille aussi avec la Trade Bank of Iraq (TBI) qui permet l’achat de voitures grâce à des paiements échelonnés. En 2022, l’exportation de véhicules motorisés représentait plus de 30 % de l’ensemble des exportations de la Corée du Sud vers l’Irak. KIA et Hyundai sont respectivement les premiers et troisièmes fournisseurs de voitures en termes de volume de vente en 2023-2024 avec une augmentation de 35.6% de volume de vente pour Hyundai sur une période de un an[5].
La fin des sanctions internationales le 22 mai 2003 permit aux entreprises coréennes d’investir dans les marchés irakiens et de diffuser massivement leurs produits électroniques et leurs véhicules motorisés. Du côté des flux d’investissements cumulés, l’ensemble des entreprises coréennes ont engagé 1, 7 milliards de dollars sur la période allant de 2003 à 2010 puis 10 milliards de 2010 à 2024 soit une augmentation de 488,2 % en une seule décennie. Les projets faramineux de constructions sont aussi une des stratégies des entreprises coréennes pour d’une part s’assurer de l’intérêt des élites politiques locales et d’autre part pour s’implanter territorialement autrement que par le biais de l’exploitation pétrolière qui reste confinée à certaine région irakienne.
Ainsi le projet de construction de la ville de Pasmaya dans la banlieue sud de Bagdad commencé en 2012 serait censé prendre fin en 2027 et regrouperait 100 000 unités d’habitations sur une superficie de 18,300,000m2. La nouvelle ville pourrait donc loger 600 000 habitants et son entière construction à été laissé à Hanwha Construction ce qui est une première dans l’histoire de l’Irak.
Iraqi Kurdistan as the Driver of Diplomatic and Economic Relations
Durant la phase d’intensification des relations économiques entre les deux pays, le Kurdistan Irakien a émergé comme étant un territoire stratégique pour les entreprises coréennes. Le pétrole est évidemment le principal élément exporté de l’Irak vers la Corée et est donc la principale raison qui pousse Séoul à développer ses relations économiques en profondeur avec Erbil, la capitale du Kurdistan Irakien.
Après l’invasion américaine de 2003 dans le pays, la Corée du Sud fut un des premiers pays à rétablir des liens commerciaux avec l’Irak. En 2007 la raffinerie de Baizan dans le Kurdistan Irakien fut ouverte. De nombreux projets de constructions souvent placés sous la responsabilité des chaebol furent lancés dans la région. Les activités menées depuis une décennie dans le pays par ces mêmes entreprises coréennes se concentrent majoritairement au nord. On y compte POSCO Engineering & Construction mais aussi la Korea National Oil Corporation (KNOC) qui malgré un désengagement partiel des champs de pétrole au sud de Souleimaniye reste présente comme investisseur dans la région. Si le pétrole reste la ressource la plus convoitée et draine la majorité des entreprises de Séoul, d’autres facteurs favorisent le développement d’activités économiques au sein du Kurdistan. La transparence dans l’investissement et l’autonomie relative de la région permettent aux chaebols et autres entreprises de ne pas avoir à faire face aux restrictions imposées par Bagdad. Ces restrictions sont de diverses natures et impliquent entre autres l’obligation pour les entreprises étrangères de nouer des partenariats locaux et d’obtenir pléthores de licences et d’autorisations.
De son côté, le GRK a mis en place un cadre attractif pour les investisseurs et entreprises étrangers. Ces dernières ne se trouvent pas dans l’obligation d’avoir un partenaire local pour s’établir dans la région et ne subissent pas de restrictions légales ou économiques. La stabilité politique du Kurdistan Irakien est aussi un atout pour les chaebols qui recherchent avant tout à développer leurs activités dans un cadre sécurisé. Du côté des infrastructures, le Kurdistan Irakien est desservi internationalement par les aéroports d’Erbil et Souleimaniye, le processus en cours de numérisation de l’administration kurde et le bon état des axes de circulations continue d’exercer une attractivité forte pour les firmes coréennes.
En 2012, l’entreprise POSCO en coopération avec le ministère de l’électricité du Kurdistan, construisit une centrale thermique d’une valeur de 700 millions de dollars à Erbil. L’ouverture d’une ambassade coréenne en 2016 à Erbil montre l’importance que Séoul accorde au nord du pays, symbole d’une reconnaissance stratégique et politique, les liens qui unissent le Kurdistan et la Corée du Sud n’ont fait que se raffermir depuis. Ainsi en moins de dix ans, 59 écoles ont été construites, une quinzaine de centres de soins ouverts ainsi qu’une bibliothèque et un hôpital[6].
D’un point de vue global, les trois grandes composantes de l’échange économique entre l’Irak et la Corée du Sud se basent sur l’exportation de pétrole, la construction d’infrastructures et la coopération sur la question énergétique. Le Kurdistan est un pilier de l’échange entre Bagdad et Séoul si bien qu’on pourrait même parler d’un axe Erbil-Séoul tant le rapprochement entre le Kurdistan et la Corée du Sud à été intense ces dernières années. Alors que Séoul tente toujours d’inclure Bagdad dans sa stratégie de diplomatie économique au Moyen-Orient, il est possible que dans un futur proche, les entreprises coréennes se dirigent massivement vers le nord du pays. Véritable nœud stratégique régional qui fort de ses potentialités économiques continuent d’attirer les investisseurs asiatiques.
Notes
[1] Levkowitz, A. (2010). The Republic of Korea and the Middle East: Economics, diplomacy, and security. Mideast Security and Policy Studies No. 106
[2] Lie, J; Unbound, H (1998) The Political Economy of South Korea.Stanford University Press
[3] N/A. (2019,4 Septembre ). The Iraqi Embassy in Seoul organizes a ceremony marking the 30th anniversary of Korean-Iraqi relations. Yonhap News
[4] Jeong, H. W. (2022). South Korea’s middle power diplomacy in the Middle East: Development, political and diplomatic trajectories. In Changing dynamics in Asia-Middle East relations. Routledge.
[5] N/A (2024, 27 mars)Iraq’s car market grows by 18.4% in 2023, Kia maintains lead despite Toyota’s gains. Shafaq
[6] Choi, K.-J. (2020). Searching for a new roadmap for Korea and the Kurdistan Region in the coronavirus pandemic. Rudaw.net.


